Alternatives théâtrales :
La volonté de vouloir faire un théâtre qui transcrive notre société instable est-elle réalisable dans un lieu aussi figé que l’est l’édifice ? Autrement dit, peut-on efficacement jouer le théâtre contemporain dans un théâtre institutionnel ?
Guy-Claude François :
Il est très difficile de cerner le théâtre contemporain : on ne le joue pas beaucoup, peu de gens l’écrivent, et ceux qui l’écrivent écrivent généralement pour le cinéma même quand ils écrivent pour le théâtre. A mon avis il y a en ce moment une confusion sur l’écriture théâtrale, j’en parle parce que je reçois beaucoup de scripts et ils me semblent beaucoup plus influencés par l’image que par le caractère vivant que le théâtre implique. Je ne veux pas dire que c’est une généralité, mais c’est très souvent comme ça.
Comprendre comment le théâtre devient institutionnel, est également difficile à comprendre. Au départ le théâtre, c’est aussi simple que ça : deux personnes se confrontent. L’une écoute, l’autre raconte. Puis au fur et à mesure que le théâtre s’institutionnalise, des murs se construisent autour de ces deux personnes pour finir par les enfermer complètement. On a alors affaire à une société décadente qui se regarde elle-même. Il est tout à fait caractéristique que dans la salle élisabéthaine et la salle à l’italienne un tiers des personnes ne voient pas la scène (il y a même des personnes qui sont derrière la scène !). En revanche elles se voyaient très bien elles-mêmes.
Ces édifices ont été créés après des moments de liberté, d’inventions où le théâtre se passait dans les rues, dans des cours d’auberges. Ils ont enfermé le théâtre libre, l’ont comme retenu en otage et les spectateurs qui étaient les payeurs s’en sont emparé ; et en s’en emparant se sont refermés sur eux-mêmes. Architecturalement c’est évident. Voyez la fin de la Renaissance, la fin du dix-neuvième siècle. La salle se regarde elle-même et la scène n’est presque que le tableau accroché au mur du salon bourgeois.
À cette époque, il s’agissait de théâtre contemporain parce que sur scène ils se représentaient eux-mêmes, c’était leur histoire. Ainsi l’expérience historique renverse votre question : la société contemporaine se raconte elle-même, de l’intérieur, en s’enfermant.
À la fin des années soixante, et même dans les années cinquante avec l’expérience du théâtre des Nations, le théâtre regarde vers d’autres civilisations et l’on se rend compte que l’architecture contribue à la construction dramaturgique, à la création théâtrale. Des expériences comme celles de Grotowski, du Living Theater, du Bread and Puppet interviennent dans des espaces ouverts. Ils ont généré un mouvement qui dans les années 60 – 70 a fleuri dans la rue, les bois, les hangars etc.
De nombreux metteurs en scène de l’époque parlaient comme Artaud le faisait de salles où l’on modifiait les espaces en fonction de la création : la création théâtrale devait induire la structure architecturale. Artaud le disait et nous l’avons fait. Mais il y a eu trahison à mon avis parce que, pour la plupart, les metteurs en scène sont rentrés très sagement dans leurs théâtres une fois que l’institution le leur a proposé. Et ils vivent très bien de leurs rentes.
C’est à mon avis très symptomatique : dès qu’on a abouti à une certaine réflexion, et bien la tendance, c’est de créer son propre académisme.
Avec le théâtre du Soleil, cela s’est passé exactement ainsi à la différence près que c’était profondément honnête. L’institution que j’évoquais tout à l’heure est devenue rituelle. C’est à dire qu’Ariane Mnouchkine a créé un nouveau mode de relation avec les spectateurs tout en ayant su préserver l’importance accordée au texte ; et ces deux éléments nous les avons expéri¬mentés dans des scénographies justes parce qu’appropriées à chacun des spectacles et variées puisque l’on a modifié l’espace en fonction des spectacles, en partant de l’intérieur, comme le disait Artaud. Et au fur et à mesure, un peu comme on polit un beau bijou, il est devenu « parfait » et à ce moment là, s’est figé dans une configuration qui est la configuration idéale pour ce type de théâtre. Il n’em¬pêche qu’il est très différent d’un théâtre au sens classique. Ne serait-ce que du point de vue du cadre de scène. Le cadre de scène a une influence formidable dans la création théâtrale. Il crée une distance et facilite l’illusion. C’est pourquoi dans le théâtre institutionnel, dans le théâtre classique, quand on veut jouer de l’illusion, il est évident que le cadre de scène est intéressant.
Au théâtre du Soleil, le cadre est en quelque sorte plus ou moins réduit, plus ou moins élargi par la volonté de chacun des spectateurs : puisqu’il n’existe pas. Il existe en revan¬che, sur la cour, à droite des gradins, un vide, qu’on pourrait appeler un vide signifiant, qui est plus ou moins présent. De toute façon, si le théâtre du Soleil est tombé dans un certain académisme, c’est en tout cas celui qu’il a créé. Pour moi, académisme, ce n’est pas quelque chose de péjoratif, c’est ce qui montre une forme d’aboutissement.
A. T.:
Si les gens de théâtre se sont intéressés à des lieux différents, c’est dans le souci de rencontrer un autre public, un public populaire. Comment pensez-vous que la question se pose aujourd’hui ?
G.-C. F. :
Dans les années 70, l’un des arguments forts dans le choix des espaces était en effet de se rapprocher du public populaire. Et rien n’en semblait plus éloigné que le théâtre dit à l’italien¬ne surtout à cause de sa solennité, de ses décorations.
