


des Galeries, montage
du décor de MEURTRE
AU PLAZZA, 31 août 1998.
Photos Christian Carez.
IL EST NÉ avec les galeries gui l’habitent, et gui lui donnent au demeurant leur nom. Il est donc contemporain de cette époque où Bruxelles bruxellait plus que jamais. La ville se découvrait une vocation gui ne ferait que se confirmer par la suite, celle d’une métropole mondiale. Il ne s’y décidait pas encore grand-chose sur le vaste échiquier diplomatique, cela viendrait plus tard. Les enjeux politiques belges apparaissaient dérisoires aux yeux de l’étranger. Londres régnait sur les mers, Paris pressentait le vacillement de son second empire. Bruxelles était à l’abri de ce genre de manoeuvres.
En revanche, on y brassait des affaires ! Brasser était d’ailleurs le mot, dans cette ville où les brasseurs occupaient l’une des plus belles demeures de la Grand Place. À Bruxelles, on pouvait faire fortune sans trop que cela se sache dans les cercles où l’on se surveille vraiment. Ville-refuge pour les intellectuels menacés, puisque les choses de l’esprit, Baudelaire l’avait bien vu, n’y concernaient pas grand-monde, elle était aussi une ville-ressource pour ceux gui voulaient s’enrichir en toute tranquillité, et gui avaient le goût de la douceur de vivre.
Les Galeries étaient destinées à ces gens-là. Elles furent conçues comme un espace d’agrément avant tout : un lieu de commerce dans tous les sens du terme. Commerce des denrées, commerce des contacts. Cela supposait des boutiques, des tavernes, des restaurants, des théâtres. Parmi les magasins, il y en avait un moins inoffensif que les autres : celui de l’armurier où Verlaine irait acquérir le revolver avec lequel il ferait feu sur Rimbaud. Parmi les tavernes, il en était une plus inspirée que les autres : celle où, certains midis, les poètes de la « Jeune Belgique » tenaient leurs assises. Les Galeries étaient, au fond, un vaste théâtre de la société bruxelloise, un résumé mondain de ce que la ville pouvait offrir de plus plaisant, de plus frivole, de plus véritablement grave en somme …
Elles furent donc dotées de deux théâtres ( et, plus tard, bien sûr, d’un cinéma, gui s’y imposait d’autant plus que les premières projections du Cinématographe Lumière en Belgique s’étaient tenues là), par un souci d’emboîtage de la comédie qui s’avoue au sein de la comédie qui ne s’avoue pas. Le plus grand des deux théâtres fut appelé Théâtre des Galeries. On y vit d’innombrables célébrités arpenter les planches, des gloires venues de Paris, le plus souvent, puisqu’aucun théâtre à Bruxelles, par sa configuration même, ne ressemble à ce point à un théâtre de boulevard parisien.
Mais on y vit s’édifier des réputations locales durables, et même définitives. Dans ses murs fut célébré pour la première fois LE MARIAGE DE MADEMOISELLE BEULEMANS et, retentirent des répliques qui font, depuis, partie du bagage élémentaire de la culture bruxelloise. Des acteurs s’y firent des réputations locales, certes, mais solides. Celle du trio Christiane Lerrain — Serge Michel — Jean-Pierre Loriot est encore dans les mémoires. Les trois comédiens étaient traités en mascottes, les commerçants se glorifiaient de leur visite. Suzanneke est encore venue hier, se vantait la marchande de chocolats à sa voisine. Elle désignait Lerrain par son rôle dans LE MARIAGE. Et Loriot était avec elle, ajoutait-elle. Sans oublier que l’imbécile était là aussi. L’imbécile, c’était Serge Michel, qui riait de l’appellation, bien entendu …
Les Galeries, c’est le mal-aimé des théâtres bruxellois. Il draine fatalement le plus large public, puisqu’il compte huit cents places, une jauge hardie, surtout de nos jours. Il mobilise un public qui va voir la « Revue » en confiance, et étend cette confiance aux autres spectacles que la compagnie propose, parfois moins confortables qu’on ne le dit (c’est ici que fut créé en Belgique, LE VICAIRE de Rolf Hocht, avec toutes les controverses qui accompagnèrent cette pièce-brûlot, et ce n’est qu’un exemple d’une programmation inattendue). Le théâtre s’y pratique avec des objectifs simples, mais essentiels : amuser, intriguer, émouvoir. Christiane Lerrain y obtint l’Ève du théâtre pour L’ANNONCE FAITE À MARIE, Serge Michel la sienne pour LE JOURNAL D’ANNE FRANCK. C’est dire qu’on n’y cherche pas seulement à provoquer les rires. Ou qu’on ne prend les artistes au sérieux que lorsqu’ils affichent ouvertement le leur. Comme si le rire n’était pas la plus sérieuse des entreprises …





montage du décor de MEURTRE AU PLAZZA,
31 août 1998.
Photos Christian Carez.

