
Photo : Bert Nienhuis
On dit souvent que le peuple hollandais n’est pas un peuple de théâtre et que la Hollande est un pays sans tradition théâtrale. D’aucun n’ont pas hésité à remonter jusqu’au Moyen Age afin de savoir pourquoi, invoquant pour expliquer ce manque d’intérêt, le calvinisme et Dieu même et inculpant l’esprit mercantile de l’époque ainsi que l’absence d’une culture de Cour.
Dès la seconde moitié des années soixante cependant, on assista à une recrudescence soudaine des activités théâtrales et il serait bon de se pencher sur l’histoire récente du théâtre néerlandais ainsi que sur son organisation, pour comprendre les causes de ce revirement soudain.

Photo : Bert Nienhuis
Contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, après la seconde guerre mondiale, hormis une ou deux troupes régionales et quelques troupes de théâtre pour la jeunesse, le théâtre n’existait que dans quelques grandes villes : Amsterdam, Rotterdam, La Haye, Arnhem, Haarlem, Eindhoven.
Ces troupes interprétaient le « grand répertoire » et chacune d’elles, de la plus traditionnelle à la plus expérimentale, pouvait se produire dans tous les théâtres municipaux.
Cependant, même les nouvelles expériences ne sortaient pas du répertoire classique, le besoin d’autres formes de créativité ne se faisant pas encore sentir.
C’est une troupe d’Amsterdam, Studio, qui alla le plus loin, interprétant entre autres, le répertoire moderne américain de Jean-Claude van ltallie ainsi que le répertoire expérimental naissant de jeunes acteurs hollandais tels que Lodewijk de Boer. Une expérience plus pondérée mais cependant comparable, fut celle de la Compagnie Centrum de Haarlem, qui introduisit le nouveau théâtre britannique.
Quant aux autres troupes, elles interprétaient les classiques (anciens ou modernes) et parvenaient à survivre financièrement en compensant les pertes dues à une pièce classique mal interprétée par les recettes d’un vaudeville des plus superficiels.
Aucun revirement ne fut possible tant que les producteurs de théâtre et le public n’eurent pas conscience de ce qui leur manquait.
Amateur de boulevard ou amateur de classique, chacun était satisfait et le répertoire moderne lui-même était accessible. Ceci était vrai aussi, dans une certaine mesure, pour les metteurs en scène et pour les acteurs.
Mais tout à coup, dans le courant de la seconde moitié des années soixante, un vent de contestation se leva. C’était l’époque, où « Provo » signifiait le symbole mondialement connu des partisans du changement d’une certaine sous-culture. Dans ce climat déjà quelque peu théâtral, on assista à la critique et à la remise en question — souvent pénible — non seulement de la Société, des Universités, des rapports de force inchangés à travers les âges mais aussi des différentes formes d’art ainsi que des forces qui les animaient, ou ne les animaient pas.
C’est ainsi que la nouvelle génération de producteurs et de spectateurs réalisa que le théâtre n’exprimait plus aucune de ses préoccupations. Jusqu’à cette époque, les producteurs ne pouvaient monter un spectacle qùe s’ils étaient disposés à prendre le parti d’une des compagnies existantes et à se conformer aux principes artistiques et d’organisation de celle-ci. Les spectateurs constataient, quant à eux, qu’en plus d’une baisse sensible de la qualité artistique, aucun de leurs centres d’intérêt — le glissement des rapports de force et la recherche qui en découlait — n’était abordé sur les planches. Il arrivait de plus qu’une troupe ayant monté une pièce « engagée » en neutralise immédiatement l’impact en jouant par la suite quelque farce montée vaille que vaille. Il n’est par conséquent pas étonnant que le public, et par chance aussi, la plupart des producteurs, aient manifesté le désir de voir chaque compagnie prendre une personnalité propre : il était nécessaire qu’elles fassent le point, révèlent qui elles étaient et comment elles voyaient les choses. En d’autres termes, on attendait de la part du théâtre, une prise de conscience sociale et artistique.
Ce voeu allant de pair avec l’impossibilité dans laquelle se trouvaient les jeunes metteurs en scène et acteurs de faire carrière, à cause des limites de l’organisation théâtrale, on déboucha, en automne 1969, sur la fameuse « Actie Tomaat ».
L’Actie Tomaat
Avant de parler de l’Actie Tomaat proprement dite, il faudrait dire un mot des limites de l’organisation théâtrale en vigueur à l’époque où elle se déroula. Après la guerre, le théâtre néerlandais était totalement subsidié par l’Etat, les provinces et les communes. On partait alors du principe que c’était la seule manière d’avoir une culture théâtrale saine et les subsides étaient uniquement attribués aux troupes des grandes villes pour qu’elles fassent de la décentralisation à travers tout le pays. Cette gestion qui tout de suite après la guerre semblait efficace, fut rapidement dépassée et les conséquences pesèrent lourdement sur la vie et le travail des acteurs et des metteurs en scène : des horaires surchargés et des déplacements incessants et souvent pénibles ne leur permettaient plus de trouver le temps nécessaire à l’élargissement et à l’approfondissement de leurs idées.
