Il est toujours difficile de parler d’une oeuvre, et plus encore d’un spectacle, car le discours critique tend à fondre dans le général la singularité concrète de l’objet, et à substituer à la perception la réflexion. La seule justification de ce discours de ce détour, est de renvoyer à une perception plus soutenue.
Bovary ne se raconte pas : Sa référence non dissimulée à Flaubert en dispense, et aussi l’articulation du spectacle, déterminé par l’impératif esthétique, non par la logique narrative. L’objet scénique procède ici par montage de séquences (qui ne sont pas des actes, ni des scènes). Il est un système de variations répétitives sur un thème unique qui ne se dégage cependant jamais à l’état pur et qui ne se soutient que de ces variations. Donc irrésumable.
En un sens pourtant, tout est dit dès le début, comme dans ces romans policiers qui ravissaient tant Gertrude Stein parce que le mort étant déjà mort, il n’allait plus rien arriver. Oui, dès le début, dans le registre de l’événement, l’action est accomplie : les personnages sont mis en place, place que le ballet de leurs mouvements ne modifiera plus, et un réseau de tensions nous saute au visage, même si nous ne pouvons l’identifier. Nous n’apprendrons plus rien que nous ne sachions déjà, et c’est ce qui déroute sans doute ceux qui viennent pour s’en voir conter. La fable est extrêmement simple, et même ténue. Le spectacle qu’elle génère ne se développe que de son propre temps et de ses propres ressources : il dure ce que durent les énergies créatrices de ceux qui le supportent. Ses dimensions sont d’essence purement théâtrale. Sa contingence n’a pour nécessité que celle du sujet créateur auquel il renvoie. C’est peut-être l’avantage que comporte l’utilisation de motifs déjà inscrits dans la culture commune : loin d’enfermer le metteur en scène, ils le libèrent subjectivement et objectivement de tout ce qui n’est pas son travail spécifique.
Donc une jeune femme à l’imagination romanesque, la vie de province, un mari épris mais prosaïque, des séducteurs qui font leurs comptes (comme tous les séducteurs). Et pour finir le suicide, la mort. Donc une femme, qui est aussi des femmes, les· femmes, livrant bataille éperdue, dans la fascination du chant. Il s’agit des femmes, et du théâtre. Cette conjonction n’est probablement pas accidentelle : Bovary n’a pas eu à livrer la théorie mais à la faire voir.
Du théâtre
Du théâtre Les spectateurs font face à la scène, mais de plain-pied. Un fil invisible les en sépare et les y coud. A l’autre extrémité, au fond, dans le coin droit, un large escalier descend on ne sait d’où : échelle de Jacob où apparaissent et disparaissent les personnages. L’aire de jeu est nue. Les objets y sont rares : deux banquettes, l’une à l’avant, l’autre un peu plus loin, une chaise roulante qui devrait surprendre dans un tel décor-chaise d’invalide, du désir invalide‑, et à droite, à proximité, parfois un écran de lumière blanche déterminé par la mise en action d’un projecteur. Le tout balayé irrégulièrement par l’ampleur d’un chant d’opéra : Lucie de Lamermoor, dont l’éclat luxueux tranche avec la parcimonie du décor et de la lumière (mais non, il est vrai, des costumes).
L’espace scénique, rectangulaire, est décentré par le mouvement des personnages qui se portent sur ses bords, le font basculer vers l’extérieur ou vers l’intérieur, en ouvrent et en referment les lignes directrices. Il ne peut jamais être saisi en totalité, l’action n’étant jamais une. L’oeil doit bouger, le regard se diviser d’avec lui-même. Il ne s’agit cependant pas comme on le voit parfois, de la répartition en une pluralité de lieux ; c’est toujours d’espace qu’il est question et non de lieux.
La répartition scène-salle doit être perçue comme réversible puisque la salle occupe la place de la scène d’opéra que contemplent Emma et un de ses hommes. Le spectateur, de voyant qu’il était, devient alors vu. Le spectacle est d’ailleurs tout traversé de signes qui renvoient au thème de la représentation : présence réelle et mythique de l’opéra, écran filmique qui reste entièrement blanc, à peine touché par l’oryibre de celle-là même qui l’a projeté. Le théâtre est donc de quelque manière le sujet constant de ce théâtre. La représentation, la « scène » au deuxième degré que sollicitent fiévreusement les allées et venues des personnages-femmes n’advient jamais. Pourtant sans cesse s’en élève la fascination et la promesse sous forme du chant, du chant« divin », qui est comme la sublimation de la parole.