La question c’est de définir aujourd’hui le populaire. Parce ce qu’on ne peut plus dire aujourd’hui qu’il existe une réelle classe ouvrière dans la mesure où beaucoup se sont transformés en techniciens. Ce n’est pas seulement une question sémantique. Je pense qu’il s’est créé une société beaucoup plus forte du point de vue de la « middle class », chacun s’est installé. Donc on ne peut plus avoir ce type d’argument, d’autant plus que le spectacle de cette classe sociale, si on peut la définir comme telle, c’est quand même plutôt la télévision. La télévision a drainé une grande partie du public de théâtre, on le sait. Donc je crois que l’argument ne vaut plus.
Je ne dis pas que c’est l’élite qui va au théâtre. Je pense qu’il y a une « middle class » qui elle-même s’est divisée, et dont une partie va au théâtre. En fait, je ne pense pas que l’on fasse un théâtre en fonction du public, je pense qu’on fait un théâtre en fonction d’une création. C’est à dire qu’à la limite on doit construire un théâtre pour un créateur qui lorsqu’il partira devra être détruit. (Je parle du théâtre, et je ne parle pas de la salle de spectacle qui pose d’autres questions. Et je sais de quoi je parle, puisque au sein de notre agence « scène », nous en avons construit plus de 120!)
Je crois en effet que le théâtre est un instrument. C’est comme les violonistes qui se font un violon à leur propre caractère musical et qui ne peut servir à personne d’autre. Il y a d’ailleurs quelque chose de presque mystique derrière tout ça.
A. T. :
Mais on ne construit tout de même pas la salle de théâtre tout à fait indépendamment du regard qu’on porte sur le public auquel on la destine.
G.-C. F. :
Je crois que c’est implicite. Du moment que l’on construit un théâtre pour un type de création, le théâtre suppose de toutes les façons le rapport acteur/spectateur, donc impose de manière conséquente la manière de disposer le public. A partir du moment où vous créez de manière très convaincue, de manière très fondamentale un espace théâtral par rapport à une œuvre que vous voulez développer, jouer et montrer, et bien le rapport entre celui qui fait et celui qui regarde s’organise de lui-même, implicitement.
Là je ne parle pas des salles de spectacle. Elles ont, comme des objets de marketing, des cibles. Il y a, en ce qui les concerne, toute une catégorie de recettes bien connues qui permettent de répondre aux différentes demandes. Nous avons des méthodes.
A. T.:
Vous disiez que l’image d’elle-même, la société se la donne désormais davantage en regardant la télévision qu’en allant au théâtre ; mais dans l’espace urbain, le théâtre joue encore un rôle visuel symbolique très important. Lavaudant, dans un entretien que nous avons fait avec lui, disait qu’on ne pouvait pas imaginer une ville sans théâtre.
G.-C. F. :
Dans la tradition de la ville européenne, c’est évident.
A. T. :
Mais s’agit-il uniquement d’un lieu de mémoire, d’un édifice symbolique ou bien le théâtre joue-t-il encore un rôle particulier dans la ville contemporaine ?
G.-C. F. :
Dans l’urbanisme euro¬péen, il y a des repères dans la ville dont le théâtre fait partie. Cela caractérise la ville traditionnelle européenne. Vous allez dans des pays à tendance musulmane, vous avez le minaret ou la mosquée, d’autres balises. En Europe le théâtre fait partie des repères de notabilité, comme l’église et la mairie. Le théâtre a un rôle social sur le plan de ce qu’il représente, c’est à dire que dans un théâtre notable, il plaît aux notables (dont nous faisons également partie). Je crois que c’est sa fonction principale à l’heure actuelle.
A. T.:
Mais on pourrait peut-être aujourd’hui aussi l’envisager comme le lieu de l’imaginaire social et pas seulement comme un signe de notabilité. Dans le développement des villes aujourd’hui les pouvoirs publics pourraient décider de consacrer des moyens à un lieu d’imagination, de création, un lieu de prise de parole.
G.-C. F.:
La plupart des 120 théâtres que l’on a construit en France ne sont ouverts que sept jours par mois, pas plus. Globalement on ne veut surtout pas qu’il y ait d’artistes, parce qu’ils peuvent dire des choses dangereuses (quoique je pense que la plupart ne soient pas très dange¬reux, et courent derrière la notabilité plutôt qu’autre chose). Et de ce fait, ils sont fermés. Alors qu’il existe des associations de plus en plus nombreuses et de plus en plus talentueuses (chorales, musique, théâtre, danse…) à qui le théâtre est fermé pour l’unique raison qu’elles ne sont pas composées de professionnels. Pour ne pas dépenser de l’argent, on n’ouvre pas les théâtres, alors qu’il existe un potentiel qui émane directement de la ville. La salle de spectacle est comme une forteresse fermée à ces associations. Il y a d’un côté une envie, de l’autre un bâtiment et aucune jonction ne s’opère entre les deux.
Bien entendu ce que je raconte ne vaut pas pour les grandes villes, je parle là des villes de cinquante à cent mille habitants.
A. T.:
Qui doit construire les salles de théâtre. Un architecte ou un artiste ?
G.-C. F. :
Je pense que c’est un artiste. On ne peut construire un théâtre qu’autour d’un talent, d’un projet artistique, donc fatalement, d’une manière ou d’une autre, soit directement soit indirectement, par l’intermédiaire d’un architecte j’entends, ce projet artistique doit être en cohérence : il est conduit par la volonté artistique.
D’ailleurs le scénographe dans la construction des salles joue aujourd’hui ce rôle d’artiste : maintenant en France, il est obligatoire qu’un scénographe assiste un architecte.


