À Janine Patrick, qui nous a laissés orphelin de ce théâtre.
A Marc Liebens, Jean Lefebure et à toute l’équipe du Théâtre du Parvis.
CE QU’IL Y A de plus beau au théâtre, c’est le lustre. Un bel objet lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique. Si le lustre s’éteint, si le rideau se lève, c’est pour voir qu’il n’y a rien à voir. Souvent. Comme une paupière découvrant l’œil de la mort. Sur la scène du théâtre, lorsque je ne trouve rien de plus beau que le lustre, je pense alors à Baudelaire.
Au Théâtre du Parvis, je suis certain qu’il n’y avait pas de lustre. On entrait dans la salle, on s’asseyait et tout de suite on était projeté sur la scène. Je ne me souviens pas de m’y être ennuyé. Par contre, je me souviens qu’il y avait un bar où l’on jouait à quelques-uns les prolongations dans l’ivresse du jeu qui outrepassait la scène. J’admets qu’à part le lustre, il ne manquait rien au théâtre du Parvis pour que ce soit un théâtre. Du point de vue du spectateur, bien entendu, et du voyeur de théâtre que je suis resté. Malgré le cinéma. Ou à cause de lui, précisément. Donc, lorsqu’on me dit : « Vas‑y ! Parles-nous de ce théâtre, toi qui avais 25 ans en 1968. De ce théâtre qui n’avait pas de lustre ». Ma réponse est que la pensée du passé est une image qui me rend fou. Et qu’il est donc préférable de remonter à la surface les mots de ceux qui rêvèrent puis réalisèrent ce projet de théâtre. Vanité des commentaires de ceux qui pensent théâtre dans un fauteuil devant la télévision. Vanité peut-être, à distance respectable, de tout discours confortable sur cette tentative des années 70 de décentraliser la culture dans un quartier populaire de Bruxelles. Avec la volonté politique et artistique affirmée de projeter le citoyen au centre des débats d’idées générés par le théâtre, le cinéma, les arts plastiques. Donc pas de mots en plus, maintenant. Se contenter de décrire ce que je vois de ce qui reste de tout ça. De ce désir de théâtre mort. Chaussée de Waterloo, numéro 96. A Saint-Gilles, une commune de Bruxelles. Près de la porte de Hal, à 5 minutes à pied de la gare du Midi. Près du parvis — place située devant la façade d’une église — En latin chrétien paradisus, paradis « céleste parvis », « parvis éternels ». Donc théâtre du paradis !
Une affiche : « Saison 70 – 71. Abonnez-vous. Tél. 37 97 38. 4 spectacles provocants : Vous vivrez COMME DES PORCS de John Arden, Sauvé de Edward Bond, La farce des ténébreux de Ghelderode, La danse DE MORT d’Auguste Strindberg ».
Théâtre du Parvis : lieu de représentation du paradis ? Douteux !
Je regarde ce papier jauni, cette feuille de papier journal de 60 centimètres de large sur 43 centimètres de hauteur. Archivée et retrouvée à l’âge de 28 ans. Pliée dans un sens, puis dans l’autre, sa surface visible se réduit à 30 sur 21,5 centimètres. Le journal est en deux couleurs, le noir et le rouge. Plus de noir que de rouge. Sur la première page, deux yeux ronds et blancs perforent l’intérieur d’une forme noire de 16 cm sur 20 cm de large. Deux pupilles sans visage dans ce qui serait un masque formé des lettres « T » et « P » soudées. « T » comme Théâtre, « P » comme Parvis. Au dessus du masque, « Théâtre du Parvis » en lettres noires. En plus petit : « Compagnie Jean Lefebure / Marc Liebens ». Lefebure et Liebens, dans l’ordre alphabétique. À la verticale du masque et dans l’alignement, un texte en sept lignes de 5 mots chacune. Caractères noirs, épais de 3 cm de hauteur. Les mots « théâtre » et « public » représentent 6 des 35 mots du texte. En bord de marge, les lettres sont fendues par le milieu, verticalement, et se retrouvent en miroir à la ligne suivante. Il n’y a pas de ponctuation, hormis une barre inclinée après le dernier mot « théâtre ».
Voici le texte :
« Le théâtre ne se conçoit pas sans public le théâtre se fait avec le public et avec le public le plus large sinon il n’y a pas de théâtre/pour autant »
A « pour autant », il faut tourner la page. Par curiosité, je néglige provisoirement la colonne de droite titrée en rouge : « La saison » 1970/1971. Une légère déchirure à la pliure s’agrandit à l’ouverture de la feuille de papier journal. Au croisement des deux plis, il y a un trou.
Le texte que je poursuis a émigré au centre de la double page. Caractères de 3 centimètres qui se touchent les uns les autres pour mieux se solidariser. Apparition de ponctuation. Point, virgule. Des césures dans les phrases ménagent un espace central occupant le pli vertical où des mots plus petits, en rouge, donnent au lecteur les modalités d’accueil au théâtre. Curieux mélange de jaunissement du support et du rouge de la pensée !
La phrase commençait par pour autant …
« Pour autant il ne s’agit pas d’abêtir le public par un répertoire complaisant. Nous attendons du public beaucoup plus qu’on en attend habituellement. Nous voulons faire du théâtre d’abord pour vous faire plaisir, pour vous questionner, pour vous inquiéter aussi. De là viendront notre plaisir, nos questions, nos inquiétudes. »
Vous faire plaisir pour y trouver notre propre plaisir. Vous questionner pour tenter de répondre à nos questions sur le monde. Vous inquiéter en vous transmettant nos inquiétudes. Gens du public et gens du théâtre dans une attente réciproque à partager !