Bovary est donc un effort impossible vers le théâtre, une impossibilité du théâtre, de la représentation accomplie où, surmontant la vanité du quotidien les personnages ne figureraient plus qu’en majesté. Ce qui vulgairement traduit peut vouloir dire : Emma se fait dans sa tête tout un cinéma, mais son cinéma ne regarde qu’elle, ne renvoie qu’à elle, et elle en meurt.
Avant même de se traduire psychologiquement, dans le rapport des personnages, des femmes et de l’homme, la tension est présente dans le dispositif scénique. On peut ainsi démêler dans les éléments qui le constituent trois dimensions : celle du désir (par définition sans objet) que porte en tous sens le mouvement affolé des femmes, celle de l’image à laquelle il croit pouvoir ou devoir s’accrocher, l’homme-image, le social-image (fêtes et banquets), enfin celle du mythe où il s’accomplit symboliquement mais toujours ailleurs, toujours au-delà, et que figure ici le chant d’opéra. Entre ces trois dimensions vacille le réel que la lecture peut rabattre sur chacune d’elles. (Et c’est pourquoi on n’a pas fini de lire, donc de réinterpréter Madame Bovary). Le réel est ou bien du côté des hommes, des rôles et du code social qu’ignore en le magnifiant le « bovarysme » et alors Emma est ou sotte ou ridicule. Ou bien le réel est du côté d’Emma, et de la passion, qui ne s’accommode pas de la contingence, et alors les hommes sont de pauvres êtres plats et froids. Ou enfin le réel plane dans le ciel serein de la plénitude, dans l’invisible, renvoyant dos à dos et calcul et passion. Le bovarysme bascule quelque part vers la mystique — et manque la mystique — : il n’y a qu’un pas entre Emma et Catherine de Sienne. La musique est voix du ciel, promesse de l’extase. Elle vient d’en haut et de nulle part. C’est un peu Dieu déjà, dont la parole tonne mais qu’on ne voit pas. Simplement, comme disent les confesseurs et comme le dirait Jean Noel Vuarnet (1), Emma se trompe d’objet, non pas eu égard à la vérité ou à la religion, mais eu égard à sa jouissance qui finalement seule importe ici. Au lieu d’opter résolument pour le fantasme, elle sollicite obstinément le réel. Elle en crèvera. Mais c’est qu’elle n’est quand même qu’une petite bourgeoise et que le sociologique tire Bovary (et Flaubert) aux basques.
Un désir invalide (la chaise roulante), le miroitement de l’image (un écran blanc, vide), le chant céleste (l’opéra, mais aussi l’escalier, l’échelle de Jacob): ra réalité et ses mirages se déplacent sur la scène de manière complexe, et on ne peut en épingler par le discours critique que quelques traces.
On l’aura compris, tout tient à un fil, tout se joue sur le fil, sur un réseau de fils qui s’entrecroisent et autour desquels le spectacle procède sans cesse par glissements. Michel Dezoteux a toujours pratiqué et pratique cette fois encore un travail subtil de funambule, fait d’équilibres instables et de dérapages qui se dissimulent derrière une thématique dont le mono-idéisme n’est qu’un prétexte. Car de quoi s’agit-il en fin de compte dans Bovary ? Comment identifier sans le falsifier le régime des tensions qui font la matière du spectacle ? Et si Michel Dezoteux ne faisait que poursuivre, dans Bovary, un exercice de méditation sur le théâtre, sur les rapports du théâtre et du réel, du réel et de la représentation, de la représentation et des images, des images et des apparences, des apparences et de la vie, de la vie et des intensités, des intensités et des calculs … Et s’il ne faisait dans Bovary que poursuivre un exercice de méditation sur la différence, c’est dire sur l’impossibilité de placer la barre entre la salle et la scène, entre la vie et le théâtre, entre les hommes et les femmes, bien que cette barre ne puisse jamais être annulée et que faire oeuvre ce soit constamment la déplacer ? Ce qui me reste du spectacle quand je l’oublie, c’est bien cela, un jeu de placements et de déplacements, la barre de la représentation mise en affolement, et qui circule sans jamais s’immobiliser. Or cette barre circule de la même manière entre les sexes, sans pouvoir être contournée.
