
NÉ À CONJOUX (Ciney) en 1924.
Professeur, romancier et dramaturge. Chez Gaston Compère, la souffrance et le bonheur d’écrire se confondent et sont une métaphore de la difficulté d’être. Son grand corps carthaginois, mal préparé aux dérobades du monde sensible, son goût des calembours, son regard en porte-à-faux derrière les lunettes, clair, ébloui : tout révèle l’enfant qu’il est resté et le rêve édénique qui est le sien. La part d’enfance qui est en nous, et dont nous nous servons pour bercer nos échecs, Gaston Compère en fait un autre usage. Celui de mettre une étrange dose de gratuité apparente dans ses pièces, lui pour qui écrire est une question de vie ou de mort.
Ce grand romancier est en secret un des plus habiles manipulateurs de marionnettes de notre comédie humaine.
Aussi, au théâtre, le magicien à qui on doit une quinzaine de pièces et d’adaptations se sert-il parfois de la profondeur acquise du romancier pour ressurgir de l’autre côté des défenses du monde, là où on ne l’attend pas. Le plus prodigieux effet que Gaston Compère ait pu tirer de sa virtuosité et de son amour inquiet des hommes, c’est le règne paradoxal de la mort. Lorsqu’on examine l’art volontariste de Compère, son humanisme de surface ne résiste pas au second coup d’œil, et le pessimisme intégral en est la seule et claire musique. Ce n’est pas seulement qu’on meurt beaucoup dans les pièces de Compère : c’est encore qu’aucune lumière ne rachète la mort, et que le diable gagne toujours.
Gaston Compère, artiste très savant et très lucide, le moins naïf des créateurs, n’oublie jamais d’offrir quelques gouttes de son ardeur en libation à la Bête. Lorsqu’il parle des hommes, sa devise pourrait être ces mots du Christ sur la croix : « Ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Le rempart de Babylone
PIÈCE DE CRISE qui a pour sujet apparent le bombardement de Dresde, et pour sujet réel la folie des hommes dans leur agitation d’insectes. Presque un huis-clos dans un vieux train arrêté au large d’une ville qu’on bombarde. Une jeune femme peureuse et naïve, un jeune homme ironique et agressif, un conducteur impuissant face aux pannes de courant. On retrouve le cadavre du contrôleur, qui écrasera de sa présence le reste de la pièce.
Arrive une folle un peu mystique. Elle délire sans arrêt, dans le genre survivante de Sodome et Gomorrhe. Les bombes continuent à tomber. La ville est en flammes. Ce pourrait être Babylone. Un de ces endroits qui ne ressuscitent jamais.
J’écris ceci dans une ville parfaite au bord d’un fleuve. Il fait jour. Je sais très bien pourtant qu’il fait nuit, et que Babylone n’est pas loin. Nous avons eu beau faire : nous ne sommes jamais sortis de Babylone, de ses jardins suspendus où prolifèrent les plantes carnivores, de ses personnages cruels et cérémonieux, des têtes de clous de leur langage initiatique qui cache des gouffres d’âme effrayants.
L’écharpe d’Iris (Enquête d’identité)
JEU SUR LE THÈME de Bruxelles, dont l’Iris, pris ici dans son double sens de femme et de fleur, est l’emblème. Mais l’accélération subite et baroque du dispositif initial débouche en quelques minutes sur une virulence inattendue.
Iris et son Âme Gudule qui parle en flamand. Iris qui perd son sens moral… Cinq autres personnages. Tous apprentis-cadavres. Ils cultivent le goût du mensonge et la mort des passions. Drôle d’ascèse…
Quand la virulence de la vie cède La place à une carcasse en proie aux vers, il n’est plus que de se retirer dans quelque tour d’ivoire, dans quelque blockhaus, dans quelque trappe. La vérité d’un être qui veut faire son salut est le silence, rien que le silence. La parole est son vertige, et son humaine faiblesse, et son péché.
Mais dans L’ÉCHARPE D’IRIS, où les deux personnages majeurs, Iris et l’auteur, sont explicites jusqu’à la préméditation, la parole n’est pas tant un dévoilement que l’orchestre de tambours et de cuivres qui accompagne une cérémonie. Officielle par son apparat (elle révèle la vérité des âmes à travers la forme d’une ville), elle est intime par son enjeu (le salut des personnages se joue dans le mystère du cœur).