Colonne de gauche de la double page. Le mot « archi¬tecture », en rouge. Et un texte large de 7 centimètres, en petits caractères noirs : « Le choix de Saint-Gilles n’est pas dû au hasard. Il correspond à une triple volonté : construire une architecture théâtrale nouvelle, rassembler un public nouveau et établir un répertoire en conséquence. »
Un frémissement parcourt l’échine du cinéaste à l’idée qu’il fallut détruire une salle de cinéma de quartier, l’Elysée, pour en faire un théâtre. Reconnaissons-le rétrospectivement, le théâtre accueillera le cinéma avec un réel bonheur de programmation.
« Semaines cubaines et latino-américaines : La PREMIÈRE CHARGE À LA MACHETTE, MÉMOIRES DU SOUS DÉVELOPPEMENT, La MORT D’UN BUREAUCRATE, Le DIEU NOIR ET LE DIABLE BLOND, TERRE EN TRANSE, … Le moment de la vérité. »
1970. Un cinéma de combat qui faisait vibrer la salle lorsque la scène du théâtre se taisait. Et qui nous tenait en éveil.
« L’équipe du Théâtre du Parvis veut offrir à un nouveau public la possibilité de connaître l’éventail complet du cinéma mondial : le pur divertissement et les recherches d’avant garde, le passé et le présent. »
« Si dans la conception que nous avons choisie le rapport frontal est traditionnel, les conditions de perception de ce rapport sont totalement neuves. Il n’y a ni rideau de scène, ni manteau d’arlequin donc pas de rupture salle — scène. »
« Tous les moyens techniques dont nous disposons sont délibérément visibles. La continuité salle — scène, le rapport acteurs-spectateurs direct et concret, la suppres¬sion de catégories de place, l’aspect atelier de travail sont les options fondamentales de l’équipe du théâtre du Parvis. »
« Nous avons choisi la scène ouverte parce que la scène à l’italienne est le pire exemple de ségrégation sociale : au peuple le poulailler pendant que le bourgeois fait le coq dans les loges. »
Deux ans après mai 68, Marc et Jean, Lefebure et Liebens reprennent pour eux ces propos du scénographe Richard Southern :
« Un trait essentiel de la scène ouverte est qu’elle évite le piège de l’illusion d’un autre monde. Elle favorise le fait. Sur cette scène là un acteur est un acteur. Il ne vous met pas en transes pendant deux heures, mais il est aidé matériellement pour vous inciter à prêter attention à l’histoire qu’il dévoile ; à y adhérer ; à la contester ; à la comprendre, et à la juger. »
Adhérer est un mot rouge au centre de la page. Pour créer des liens réels entre théâtre et public. Si le Théâtre du Parvis est unique, son public potentiel, par contre, se divise en deux catégories principales : les saint-gillois, — ou les plus de 65 ans ou moins de 30 ans —, qui ont droit à la carte d’adhérent gratuite et au prix unique théâtre de 75 francs belges (prix unique cinéma 30 FB). Et ceux qui ne sont pas saint-gillois ou qui ont entre 30 et 65 ans et qui obtiennent la carte d’adhérent pour 50 FB ; le prix unique théâtre passant à 90 FB, tandis que le prix cinéma reste immuablement et populairement à 30 FB.
Celui qui n’adhère pas au théâtre du parvis déboursera 140 FB pour voir un spectacle, 50 FB pour une séance de cinéma en soirée et 30 FB en matinée. Tandis que les moins de 15 ans iront au cinéma pour 20 FB seulement.
Les vestiaires sont gratuits, le pourboire est interdit et des hôtesses-animatrices seront chargées de la distribu¬tion de la documentation. Elles renseigneront aussi les spectateurs sur les activités du théâtre du Parvis. Une garderie d’enfants sera organisée pour la durée du spectacle.
Je tourne la page centrale du premier journal du Théâtre du Parvis. Quatrième et dernière page, le mot « expositions », en rouge :
NOUS DEVONS PRÉSERVER les lieux de la création, les lieux du luxe de la pensée, les lieux du superficiel, les lieux de l’invention de ce qui n’existe pas encore, les lieux de l’interrogation d’hier, les lieux du questionnement. Ils sont notre belle propriété, nos maisons à tous et à chacun. Les impressionnants bâtiments de la certitude définitive, nous n’en manquons pas, cessons d’en construire. La commémoration elle aussi peut-être vivante, le souvenir aussi peut-être joyeux ou terrible. Le passé ne doit pas toujours être chuchoté ou marcher à pas feutrés. Nous avons le devoir de faire du bruit. Nous devons conserver au centre de notre monde le lieu de nos incertitudes, le lieu de notre fragilité, de nos difficultés à dire et à entendre. Nous devons rester hésitants et résister ainsi, dans l’hésitation, aux discours violents ou aimables des péremptoires professionnels, des logiques économistes, les conseilleurs-payeurs, utilitaires immédiats, les habiles et les malins, nos consensuels seigneurs. »
Jean-Luc Lagarce, in Du luxe et de l’impuissance, éditions Les Solitaires intempestifs, 1997.

