« Mon » Théâtre de Poche
Non classé

« Mon » Théâtre de Poche

Le 10 Oct 1998
Article publié pour le numéro
Théâtre en images-Couverture du Numéro 58-59 d'Alternatives ThéâtralesThéâtre en images-Couverture du Numéro 58-59 d'Alternatives Théâtrales
58 – 59
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

J’avoue n’avoir point con­nu de théâtre qui, plus que le Théâtre de Poche, se soit iden­ti­fié à son directeur, Roger Domani. J’avoue aus­si que s’il m’est si agréable d’évoquer ce théâtre, c’est que je ressus­cite en moi le sou­venir d’un ami incom­pa­ra­ble. Je par­le évidem­ment de mon Roger — d’un ami qui, envers quelques per­son­nes, dont je suis, et ce en com­pag­nie de notre amie com­mune, Nie Fal­ize, pou­vait pouss­er l’amitié jusqu’à ce qu’il appelait Yamourité— cette ami­tié extrême dont peu d’hommes sont capa­bles.

Dans ce con­texte, je n’ignore évidem­ment pas ce qui fut à son sujet racon­té. Je me tairai sur ce point. Cela ne me regarde en rien. Je par­le de mon ami — un homme avec qui je n’ai jamais eu le moin­dre mot. Jamais. Il se peut que je sois le seul de cette espèce. La rai­son ? Peut-être nous ressem­blions-nous par nom­bre de point, peut être pra­tiquions-nous le même genre d’humour — encore que le sien fût net­te­ment plus amer que le mien. Après la pro­jec­tion en salle du film : Qui ÊTES-VOUS, Pol­ly Magoo ?, le jeu auquel nous nous étions mis à jouer avait obtenu le suc­cès le plus vif : Qui êtes-vous… » et nous ajoutions un nom : de politi­cien, par exem­ple, d’une sainte huile, d’un mil­i­taire, d’un min­istre des mil­i­taires, d’un mal­frat, et nous nous épui­sions en répons­es intel­li­gentes (soi-dis­ant), cru­elles et drôles, et ce avec plus ou moins de réus­site. Le whisky nous était d’un grand sec­ours. Quand, tout à trac je le ques­tion­nai : « Qui êtes-vous, Roger Domani ? », je m’entendis répon­dre : « À Brux­elles, je suis un nou­veau nez ». Effec­tive­ment, qui, à Brux­elles, aurait, à l’époque, porté son dévolu sur Ionesco ?

J’ai la fâcheuse habi­tude de rem­plir des car­nets de nota­tions divers­es, et de la façon la plus sotte qui soit : je n’y retrou­ve que rarement ce que j’y cherche. Il me serait agréable aujourd’hui d’avoir le don de sor­tir en un quart d’heure tout ce que j’ai pu con­sign­er après mes pas­sages au Théâtre de Poche. Tout de même il est quelques petits textes qui m’ont rafraîchi la mémoire.

Il fut un temps où, chaque fois que je ren­con­trais Roger, je lui demandais : « Théâtre, oui, mais de Poche, pourquoi ? » J’eus droit à des dizaines de répons­es. En voici une, digne d’Ionesco. « Tu prends un con, me dit-il. Tu le choi­sis gras : les cons gras sont les plus savoureux, ils n’ont pas grand-chose pour eux, mais ils ont ça, c’est ain­si. Tu le plonges à poil dans une baig­noire emplie d’eau bouil­lante. Tu le poches, tu vois : poché, tu le bouffes à l’état pur. Tu as dans la bouche la saveur pure de la con­ner­ie. Tu as la saveur de ce à quoi tu t’attaques. Voilà à quoi sert ce théâtre. Mort aux cons. Vaste pro­gramme comme a dit l’autre.— D’ailleurs, ajou­ta-t-il, avec les sub­sides qu’on nous alloue, on se nour­rit comme l’on peut. » Je ne pus, cette fois-là, me retenir de lui dire : « Roger, tu viens de faire un gros effort. » Car, sans aller chercher midi à qua­torze heures, à pro­pos de son théâtre, il dis­ait sim­ple­ment des choses plus sim­ples et à quoi je pou­vais m’attendre : ‑lieu où l’on fait les poches aux cons — lieu où l’on épuise l’argent de poche des cons — lieu où l’on se rem­plit les poches aux dépens des cons — lieu où, quand il s’agit des cons, on n’a pas sa langue en poche… » Inutile de pour­suiv­re. Toutes les répons­es se valent. Il ne fut jamais ques­tion de théâtre de dimen­sions restreintes — sauf, peut-être, quand il me con­fia que son théâtre était un sous-marin de poche voguant en pro­fondeur dans l’océan de la Con­ner­ie.

