ON PASSE par la cour d’une école, avec, collée aux fenêtres, des dessins d’enfants, puis on pénètre dans un foyer aux murs sombres où toute la mémoire de la compagnie décore les cimaises. Chez Yvan Baudouin et Lesly Bunton, on a le sentiment d’être chez de grands lecteurs qui laissent leurs livres de prédilection traîner sur les tables, à la portée des amis de passages. C’est ainsi qu’ils conçoivent leur pratique personnalisée du théâtre.
Jamais ils ne montent un texte qui ne leur importe pas au plus intime, au plus secret. D’où les souvenirs prégnants et tenaces que laissent leurs spectacles. Les exilés de Joyce, Les exaltés de Musil, ils les ont montés il y a vingt ans, et des moments intenses de ces pièces continuent à marquer la mémoire de ceux qui les ont vues, d’autant que ces pièces n’ont jamais été présentées ailleurs depuis.
Un cabinet d’amateur, un cabinet cosmopolite aussi, ainsi apparaît la petite salle feutrée et éminemment confortable de ce théâtre intime, presque au sens où l’entendait Strindberg. D’ailleurs, il n’est pas près de s’effacer, le souvenir de ce soir d’il y a vingt ans, où René Kalisky et moi assistions à l’affrontement de Jean et de Mademoiselle Julie, d’Yvan et de Lesly, et avions le sentiment que jamais n’avait été plus clairement démontré l’adage d’Adamov à propos de l’auteur du SONGE : enfant, il avait vu le monde par le trou de la serrure et adulte, il n’eut de cesse d’avoir élargi ce trou de serrure aux dimensions d’un cadre de scène…