Quant au public de province, il subissait souvent des représentations écourtées auxquelles il arrivait qu’il manque quelque pan de décor dont le transport s’était avéré impossible.
D’autre part, les subsides étant attribués uniquement à quelques compagnies, aucun moyen n’était accordé à ceux qui voulaient innover. Aucune alternative n’était laissée à qui ne voulait pas rejoindre les troupes existantes. Un exemple tragique fut celui du théâtre Terzijde composé d’un groupe de jeunes acteurs enthousiastes et idéalistes sous la direction d’Anne-Marie Prins qui, après plusieurs années de vaines batailles pour l’obtention de quelques modestes subsides, fut condamné à disparaître, sûrement pas faute de thèmes à développer.
C’est dans ce climat qu’est née l’Actie Tomaat.
Les instigateurs de cette action étaient, pour la plupart, des étudiants de l’école de théâtre d’Amsterdam et de la Section d’Etudes théâtrales de l’Université d’Amsterdam qui, n’ayant pas encore atteint la pratique professionnelle, refusaient à tout prix de s’intégrer au système existant.

Photo Hans Meerman
Des actions ponctuelles, dites « actions du public » furent organisées. Elles consistaient à perturber les représentations en lançant tomates, petits pains etc… ou à boycotter les premières officielles. Toutes ces manifestations vinrent rapidement à bout d’une gestion théâtrale déjà dans un état de délabrement avancé. En six mois, les producteurs comme les pouvoirs publics comprirent que cette situation avait assez duré et qu’une culture théâtrale vivante devait pouvoir se renouveler comme un serpent change de peau. Quelques troupes s’écroulèrent, libérant ainsi quelques subsides rapidement redistribués à de jeunes producteurs piétinant d’impatience et qui prirent le retais à leur manière, en exprimant leurs desseins et leurs préoccupations.
C’est ainsi que virent le jour, à partir de 1971, « Sater », le « Werktheater », « Baal », « The Family » (Amsterdam), « De Appel » (La Haye) et « Onafhankelijk Toneel » (Rotterdam), en même temps qu’apparaissaient des troupes à vocation politique appelées tantôt « théâtre de formation », tantôt « théâtre d’action » dont le nombre, malgré leur situation financière précaire, ne cessa d’augmenter. Contrairement aux compagnies « de répertoire » chacune de ces nouvelles troupes possédait sa personnalité propre.
Par la suite, la conjoncture économique aidant, se développa en Hollande un théâtre « en marge » sous l’impulsion de« Mickery », à Loenersloot d’abord et à Amsterdam ensuite, et du « Shaffytheater » d’Amsterdam. Ces deux compagnies contribuèrent grandement — suivant ainsi l’exemple de certaines troupes anglaises et américaines — à démontrer qu’il était possible d’obtenir des résultats étonnants dans des styles très divers, avec des moyens financiers extrêmement réduits. Dès lors, vu la difficulté croissante d’obtenir des subsides, les producteurs sollicitèrent de plus en plus de la part des Pouvoirs Publics des aides ponctuelles pour des projets bien déterminés, cette formule souriant plus aux autorités qui de cette manière, n’avaient pas à prendre d’engagement définitif. On devine combien ce procédé était frustrant pour les artistes, toutefois, l’existence de ce théâtre « en marge » fut tout à fait favorable au développement d’une multitude d’expériences très diverses.
Bien que le système actuel soit plus efficace que celui en vigueur à l’époque de l’Actie Tomaat, il semble que l’espoir pour le théâtre d’obtenir une aide pécuniaire complète s’amenuise de plus en plus. La chance ne sourit pas au nouveau théâtre et après dix ans, on voit la situation s’enliser à nouveau. La culture influa sur la politique qui, à son tour, rendit la culture possible, ainsi peut-on expliquer les résultats artistiques de ces dix dernières années et dont le plus important fut le théâtre musical qui prit deux formes très spécifiques.
Quelques réalisation
La première version du théâtre musical fut innovée par des musiciens qui mêlèrent de plus en plus d’éléments théâtraux inattendus à la musique. Les concerts se mutaient en spectacles, les musiciens en acteurs. Le thème était souvent banal mais non dépourvu d’action et de vitalité et amenait les musiciens à interpréter les morceaux les plus incroyables. C’est le B.I.M.
(Beroepsvereniging van improviserende Musici) — un groupe issu de l’Actie Notenkrakers, le pendant musical de l’Actie Tomaat — qui donna naissance à cette forme de théâtre musical. L’« Instant Composers Pool » tenta une expérience analogue, même si ce groupe semble depuis quelques temps à la recherche d’un deuxième souffle.