Des femmes
Car il s’agit aussi d’une femme, Madame Bovary, Emma, ou Bovary comme on voudra. Et il s’agit même dans ce spectacle de trois femmes, à la fois assemblées et séparées, proches et différentes, qui, en des trajets communs et singuliers, tournent autour de l’homme et de ce que légitime sa présence. Car en ce qui concerne la distribution des personnages, le roman de Flaubert se trouve 1 inversé : Charles, Léon, Rodolphe, si distincts par leur comportement et leurs caractères sont fondus en un seul, et supportés par un unique comédien (2). Dans le 20e siècle finissant, on sait en effet que la libération sexuelle ne libère pas et que l’amant n’est qu’une autre version patriarcale du mari et donc le même. Emma, par contre, est devenue trois femmes (3) qui réfractent ainsi sa passion de vivre et qui intègrent parfois dans le dialogue qu’elles entretiennent la réplique de l’homme. Trois femmes assorties et contrastées comme leurs robes : distance et rappel de la nuance. Le violet, le grenat, le bordeaux. Le voile, le velours, le satin. Le collant, le volanté, le flou. Trois femmes parentes et éloignées par l’âge, la couleur des cheveux et de la peau, mais aussi la pose de la voix et le jeu, comme si leurs histoires individuelles de comédiennes, leurs histoires de style, rappelaient ici leurs histoires vécues. Femmes de théâtre qui inscrivent le théâtre dans la vie des femmes. Car elles sont trois mais elles sont dix ou mille, comme elles sont une, toutes emportées par la même course, par la même impossibilité d’incarner leur désir, de le mettre en oeuvre. Contraintes à — ‑l’assumer dans son désordre, à le porter comme une croix faute de pouvoir enfin le nommer, contraintes à jouer pour vivre. Tout en elles est tension, mais tension vers quoi, de quoi ? Faute de le savoir elles se projettent vers des images, vers la ronde des Charles qui se nomment aussi Léon ou Rodolphe et qu’elles interpellent. Mais les Charles parlent une autre langue. Les Charles sont des ombres inconsistantes : ils se dérobent, ils fuient, ils ne sont pas. Sur la scène vide déferle le chant.
Il est bien évident que l’interprétation de l’homme par Philippe Angot est intentionnelle. Personnage toujours un peu à côté, toujours un peu courbe, jamais de face, personnage sur la pointe des pieds, déguisant dans l’emphase sa fragilité, un peu don Juan et un peu Tartuffe, avec une voix de conservatoire, homme que l’on pourrait dire ou qui pourrait se croire « féminin » mais qui n’en conduira pas moins Emma au suicide, il est assez loin des caractères fermement tracés par Flaubert. Mais si la psychologie masculine a évolué, de Madame Bovary à Bovary, la fonction de l’homme dans le système reste la même. La répartition de la passion et de la raison (fût-elle amoureuse comme c’est le cas pour Charles) est sexuée. Les intensités sont toujours du côté des femmes qui s’efforcent de vivre et s’y épuisent : cris, rires, pleurs, paroles, mouvements, élans ne s’inscrivent pas pour elles dans une histoire identificatoire mais se dispersent et se dilapident. Ce dont l’homme se protège assurément. La passion comme passion de vivre bute et éclate sur un objet inconsistant. Nous ne sommes pas dans la tragédie classique : la passion ne s’affronte pas au devoir comme loi de la société ou de l’Etat, mais quand même à la loi du milieu bourgeois qui se définit par le convenable et par le rentable dont relèvent même les séducteurs et les amants.
Le spectacle fait donc vivre pour nous ces corps désaffectés (c’est-à-dire sans destination), qui semblent poursuivre leur danse autour du réel sans jamais l’atteindre, autour de l’homme et sous son ordonnance mais sans échange. Corps de femmes qui s’usent en transports, énergies qui, froidement renvoyées par leur destinataire supposé, se retournent contre elles-mêmes, non à leur profit. Ce que le savoir constitué désigne en elles comme hystérie, est-ce le fruit d’une malédiction biologique ou historique qui les prive de tout rapport constitutif au réel (donc du symbolique mais non du mythologique)? Ou bien est-ce la manifestation d’une ultime résistance du désir à ce-qui voudrait l’inféoder, désir de femmes mais aussi désir simplement humain ?
De l’historique
On peut penser que le spectacle (Bovary) estompe la dimension socio-historique de Madame Bovary, le roman de Flaubert. Ce n’est pas tant la petite bourgeoisie de province qui forme ici la toile de fond de la vie d’Emma, mais la réalité inconsistante et inéluctable de l’homme, mari et amant. Un scène qui relève de l’analyse sociale chez Flaubert réaffleure cependant dans le spectacle : l’emmédaillement de la vieille Catherine Nicaise pour vingt-cinq ans de bons services. Scène qui, d’une part, vient relativiser la position de classe — les drames de l’amour étant alors rendus possibles par l’oisiveté bourgeoise — mais qui, d’autre part, renforce la position d’Emma comme position de femme. Quelque chose en effet relie ces deux vies si scandaleusement éloignées (et qu’incarne une même comédienne : c’est qu’elles sont commandées jusqu’à la mort par la loi de l’autre. Catherine Nicaise dément et confirme Emma en même temps.
