NÉ À BRUXELLES en 1936 et décédé à Paris en 1981.
Un météore dans le théâtre contemporain : tel nous apparaît Kalisky, qui disparut à moins de quarante-quatre ans en interrompant brutalement une œuvre qui s’était déjà affirmée comme l’une des plus ambitieuses et urgentes de son temps. Un théâtre d’une totale singularité, par sa facture et par son propos, qui rompt en visière même avec ce qui semble l’avoir le plus provoqué — Brecht, en particulier —, qui prend en charge les grandes tragédies de son époque, qui les considère sous un œil neuf, à proprement parler visionnaire, qui a le courage de les placer sous un jour philosophique, sub specie universalis. L’épreuve de la guerre, au cours de laquelle lui fut arraché un père déporté dans les camps nazis, l’a marqué au point d’être hanté par le sort de la civilisation toute entière. Aucune de ses œuvres ne fait l’économie de cette interrogation première. Ce qui explique peut-être qu’il lui fallut de grands intercesseurs pour échapper aux fins de non-recevoir. C’est Jacques Lemarchand, chez Gallimard, qui publie quatre de ses pièces avant même que l’une d’entre elles soit montée. C’est Antoine Vitez qui fait sauter le verrou en étant le premier, avec la création du PIQUE-NIQUE DE CLARETTA à Bruxelles et à Paris, à mettre son théâtre en scène.
Il restera à René Kalisky sept années à vivre : il écrira jusqu’à son dernier souffle, enfin reconnu par les hommes de théâtre, la critique et le public. Et trois de ses œuvres seront montées à titre posthume : FALSCH, AÏDA VAINCUE et EUROPA, poursuivant son cri, signifiant qu’il est de salubrité publique qu’il continue de retentir.
Dave au bord de mer
UNE PLAGE de sable fin sur la côte israélienne. Shaoul, sa femme et ses deux enfants coulent des jours de détente, affectant d’ignorer les menaces qui pèsent sur ce confort apparemment assuré. Ils attendent Dave, qui tente de se faire une place de contrebassiste à New York. Shaoul aimerait l’entendre lui jouer le SAÜL de Haendel. Derrière cet affrontement contemporain, à la limite anecdotique, s’en profile un autre, mythique celui-là, qui oppose le Saül biblique et son gendre David, qui, porté par la victoire dans son combat contre Goliath, devient à ce point populaire qu’il évince son beau-père. En quoi l’ombre portée de ces deux figures affecte-t-elle la situation de base ? Avec toutes les ambiguïtés que ces positions comportent, on y voit face à face une conception réaliste et utopiste de ce que Kalisky, dans son roman-essai fondamental, a appelé L’IMPOSSIBLE ROYAUME.
Cette pièce, qui suppose que chaque personnage assume ses multiples dimensions, est un défi au type d’interprétation que préconisait Kalisky, le « sur-jeu » qui souligne la polyphonie du texte dramatique.
Sur les ruines de Carthage
DANS CETTE BIBLIOTHÈQUE envahie par Les sables, un vieux professeur, du nom de Koschitzke, chantonne quelques mesures du DEUTSCHES REQUIEM de Brahms. Peut-être en est-il le dernier dépositaire, en cette époque imprécisée où les livres retombent en poussière dans l’indifférence, ou se négocient contre des denrées alimentaires accordées chichement. Pour se prouver qu’il vit encore, et que l’avenir conserve un sens, le vieillard garde auprès de lui une petite mutante, Elissa, qui peut-être survivra à ce désastre. Mais tout laisse penser que le monde vivra sous le règne des nouveaux seigneurs, dont Baron, le commissaire qui régulièrement vient inspecter Les lieux, est le représentant. En filigrane, c’est la destruction de Carthage qui est évoquée, l’abolition d’une culture par une autre, impérialiste, pragmatique. Il est frappant de constater que cette pièce fut écrite à Berlin, dix ans avant la chute du Mur, et qu’elle illustre, sur un plan symbolique, que les destructions de sociétés passent d’abord par l’évacuation de leur patrimoine. Le thème de la mortalité des civilisations a rarement été aussi clairement évoqué au théâtre.
