Grotowski : anonyme et présent

Grotowski : anonyme et présent

Le 27 Oct 1980

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Aspect du théâtre contemporain en Europe-Couverture du Numéro 5 d'Alternatives ThéâtralesAspect du théâtre contemporain en Europe-Couverture du Numéro 5 d'Alternatives Théâtrales
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Le Cen­tre de Recherch­es Théâ­trales de Milan a organ­isé aux mois de jan­vi­er et décem­bre 1979 deux col­lo­ques autour de l’activité de Gro­tows­ki et du Théâtre Lab­o­ra­toire à l’occasion du 20ème anniver­saire de sa créa­tion. Les débats du sec­ond col­loque dédié aux activ­ités parathéâ­trales de Gro­tows­ki loin de garder la sérénité ennuyeuse d’une célébra­tion, furent le théâtre d’un véri­ta­ble affron­te­ment. Les raisons ne man­quent pas et elles tien­nent toutes au fait qu’il nous met encore en dan­ger. J’en ai éprou­vé une plus par­ti­c­ulière­ment : com­ment par­ler de lui, de ses pro­jets qui le mènent loin du théâtre ? Com­ment par­ler d’un Gro­tows­ki qui rejette les oeu­vres, com­ment ne pas s’éloigner trop de la vérité de ses expéri­ences et com­ment ne pas se con­tenter du témoignage ? Gro­tows­ki qui rêve aujourd’hui d’effacement, de perte dans la pous­sière du désert ou dans le silence épais de la forêt voue notre parole à la per­plex­ité. La rela­tion fon­da­men­tale, celle qu’il cherche à provo­quer, la rela­tion Je-Tu peut-elle être par­lée ou son des­tin est-il le mutisme ?
« Pourquoi faites vous donc par­ler les gens ? » ai-je demandé à Gro­tows­ki après avoir vécu des instants de vérité. « Parce qu’autrement ils seraient mal­heureux ». Mais com­ment par­ler, sans être mal­heureux d’avoir par­lé ?

Grotowski
…rêver de se perdre dans le silence épais de la forêt.
Gro­tows­ki
…rêver de se per­dre dans le silence épais de la forêt.

L’unité et le frag­ment

Illustrations extraites de l’affiche du colloque de Milan: La frontièra del teatro (1979)
Illus­tra­tions extraites de l’affiche du col­loque de Milan : La fron­tièra del teatro (1979)

Il y a eu le temps où seul le rêve d’unité avait droit de cité, et alors c’était la con­sti­tu­tion du Tout qu’on envis­ageait au théâtre ou ailleurs. Ce Tout pou­vait être un peu­ple, une classe ou sim­ple­ment un pub­lic, selon les pro­grammes. Le plus sou­vent ces ten­ta­tives, mar­quées de ce qu’on pour­rait appel­er le sceau d’une con­science de gauche, se dres­saient con­tre l’ordre indus­triel marc­hand qui réal­i­sait alors une sorte de per­fec­tion le met­tant à l’abri de l’effritement des crises. Front con­tre front, tri­om­phe con­tre tri­om­phe — cha­cun de son côté n’attendait que des vic­toires. La con­som­ma­tion ou la révo­lu­tion.
A l’optimisme épanoui s’opposèrent quelques voix qui der­rière le vis­age lisse des foules rassem­blées ont perçu le bruit des édi­fices qui s’effondrent. Brisure, faille : rien ne pou­vait plus sauver les ensem­bles dont on rêvait. C’était Beck­ett, Ionesco, …
Gro­tows­ki, lui, se dérobait aus­si à toute volon­té uni­fi­ca­trice. « C’est seule­ment pen­dant les grandes péri­odes du théâtre qu’il y a un pub­lic. Aujourd’hui nous n’avons que des spec­ta­teurs » dis­ait-il. Lorsqu’il n’y avait plus rien à espér­er du côté des ensem­bles fausse­ment con­sti­tués, il fal­lait s’adresser à la par­tie, au spec­ta­teur. Le théâtre et l’individu. (Ne peut-on pas voir là un refus sub­rep­tice­ment poli­tique — ce qu’on appelle la « dis­si­dence par les formes » — car les pays social­istes ne con­nais­sent qu’un seul mot d’ordre : le peu­ple entier autour du par­ti.) Mais, chose impor­tante, cette ren­con­tre entre l’acteur et le spec­ta­teur recon­stitue l’unité, car son théâtre, en dépit des apparences, ne se rat­tache pas à une expéri­ence frag­men­taire du monde. L’unité peut être refaite, mais seule­ment dans l’individu.
Aujourd’hui, quinze ans plus tard, quand les archi­tec­tures de jadis se lézardent et qu’on aban­donne les grands pro­jets d’avenir, la seule chance vient du frag­ment, de l’éclat. Au loin­tain suc­cède le proche, à la prospec­tive, l’immédiateté de l’acte. Il y a pas­sage « des sociétés majori­taires » aux « sociétés minori­taires » car , désor­mais l’unanimité ne peut résul­ter que d’un traf­ic d’influences d’un excès de pou­voir. L’unité-;- de la con­som­ma­tion ou de la révo­lu­tion — a cessé de s’instituer en règle ultime. Ceux qui cherchent l’efficacité s’adressent désor­mais aux minorités : c’est le des­tin d’une société aus­si bien que d’une idéolo­gie de rechange qui ont fait naufrage ensem­ble. On passe du Grand au Petit, de l’homogène au brisé, de l’aveuglement solaire à l’éclat noc­turne. Lorsqu’on ne croit plus à un ordre sauveur, on se voue à la restau­ra­tion d’une éthique par­tielle, d’une jus­tice frag­men­taire. Glucks­mann dis­ait quelque part que « l’essentiel est,de met­tre en place une morale du coup par coup et une analyse cir­con­stan­cielle qui exam­ine les choses cas par cas. Sans quoi ce sera de nou­veau l’envol théorique (ter­ror­iste) sur l’aile des grands thèmes et des solu­tions finales » ou, pour repren­dre un refrain con­nu, des luttes finales.