Mais quel que soit le déplacement de point de vue qui s’opère entre Madame Bovary et Bovary, il ne consiste pas en un effacement de l’histoire. La question des sexes, qui semble ici recouvrir la question des classes est une question historique majeure, et elle affleure à l’horizon social de cette fin de 20e siècle comme la précédente affleurait à l’horizon du 19e siècle. Elle reformule en de nouveaux termes la question de la civilisation occidentale qui est celle des rapports malheureux entre le désir et le travail, la jouissance et la production (et que le marxisme, sinon Marx, a résolue dans le droit fil du capitalisme). Elle fait ressurgir la question de la loi et de l’oppression.
Cette question, comme question du rapport des sexes, Bovary la fait en tout cas résonner de manière actuelle. Elle n’apparaît plus seulement en termes de comportements (bons ou mauvais) mais en termes de structures. Même quand la masculinité biaise, elle n’en demeure pas moins opératoire. La féminisation des hommes (et la masculinisation des femmes) modifie les termes du rapport mais n’a pas touché au rapport lui-même. Emma meurt aujourd’hui à plus petit feu mais elle meurt quand même.
On peut sans doute percevoir scéniquement l’angoisse de ce questionnement irrésolu dans le coup de théâtre imaginé par Michel Dezoteux pour la finale : c’est le comédien, habillé en femme, qui vient à la fois mourir et se pâmer dans le fond de la scène. Récupération symbolique et parodique d’Emma ou sacrifice en mémoire d’elle ? Qui perd, qui gagne dans cette ultime confusion des sexes qui n’est certes pas la résolution de leurs contradictions ? De ce mime grandiloquent de sa jouissance et de sa mort, Emma (une femme) ne sort-elle pas plus encore bafouée que célébrée ? plus annexée que délivrée ? L’homme capture en effet même son image.
De Flaubert
C’est ici qu’on peut articuler la référence de Bovary à Madame Bovary, et du Théâtre élémentaire à Flaubert. Référence impudente, comme l’est toute référence aux classiques. Référence qui n’est ni de fidélité et de modernisation (prétendre épousseter Flaubert qui est sans poussières), ni de transgression (manger ou violer le corps du père). Dans Madame Bovary on efface seulement Madame. Et ça devient Bovary, qui n’est pas Charles, mais Emma. (Qui n’est peut-être quelque part pour le metteur en scène ni Charles ni Emma) On efface le Madame non pour faire disparaître la détermination femme mais pour faire disparaître la détermination bourgeoise. Le découpage du texte de Flaubert, et l’injection de textes d’un jeune écrivain, Gérard Lépinois, au milieu de celui-ci, estompent la description sociologique (la vie de province) au profit du paysage pulsionnel.
C’est comme si derrière le tableau figuratif des forces sociales apparaissait en transparence mais de manière impérieuse le tableau non-figuratif des réseaux de tension, celui des énergies libidinales qui sont ici, comme dans Flaubert, énergies féminines.
Ce qui est retenu de Flaubert, dans ses propres textes, ce n’est pas tant la minutie de la description que son intensité, même lorsqu’il s’agit d’évoquer les nourritures et les vaisselles de la table du banquet.
On ne retient pas tant le motif que le sujet. « Madame Bovary c’est moi », disait curieusement Flaubert, et voici que le bovarysme est ce que son style charrie et maîtrise constamment : un certain excès, une nostalgie du chant dans l’ajustement laborieux des mots. Passion et raison. Une femme qui brûle et un homme qui calcule font !’écrivain. La différence des sexes ne peut être assumée comme différence que dans un style (Tout style cependant ne l’assume pas).