Aïda vaincue
UN GRAND RASSEMBLEMENT FAMILIAL, sur une plage de Normandie que Aïda a choisie pour sa limpidité. Elle vit au Canada maintenant, loin de cette cellule familiale traumatisée par la mort du père, quarante ans plus tôt, à Auschwitz. Elle croit que dans cet appartement gorgé de lumière, face à l’océan, elle va pouvoir exorciser cette tragédie fondatrice. Elle ne sait pas que les souvenirs, dans cette tribu à tout jamais marquée par l’horreur, ont la vie dure. La mère ne se remettra pas du fait que le père s’est fait arrêter un soir qu’il se rendait chez l’une de ses maîtresses. Le fils, Jack, en a conçu une peur de la vie incoercible. L’autre fils, Bob, la vocation de ne se vouer qu’à l’entretien inlassable de la mémoire. La fille, Zora, le désir éperdu d’épouser la passion du père, la musique. Et cette fidélité à l’irréparable qu’ils ont tous chevillée au corps aura raison des tentatives d’Aïda de faire une croix sur le passé. Pièce intimiste mais imprégnée du cauchemar de l’histoire, très intensément puisée dans le vécu de l’auteur, AÏDA VAINCUE est l’un des textes les plus émouvants qu’il ait écrits, un aveu qui n’atteignit son public qu’après sa mort.
JDD
Œuvres théâtrales
TROTSKY, ETC.
Publié aux Éditions Gallimard, collection Le Manteau d’Arlequin, Paris, 1969.
Création radiophonique sur France-Culture en 1970.
SKANDALON
Publié aux Éditions Gallimard, coll. Le Manteau d’Arlequin, Paris, 1970.
Création dans une mise en scène de Daniel Benoin, au Théâtre Daniel Sorano, à Vincennes, en 1975.
Création radiophonique sur France-Culture en 1975.
Rediffusion en 1981 et 1986.
JIM LE TÉMÉRAIRE
Publié aux Éditions Gallimard, coll. Le Manteau d’Arlequin, Paris, 1972.
Création par l’Ensemble
Théâtral Mobile, dans une mise en scène de Marc Liebens, à Lille, en 1982.
LE PIQUE-NIQUE DE CLARETTA
Publié aux Éditions Gallimard, coll. Le Manteau d’Arlequin, Paris, 1973.
Création radiophonique sur France-Culture en 1973.
Création par le Théâtre des
Quartiers d’Ivry et le Théâtre de Poche dans une mise en scène d’Antoine Vitez, en 1974.
EUROPA
Publié dans Alternatives théâtrales, n° 29 – 30, mars 1988.
Création radiophonique sur France-Culture en 1976.
Rediffusion en 1978.
Création par le Théâtre des Capucins, dans une mise en scène de Marc Olinger, à Luxembourg, en 1995.
LA PASSION SELON PIER PAOLO PASOLINI
Publié, suivi de DAVE AU BORD DE MER, aux Éditions Stock, collection Théâtre Ouvert, Paris, 1977.
Création dans une mise en scène d’Albert-André Lheureux au Théâtre du Jardin Botanique, Bruxelles, en 1977.
Création radiophonique sur France-Culture en 1977.
Rediffusion en 1978.
DAVE AU BORD DE MER
Publié, précédé de LA PASSION SELON PIER PAOLO PASOLINI,
aux Éditions Stock, collection Théâtre Ouvert, Paris, 1977.
Nouvelle publication aux Éditions de l’Arche, Paris, 1992.
Création dans une mise en scène d’Antoine Vitez, au Théâtre national de l’‘Odéon, Paris, en 1979.
Distribution : 2 femmes, 3 hommes
Durée : 2h30
SUR LES RUINES DE CARTHAGE
Publié dans Théâtre. Revue programme du Centre dramatique national de Reims, n° 6, 1980.
Deuxième version publiée aux Éditions Labor, Espace Nord, 66, Bruxelles, 1991.
Création radiophonique sur France-Culture en 1979.
Rediffusion en 1985.
Création dans une mise en scène de Jean-Pierre Miquel, au Centre dramatique national de Reims, en 1980.
Distribution : 1 femme, 2 hommes
Durée : 2h
AÏDA VAINCUE
Publié dans les Cahiers du Rideau, n°13, Bruxelles, 1982.
Création radiophonique sur France-Culture en 1978.
Rediffusion en 1981.
Création dans une mise en scène de Bernard De Coster au Rideau de Bruxelles, en 1982.
Distribution : 3 femmes, 2 hommes
FALSCH
Publié par le Théâtre national de Chaillot, Paris, 1983.
Nouvelle publication aux Éditions Labor, Espace Nord, 66, Bruxelles, 1991.
Création dans une mise en scène d’Antoine Vitez, au Théâtre national de Chaillot, Paris, 1983.
CHARLES LE TÉMÉRAIRE OU L’AUTOPSIE D’UN PRINCE
Scénario.
Publicaton aux Éditions Jacques Antoine,
Écrits du Nord, 10, Bruxelles, 1984.
FANGO
Texte inachevé.
Publié dans Chaillot 6, Paris, 1982.
Nouvelle publication à Bruxelles, Circuit, 1994.
(Édition revue par Mechtild Kalisky.)



