
ON A ENVIE de commencer par une énormité et de dire qu’elle écrit à la main…
Françoise Lalande écrit à la main, petit, minutieux, secret, habile, rapide, au tout début illisible et curieux, comme les premiers enchevêtrements du travail de dentellière.
Françoise Lalande écrit à la main, point par point, à la ligne. À la ligne de sa vie qui se Lit comme une histoire dans sa main qui écrit. Dans ses romans, dans sa poésie, dans ses essais et dans son théâtre, on rencontre à chaque fois une femme qui marche sans nostalgie dans sa mémoire pour essayer de se retrouver et se reconnaître au tout profond de ce qu’elle est et de ce qu’elle va devenir. Des pérégrinations intimes et des va-et-vient amoureux au cœur de cet endroit premier, proche et lointain, de cette période incubatrice : l’enfance de notre existence. Dans ce cheminement passionné, Françoise Lalande a su trouver la sensibilité pour ne pas faire de son écriture une revendication aux relents de féminisme (bizarrement, quand on lit Françoise Lalande qui ne parle que des femmes, on ne pense qu’aux hommes) et surtout pour ne pas parler avec mièvrerie et sentimentalisme de « cette réalité de l’enfance, dont l’interrogatoire des grandes personnes dérange brutalement la féerie. »1 Elle n’écrit pas l’enchantement ou la candeur d’une enfance qui ignore le mal. Elle va, au contraire, chercher loin les violences et les troubles qui agitent cette étape et qui perdurent de manière symptomatique tout au long de notre vie.
Elle va au-delà du sentiment et de l’intimité pour pénétrer cet endroit mystérieux, riche de nos tourments et de nos bonheurs et que Paul Claudel avait circonscrit : « Sous le cœur, il y a ce qui fait battre le cœur, et qu’il a reçu d’ailleurs. »2
Françoise Lalande est née en 1941 dans les Ardennes belges. Après avoir vécu en Afrique et en Amérique latine où elle dirigeait une galerie d’art, elle fut administrateur d’Amnesty International Belgique de 1977 à 1981. Licenciée en philosophie et lettres, professeur, écrivain, elle enseigne aujourd’hui la littérature comparée à l’Institut supérieur des traducteurs et interprètes à Bruxelles.
Spécialiste des biographies-fictions (sur la mère de Rimbaud3 et sur Jean-Jacques Rousseau4, elle écrit son premier roman, LE GARDIEN D’ABALONES, en 19835. Suivront CŒUR DE FEUTRE6 et DANIEL OU ISRAËL7.
Alma Mahler
« POURQUOI mes rêves sont si larges demande-t-elle… »
— « Tu veux le ciel bleu sur la terre. »
— « Oui dit-elle. »
La petite fille vient de poser une question à son père. Il lui donne la seule réponse qui existait pour cette question. Elle avait peur qu’il ne la trouve pas. Soulagée et comblée, elle n’a pas conscience, en cet instant, que la phrase de son père n’est pas une réponse mais un oracle. Un oracle qui prédit à Alma Schindler le destin tragique de ceux qui ne parviennent jamais à trouver le bonheur à la mesure de leur rêve. Elle sera Madame Gustave Klimt, Madame Alexander von Zemlinski, Madame Gustav Mahler, Madame Oskar Kokoschka, Madame Walter Gropius, Madame Franz Werfel. Elle quittera Vienne pour Venise, elle re-quittera Vienne pour New York et reviendra finalement à Vienne pour se rendre à l’évidence. Malgré les grands hommes qu’elle a rencontrés et qu’elle s’était promis de rencontrer, elle semble être passée à côté de l’amour et à côté de l’histoire de l’Autriche du début du siècle. Personne — ni ses hommes, ni ses enfants — n’aura dit une phrase, la seule phrase qui aurait pu détendre ses interrogations, comme celle que son père avait prononcée jadis. Cette phrase qui vient à point combler le morceau manquant du puzzle et à laquelle Alma aurait pu répondre, comme autrefois, dans un bonheur complet de reconnaissance : oui et trois fois oui. Ce monologue tonique, dur, obstiné, passionné et lucide, d’une femme calculée, cache finalement assez mal cette « détresse infantile d’un mourir d’amour originaire »8.
CR
Œuvres théâtrales
LE SOUVENIR DE CES CHOSES
Création radiophonique de Jean-Louis Jacques, RTBF, 1983.
Distribution : 1 homme, 1 vieille femme, 1 jeune femme
ALMA
Création radiophonique de Thierry Génicot, RTBF, 1984.
ALMA MAHLER
Publié aux Éditions Actes Sud — Papiers, Paris, 1989.
Création par le Théâtre-Poème et le Théâtre de l’Utopie (La Rochelle) dans une mise en scène de Patrick Collet, à Avignon, en 1987.
Reprise au Théâtre-Poème à Bruxelles, la même année.
Traduit en anglais par AnneMarie Glasheen et en italien par Piero Ferero.
Prix du public au Mai théâtral de Strasbourg, 1988.
Prix Vaxelaire de l’Académie de langue et de littérature françaises, 1988.
Distribution : 1 femme
MOTHER
Pièce inspirée de MADAME RIMBAUD du même auteur.
Création dans une mise en scène de Jacques Herbet à la Maison de la Culture d’Arlon, en novembre 1991.
Distribution : 2 femmes, 2 hommes
- Jean Cocteau. ↩︎
- Paul Claudel, LE SOULIER DE SATIN, Avertissement, Gallimard, Paris, 1944. ↩︎
- MADAME RIMBAUD, Presses de la Renaissance, 1987. ↩︎
- JEAN-JACQUES ET LE PLAISIR, Éditions Belfond, 1993. ↩︎
- Éditions Jacques Antoine, Bruxelles, 1983. ↩︎
- Éditions Jacques Antoine, Bruxelles, 1984. ↩︎
- Éditions Acropole, Paris, 1987. ↩︎
- Marie-France Renard, in LE GARDIEN D’ABALONES, postface, Éditions Labor, Bruxelles, 1994. ↩︎