Jamais l’énergie orale, l’ébriété créatrice de Compère, n’ont été aussi habiles, aussi méthodiques et aussi païennes que dans ces perpétuels fragments de discours qui s’échangent et sifflent comme des flèches, pour l’édification des « messieurs et mesdoudounes » du public. La Belgique existe-t-elle ? On sort de cette kermesse héroïque sans aucune certitude à ce sujet. Tel machiniste qui se croyait dans le Parc de Bruxelles se retrouve en Suisse, telle traversée du désert, qui devait conduire à une oasis, aboutit à ce pays où rien n’est permis, sinon la merveilleuse déraison de la parole poétique sortie de ses gonds et qui oscille, avant de s’abattre.
L’auteur tout entier, en esprit comme en personnage, traverse et troue l’action, agitant avec une violence joyeuse son faisceau de mots comme « un grand fouet barbelé ».
Richard
COMME L’ÉCHARPE D’IRIS, ce RICHARD est d’abord le résultat d’une commande et non pas d’une nécessité intérieure. Et comme L’ÉCHARPE D’IRIS, l’esprit analogique de Compère lui suggère aussitôt une subversion brutale de l’idée de départ. Telle une source chaude jaillissant sur la glace, elle sape et anéantit par sa création même le couvercle rigide initial. L’idée originelle était séduisante et superficielle : créer un personnage du nom de Richard, fils du Pdg d’une énorme multinationale, et lui donner le même itinéraire que celui de Richard de Shakespeare dans RICHARD III. Mais à l’hypothèse d’un Pdg ou d’un roi aimant le pouvoir pour le pouvoir, Compère substitue la figure plus éclatante d’un passionné du pouvoir pour le divertissement — au sens pascalien. Aussitôt, la vanité des hommes et la dureté de leurs conduites se figent dans l’éclat aveuglant d’une lumière de laboratoire. Ce personnage de Richard est tenté par la sainteté, il y rêve quelquefois entre deux destins de machines. Mais il n’y parviendra pas. Les nécessités de la production et les flics du réel finiront par avoir sa peau : abattu d’une balle à bout portant à la dernière scène.
Chez Compère, les morts sont toujours explicites. Elles ne sont pas naufrage de l’espoir mais liquidation physique. Il est vrai que ses personnages, avec leur ardeur animale et lucide, sont durs à cuire et que pour les sortir du jeu, il faut les grands moyens.
YM
Œuvres théâtrales
POURRIR PAR LES ORTEILS
Création dans une mise en scène de François Maistre au Théâtre de Poche, Bruxelles, en 1977.
Distribution : 4 personnages
Durée : 1h30
LE REMPART DE BABYLONE
Publié aux Éditions Nocturnes, Bruxelles, 1989.
Création par le Théâtre
Impopulaire dans une mise en scène d’Alain Populaire, en 1977.
Distribution : 6 personnages
Durée : 1h30
GUEULE DE GLACE
Création par la Compagnie
Yvan Baudouin dans une mise en scène d’Yvan Baudouin, en 1981.
Distribution : 3 personnages
Durée : 1h30
LE BOUT DU MONDE
Création dans une mise en scène d’Olivier Thielen aux Midis du Rideau de Bruxelles, en 1984.
Distribution : 3 personnages
Durée : 1h30
SADE, DISAIT-IL
Lecture-spectacle au Palais des Congrès de Liège en 1984.
Distribution : 4 personnages
Durée : 1h30
RICHARD
Publié aux Éditions
Les Éperonniers, Bruxelles, 1992.
Création dans une mise en scène de Jean-Paul Humpers au Théâtre du Parc, en 1992.
Distribution : 20 personnages
Durée : 2h20
L’ÉCHARPE D’TRIS
Lecture publique
par le Magasin d’Écriture théâtrale dans une mise
en espace de Raphaël Anciaux, à l’Espace Senghor, le 15 mai 1993.
Distribution : 6 personnages
Durée : 1h
LA TRAGÉDIE DU TÉMÉRAIRE
Monologue.
Création par la Compagnie Yvan Baudouin — Lesly Bunton dans une mise en scène
d’Yvan Baudouin, le 7 mars 1995.
Durée : 1h30
Adaptations
DOMMAGE QU’ELLE SOIT UNE PUTAIN
de John Ford
Création au Théâtre de Poche
en 1982.
DAMIEN
d’Aldith Morris
Création au Théâtre de Poche
en 1982.
LE CAUCHEMAR DE L’ACTEUR
de Christopher Durang
Création au Théâtre de Poche
en 1983.
SŒUR MARIE-IGNACE VOUS EXPLIQUE TOUT
de Christopher Durang
Création en 1983.
LA MANDRAGORE
de Machiavel
Création au Théâtre de Poche
en 1983.