De Dezoteux. Et de l’Elémentaire
Sans doute n’est-ce pas par hasard que Michel Dezoteux a qualifié son théâtre d’élémentaire. Théâtre élémentaire n’est pas théâtre pauvre (ni du pauvre), mais théâtre qui recourt aux éléments fondamentaux traditionnels du théâtre : l’espace, le corps, la voix, le mouvement. La modernité, concept fourre-tout qui supplante aujourd’hui celui d’avant-garde dévalué, n’est pas pour lui un effet de modernisation par ingestion de nouvelles techniques, de nouveaux trucs, de nouvelles technologies et de nouveaux gadgets, mais un travail sur les rapports. D’où l’importance dans ses mises en scène de l’espacement. La distance pour lui n’est pas effet de distanciation séparant le spectateur du spectacle mais multiplication des blancs, des vides dans la matière théâtrale (salle et scène). Tout se joue dans les interstices ou les entre-deux. La continuité est imperceptiblement hachurée. Dans ce processus de fragmentation, ce qui unit est toujours aussi ce qui sépare. Distorsion de la parole et du geste. Décentrements de la mise en place. Suspens du mouvement Mise en perspective immédiate du présent en passé(« Mais c’est si loin tout ça »). La violence de la présence est toujours raturée.
Processus tout intérieur. Il n’y a pas de recherche d’« effets spéciaux ». Dezoteux reste à cet égard un artisan. Ce qui est essentiel c’est le monde physique, et l’intervention de la machinerie, réduite au minimum, est un instrument, non un élément constitutif du spectacle. Elle prolonge le corps.
Mais une fois définie cette option rigoureuse, et dans le cadre de sa définition, tout devient possible. L’artisanat n’est pas le parti-pris de l’austérité ni de l’à peu près. Dans les limites qu’il se donne, Michel Dezoteux prodigue subtilement le plaisir sensible, jusqu’au chatoiement. Deux robes qui se touchent acquièrent ici une force érotique insoupçonnée. La voie choisie évite aussi bien le bon goût que le mauvais goût, double versant d’une détestable esthétique du goût qui empoisonne bien des scènes.
L’aspect artisanal de ce travail théâtral l’apparente d’une certaine manière à une écriture. Dans l’écriture en effet, le nouveau ne tient pas non plus à l’apport technique, et le matériau, à quelque exercice qu’on le soumette, reste le langage, au 20e siècle comme au moyen-âge. Cette pratique exige une sorte de corps à corps permanent avec l’objet : il n’y a pas d’intermédiaires, pas de relais entre le projet créateur et sa réalisation. D’où sans doute la nécessité de garder au spectacle des dimensions immédiatement contrôlables par une vigilance individuelle, celles d’une page , un certain évitement des médiations qu’exigerait un trop vaste plateau et où les énergies se disperseraient et s’égareraient. La théâtralité n’est pas assimilée au spectaculaire. Elle en est presque l’opposé.
Le rejet de la sophistication, la défiance à l’égard des effets — et en particulier des effets de lumière dont beaucoup usent et abusent aujourd’hui, n’est pas pour autant renoncement à l’artifice. Le théâtre des années 60 a pu rêver d’être living, d’être plus vivant que la vie, d’être la vraie vie en revenant à la nature - ce dont le signe le plus étonnant et le plus naïf fut pour les acteurs d’enlever leurs vêtements comme si le nu était vérité. On sait mieux aujourd’hui qu’il n’y a pas de comportement originaire, de gestualité originaire, de retour au corps comme corps premier, et que la nature n’existe pas. L’élémentaire n’est pas un donné mais le produit d’un travail. Et c’est un style.
Le trajet du théâtre n’est sans doute plus ici de rejoindre un concept de vie purement mythique, mais de révéler à la vie qu’elle appartient tout entière à l’essence du semblant, depuis le vraisemblant jusqu’au faux-semblant, en passant par le ressemblant. Ce qui ne va pas sans déranger un spectateur toujours avide de conforter son identité (à quoi s’emploient conjointement théâtre dit révolutionnaire et théâtre bourgeois). N’est-ce pas (aussi) dans Brecht ?
Réalisations du Théâtre élémentaire :
1975
Anathème
d’après S. Wyspianski
1977
Lenz ou la neige dans la maison
d’après G. Büchner
avec Dominique Boissel, Estelle Marion
Scénographie : Laurent Busine
1978
Crusoé Crusoé
d’après Defoe et Tournier avec Dominique Boissel, Nicole Debarre, Estelle Marion
Scénographie : Laurent Busine
1979
Lettres de la prison
d’après Antonio Gramsci
avec Amid Chakir, Susana Lastreto, Estelle Marion, Isabelle Pousseur, Pierre Willequet
1980
Bovary
Mise en scène : Michel Dezoteux
Ecriture : Gérard Lepinois avec Philippe Angot, Edith de Barsy,
Susana Lastreto, Janine Patrick
Scénographie : Thierry Dion,
Mireille Rousseaud

