IL LA DIT et le pense encore : la spécificité de l’écriture théâtrale est d’être — pour lui — inabordable. Ne sachant pas comment approcher la littérature dramatique ni comment démystifier les mécanismes du genre, Dominique Wittorski (né à Bruxelles, en 1965), pourtant comédien et pourtant scénariste-réalisateur, ne pense pas pouvoir un jour écrire une pièce de théâtre. Et c’est en quelque sorte pour se convaincre une dernière fois que l’entreprise est vraiment trop difficile qu’il présente un projet de texte pour faire un stage avec Jean-Marie Piemme, qu’il est sélectionné, qu’il obtient pour ce même texte le Deuxième Prix du Concours-théâtre de Radio France Internationale et qu’il est invité pour une résidence d’auteur à La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon pour écrire sa deuxième pièce. Malgré ce fulgurant avessit, Dominique Wittorski a toujours le même sentiment d’apprentissage vis-à-vis de l’écriture théâtrale ; il doit, à chaque fois, réapprivoiser Les règles, redécouvrir les comportements types du langage théâtral et se réapproprier lentement, très lentement, sa structure interne. Mais il ne vient jamais à bout de sa patience et Dominique Wittorski écrit toujours et continue encore, avec une belle idée fixe derrière la tête de ses textes : il est urgent d’écrire maintenant et de réinvestir d’une problématique sociale les terrains que le champ théâtral a progressivement laissés « vagues ».
Katowice-Eldorado
PARCE QUE le temps a l’air de s’être arrêté et qu’avec ça, ils peuvent rêver ou du moins imaginer, Totl et Madame Totl survivent à leur misère. Lui, parce qu’il croit qu’il va trouver de l’or dans les circuits logiques des vieux et gros ordinateurs, elle, parce qu’elle boit de la vodka. Elle, parce qu’elle croit qu’Élisa n’est pas partie, lui, parce qu’il boit de la vodka. Ce qui va faire mourir ces deux vieux émigrés polonais, c’est l’intrusion de la réalité dans leur fiction sentimentale. Trois « casseurs » de petite envergure, Franz, Natacha et Maurice vont les acculer à se rappeler ce qui s’est passé. Ramenés quelques instants à la réalité, ils vont se voir obligés de comprendre pourquoi Élisa est morte avec deux balles dans le corps, obligés de comprendre pourquoi ils n’ont plus de travail, plus de maison et plus d’électricité. Obligés de s’en remettre à l’idée qu’ils ne trouveront pas d’or et qu’Élisa ne reviendra plus.
L’écriture de KATOWICE-ELDORADO suit avec précision le tempérament syntaxique de chaque personnage. Il y a donc presque autant de registres de langue que de personnages. Le parler populaire de Madame Totl et le phrasé lyrique d’Élisa sont l’exemple d’une écriture qui se fait à partir de l’expressivité des mots et de leur agencement. Et si nous avons l’impression d’une homogénéité, c’est parce que le ton « anti-déprime » et les coups de fouet humoristiques de l’auteur font le liant de la « sauce ».
CR
KATOWICE — ELDORADO
Publié aux Éditions Lansman, collection Tirages légers, n°6, Carnières, 1994.
Publication d’une version remaniée aux Éditions Lansman, collection Théâtre à Vif, n°55, Carnières, 1995.
Deuxième Prix du Concoursthéâtre de Radio France Internationale,
Distribution : 3 hommes, 3 femmes