Illustrations extraites de l’affiche du colloque de Milan: La frontièra del teatro (1979)
Illus­tra­tions extraites de l’affiche du col­loque de Milan : La fron­tièra del teatro (1979)

Dans ces temps où la seule lucid­ité sem­ble être d’assumer le mor­celle­ment, Gro­tows­ki lance le pro­jet du « théâtre des sources » fondé juste­ment sur la caté­gorie la plus rejetée : l’universel, l’unitaire1. Par cette quête, il ne veut pas fuir ou aban­don­ner la civil­i­sa­tion, mais seule­ment la rééquili­br­er. Tout comme il y a quinze ans, il se dérobe à tout mod­èle, si vrai soit-il pour le moment, afin de renou­vel­er par cet « écart » la per­cep­tion, la vie. A l’époque des par­tic­u­lar­ismes, des minorités, il ose se lancer à la quête de l’indivisible, du dénom­i­na­teur com­mun. « Entre les tech­niques il y a quelque chose qui tient de l’ordre de la par­en­té et qui précède la dis­tinc­tion, qui est présent encore, qui peut se réac­tu­alis­er … Où est la source des tech­niques ? » dis­ait-il récem­ment à Nan­cy2. Trou­ver ce qui lie et non pas ce qui sépare — voilà son désir d’aujourd’hui. Le voilà donc, une fois encore, à con­tre courant. Mais pourquoi ce qui pour­rait paraître retar­dataire s’avère-t-il, dans le con­texte de la prob­lé­ma­tique unité-frag­ment, d’une extrême orig­i­nal­ité ? Parce que l’unité que veut retrou­ver Gro­tows­ki ne s’appuie ni sur le pou­voir d’une idéolo­gie, ni sur celui d’un ordre à venir. Une unité non con­trôlée par le maître-penseur — voilà son grand défi. Et pour cela il envis­age l’effacement, l’anonymat de I’« oeu­vre-proces­sus », « l’oeuvre-rivière » seule qui rend pos­si­ble la ren­con­tre Je-Tu. C’est cette rela­tion pri­mor­diale qui nous per­me­t­tra, si on la vit, d’accéder à une unité sans dan­ger.

Je-Tu ou la nais­sance partagée

Gro­tows­ki dit :« Nous sommes arrivés à un point très déli­cat : moi-toi. Est-ce que moi-toi ce sont deux êtres ou un seul ? Est-ce que moi-toi c’est toi et moi ? Est-ce que moi-toi ce sont deux êtres ou un seul ? Est-ce que moi-toi veut dire un être qui englobe les deux ? … Moi-toi ? Est-ce que c’est unique­ment une dou­ble per­son­ne ? Moi-toi ce n’est pas du tout un qui est deux, ni cieux qui sont un. Moi-toi c’est l’expérience où tout est inclus. Si on arrive à ce point là la, terre, le soleil, les vents, les cris d’oiseaux, la lumière du dedans, les grandes marées, tout est présent3. C’est donc à par­tir de là qu’on peut restau­r­er l’ordre dis­lo­qué. Mais que veut dire ce cou­ple énig­ma­tique ? Sans que je sache si Gro­tows­ki est par­ti de Je et Tu4 de Mar­tin Buber, dont il con­naît bien l’oeuvre, il y a entre lui et Buber une telle par­en­té que le dis­cours du philosophe nous aide à approcher le secret de cette rela­tion. 

Photos prises pendant les actions organisées en Italie et extraites de Il segno Theatrale Giuseppe Bartolucci et Lorenzo Cappellini Ed. Electa Editrice
Pho­tos pris­es pen­dant les actions organ­isées en Ital­ie et extraites de Il seg­no The­atrale Giuseppe Bar­toluc­ci et Loren­zo Cap­pelli­ni Ed. Elec­ta Editrice

Pour Buber il n’y a pas de sujet indépen­dant, il n’y a pas de Je en soi, mais tou­jours en rap­port avec les autres per­son­nes, qui sont des Tu virtuels, ou avec la réal­ité, humaine ou non, perçue comme objet — le Cela. Il y a donc deux cou­ples, Je-Tu et Je-Cela, cou­ples qui ren­dent compte du type de ren­con­tre effec­tué par Je. Tout com­mence par la rela­tion, car bien que « le pre­mier groupe Je-Tu se décom­pose en un Je et un Tu, il n’est pas né de leur assem­blage, il est antérieur au Je ; le deux­ième, Je-Cela, est né de l’assemblage du Je et du Cela, il est postérieur au Je » Je-Tu est donc le cou­ple fon­da­teur dont le régime ne peut être que celui de la présence. Le Cela n’a pas de présent, tan­dis que le Tu n’existe que dans le présent, mais il n’a de présence qu’en tant que l’autre terme de la rela­tion orig­i­naire. C’est de cette présence que Gro­tows­ki désire chaque fois qu’il dit que le Je-Tu ne peut exis­ter que hic stans et nunc stans. Pour eux il n’y a pas d’autre temps.

Photos prises pendant les actions organisées en Italie et extraites de Il segno Theatrale Giuseppe Bartolucci et Lorenzo Cappellini Ed. Electa Editrice
Pho­tos pris­es pen­dant les actions organ­isées en Ital­ie et extraites de Il seg­no The­atrale Giuseppe Bar­toluc­ci et Loren­zo Cap­pelli­ni Ed. Elec­ta Editrice

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