Quelques fois il rap­procha poche de pochard. Il faut tou­jours être ivre, dix­it Baude­laire. Roger était bien d’accord avec le poète. Ivre de théâtre, ou de n’importe quoi d’incorrect (comme on aime à dire main­tenant). Sou­vent de son temps, sauf peut-être sur la fin de son par­cours, son théâtre fai­sait par­tie des théâtres incor­rects. Il n’était pas d’accord — oh, mais absol­u­ment pas ! Incor­rect, il n’y avait que le Poche à l’être vrai­ment. « Ils sont tous à faire de petits trucs, des trucs belges à la belge, comme on les aime en Bel­gi­co­bel­gique, rien de sérieux (tu m’entends), ils sont gen­tils et dan­gereux, de belles petites m… » Mais il est inutile de pour­suiv­re, il pou­vait se laiss­er gris­er par ses pro­pres mots. Il était une espèce de provo­ca­teur tran­quille, et rien pour moi ne fut plus amu­sant à suiv­re que ses entre­tiens déli­rants avec l’incomparable Topor : doux dingues, dingues doux, ding dong.

Ce fut entre nous une ami­tié d’un demi-siè­cle (dis­ons un demi-siè­cle) puisqu’elle date d’un peu avant La Can­ta­trice chauve. Je con­nus Roger par l’intermédiaire du jour­nal­iste Jean Fal­ize, qui pou­vait pouss­er le far­felu jusqu’au sub­lime. (C’est sa femme que j’ai tan­tôt citée, qui fut pour Roger une amie extra­or­di­naire et, sou­vent, représen­ta pour lui comme un ultime recours). Le petit théâtre de la chaussée d’Ixelles était de ces lieux sym­pa­thiques par leur atmo­sphère et leur con­fort ‑un de ces con­forts dont les fess­es ne ces­saient de se plain­dre. Il y avait « emmi la salle » (dix­it Roger) une colonne ter­ri­ble comme le remords de Caïn. C’est de der­rière cette colonne que je pus admir­er, par exem­ple, les amours hagardes de Slim et de la même Blan­d­ish. Il se fit un jeu de me plac­er sur cette chaise fatale, sou­tenant que, comme enne­mi de la patrie, il était nor­mal que je me rap­proche de la cinquième colonne. A ma ques­tion de savoir où étaient les autres colonnes : « Dans la poche du théâtre » m’entendis-je répon­dre.

Il ne quit­ta pas ce lieu pour le Bois de la Cam­bre sans, m’écrivit-il sur un bout de papi­er, « un pince­ment de cœur ». Tout est princi­er en Bel­gique, et plus encore roy­al, jusqu’aux fan­fares des plus pro­fondes cam­pagnes. « Il n’y a que moi, soupi­ra-t-il, à n’être pas royale­ment sub­sidié ». Au Bois de la Cam­bre, tout finit par s’organiser au mieux, et le feu de l’âtre vous rendait la cer­voise deux fois plus savoureuse. Ce fut dans ce coin sylvestre que je con­nus des heures excep­tion­nelles : et d’abord la créa­tion de pièces qui, par­fois, allaient faire date dans l’histoire du théâtre con­tem­po­rain, et ensuite, en ce qui me regarde, la créa­tion de six adap­ta­tions et d’une pièce agréable­ment con­tro­ver­sée : POURRIR PAR LES ORTEILS. La péri­ode du plus intense comique fut celle où, lors de la représen­ta­tion de Damien — le fameux père Damien — on vit le Poche investi par ceux-là qui, dans la vie quo­ti­di­enne, lui don­naient « des bou­tons ». On vit même la pre­mière dame du roy­aume s’intéresser à la pièce et à ce « saint » qui, à l’époque ne l’était pas encore offi­cielle­ment. Roger soutint maintes fois avoir don­né le coup de pouce final qui avait per­mis la réus­site de cette béat­i­fi­ca­tion. « Et tu crois qu’après ma mort, ils vont prier pour moi ? » Je dus lui avouer que la chose était plus que dou­teuse.

On s’imagine bien que ce théâtre gênait. La consé¬quence la plus directe, et ce quelle que fût la couleur du mini-min­istre de la cul­ture, était une sorte de sta­bil­i­sa­tion des sub­sides — à vie ! grog­nait Roger. Il était assez dés­espérant de se savoir stag­nant et con­damné à le rester quand les sub­sides alloués à des com­pag­nies dans le vent atteignaient par­fois des « som­mets » — de ces som­mets dont il advint, de temps à autre, que l’on fît le plus curieux usage : il y aurait là toute une étude, ou plutôt un roman à écrire, sur l’adresse des intrigues ou les rav­ages de la van­ité.

Tout de même ce ne fut pas en vain qu’il lut­ta tant d’années pour que fût restau­ré son théâtre. Et c’est pour moi une vraie joie de voir ce pro­jet mené à bien et un crève-cœur de savoir que Roger ne sera pas là le jeu­di 27 août prochain, moins pour assis­ter à l’inauguration, on le devine, que pour pren­dre pos­ses­sion d’une salle rénovée. On n’est pas pour rien fou de théâtre ! Enfin se savoir en demeure de pou­voir en faire ! Ce nou­veau théâtre, sa pre­mière douceur depuis des années… Mais où es-tu, mon pau­vre ami ?

La seule chose que je craigne dans ce genre d’événement est qu’il soit de ceux qui pût fournir de quoi écrire une pièce sub­ver­sive — une pièce que mon­sieur Roger Domani, directeur du Théâtre de Poche, aurait aimé offrir à un met­teur en scène de génie. Je crains la récupéra­tion, je crains que ce théâtre ne devi­enne celui de la bonne con­science, de la moral­i­sa­tion où elle n’a rien à faire, du con­formisme d’avant-garde sous les ori­peaux de la folie con­sciente — de tout ce con­tre quoi il me faut tout le temps me défendre moi-même. J’avoue devoir à Roger mon état d’esprit, et je rêve à Roland Mahau­den le génie son prédécesseur. Mais quoi ? ai-je vrai­ment à crain­dre quoi que ce soit ? Roland a eu le meilleur pro­fesseur dont il pou­vait rêver. Car que vrai­ment souhaiter pour ce théâtre sinon de rester le sous-marin de poche en alerte, et en action, dans l’océan de la Con­ner­ie uni­verselle ? Que cha­cune des pièces à venir soit, comme beau­coup l’ont été, de ravageuses tor­pilles.

Déjà Flaubert — pour­tant après bien d’autres — remar­quait : « Dans quel abîme de bêtise l’époque patauge ! Il me sem­ble que l’idiotisme de l’humanité arrive à son parox­ysme. » Mal­heureux Flaubert ! Qu’écrirait-il aujourd’hui ? Il est vrai que la con­ner­ie est partout dans, aux dires de Que­neau, « ce Théâtre du Monde illus­tré par l’horreur ». La con­ner­ie qui mène à la mort… Les yeux de Roger se voilaient. Les cons sont malins, et leur malig­nité patiente. Il en est d’abrutis, et non moins néfastes : son opin­ion. L’ennemi est tou­jours là, dont l’essence est la paresse et ses rou­tines meur­trières. J’y pense : j’aurais aimé lui dire : « La vie est triste. Attris­tons-la davan­tage pour qu’elle devi­enne drôle ». Il aurait appré­cié. Car, tout plongé qu’il était dans ses idées sin­gulières, il aimait rire. Il savait mieux que quiconque, pour en avoir fréquen­té des kyrielles, que les cons sont gens sérieux. Les cons et lui illus­traient à mer­veille l’aphorisme de Valéry : « Un homme sérieux a peu d’idées, un homme d’idées n’est jamais sérieux ». Il me dit d’un per­son­nage illus­tre (du moins chez nous) et sérieux à crev­er : « Il met son truc sur la patène ». Il m’a tou­jours refusé de traduire cette expres­sion. Je l’ai plus d’une fois enten­du exprimer. « C’est pour la bonne bouche ». Ah oui ? Je me demande s’il me la réser­vait ou non. Mais je suis assuré qu’il ne fal­lait pas voir der­rière elle l’atmosphère dont devaient être imprégnés les pro­grammes de Poche — oh que non ! Il fal­lait rire. Il savait rire. Il aimait rire, je le répète. Pour moi, sa car­ac­téris­tique la plus sûre était, juste­ment, d’être capa­ble de rire, de rire mal­gré tout — de ce rire qui, soudain, nous rep­longe dans le monde qui précède notre édu­ca­tion, notre soumis­sion au con­venu, notre entrée dans le monde social et ce que le social sous-entend imbé­cile­ment moral-dans cela (par­o­di­ons Que­neau — Que­neau, encore lui ), dans cela à quoi les cons croient et pas pour des prunes / ali­ment des cons ». Avez-vous remar­qué qu’il n’est pas de pruniers dans le Bois de la Cam­bre ? C’est d’un bon présage.

21 juin 1998, pre­mier jour de l’été

Non classé
2
Partager
auteur
Écrit par Gaston Compère
Gas­ton Com­père est écrivain et com­pos­i­teur. Par­mi les derniers ouvrages parus : LIEUX DE L’EXTASE, (poésié) édi­tions Le Cri, 1993 ;...Plus d'info
Partagez vos réflexions...

Vous aimez nous lire ?

Aidez-nous à continuer l’aventure.

Votre soutien nous permet de poursuivre notre mission : financer nos auteur·ices, numériser nos archives, développer notre plateforme et maintenir notre indépendance éditoriale.
Chaque don compte pour faire vivre cette passion commune du théâtre.
Nous soutenir
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Théâtre en images-Couverture du Numéro 58-59 d'Alternatives Théâtrales
#58 – 59
mai 2025

Théâtres en images

11 Oct 1998 — ON PASSE par la cour d’une école, avec, collée aux fenêtres, des dessins d’enfants, puis on pénètre dans un foyer…

ON PASSE par la cour d’une école, avec, col­lée aux fenêtres, des dessins d’enfants, puis on pénètre dans…

Par Jacques De Decker
Précédent
9 Oct 1998 — IL Y A DES ANNÉES de cela, j’ai écrit en une semaine un roman qui s’appelait CHOSES QU’ON DIT LA…

IL Y A DES ANNÉES de cela, j’ai écrit en une semaine un roman qui s’appelait CHOSES QU’ON DIT LA NUIT ENTRE DEUX villes. Vite écrit, mal écrit… C’est ce que j’ai pen­sé et je…

Par Francis Dannemark
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total