Jean-Yves Bosseur : Quel rôle accordez-vous aujourd’hui à la notion d’indétermination ? Comment envisagez-vous les diverses méthodes de hasard ?

John Cage : Vers la fin des années 40, j’ai étudié la philosophie du bouddhisme Zen pendant deux ans ; j’ai alors décidé de trouver une manière d’écrire de la musique, de l’inscrire dans la société en l’émancipant de mes goûts et dégoûts. Suzuki a donné une conférence sur les structures de l’esprit ; à cette occasion, il a dessiné sur un tableau noir, une forme d’oeuf coupée à mi-hauteur par deux lignes parallèles représentant l’ego ; selon Suzuki, l’ego a la possibilité de se refermer sur ses goûts et ses dégoûts ou, au contraire, celle de s’ouvrir sur le monde extérieur, monde des sens le jour, des rêves la nuit. On peut bien partir de n’importe quel point, mais, de toute manière, la forme est circulaire ; si l’on avance dans la nuit, on revient au jour et inversement… J’ai alors utilisé les opérations de hasard suivant le I‑Ching pour écrire ma musique libérée de mes goûts et dégoûts. Avant cela, j’avais fait des expériences avec le carré magique et j’étais sur la bonne voie ; mais, avec le I‑Ching, j’ai vraiment eu l’impression d’être libéré de mes goûts et dégoûts.
En tant que micro-société, la musique connaît lJne division du travail hiérarchisée entre compositeur, exécutants, auditeurs ; j’ai voulu, en proposant une musique indéterminée, transférer mon expérience de la liberté aux interprètes ; au lieu de me considérer comme la cause unique, j’ai voulu partager les responsabilités avec eux ; j’ai inscrit des notations sur du papier transparent et, par un procédé de superposition, j’ai amené les interprètes à assumer la responsabilité de leur partie ; de ce fait, la musique est plus une caméra qu’un photographe et l’exécutant peut alors prendre ses propres photographies.
J.Y.B.: Pour débarrasser votre musique d’incidences subjectives, vous avez donc été amené à diversifier les méthodes de composition où s’inscrit une part d’indétermination ?
J.C.: Oui, j’ai par exemple utilisé les cartes astronomiques … mais je reste encore actuellement fidèle au I‑Ching car je suis loin d’en avoir exploité les potentialités ; certains critiques me disent esclave du I‑Ching, mais, moi, je me sens plutôt libre.
J.Y.B.: Acceptez-vous des dualités comme détermination/indétermination, ordre/désordre, finalité/non-intention, subjectivité/objectivité ?

Cartidge Music
J.C.: Je travaille actuellement sur Finnegans Wake de J. Joyce (et prépare une nouvelle pièce Roratorio); quand vous parlez des opposés, cela me fait penser à Joyce et à Finnegans Wake ; chez lui, tous les opposés se rejoignent ; par exemple, un mot admirable qu’il a inventé comme laughtears (laugh : rire, tear : pleurer ; laughter : rire) rassemble les oppositions ; cela me fait penser aussi à l’histoire de Suzuki, assittant à un congrès de philosophie à Hawaï ; pendant une des pauses, un philosophe lui demande ce qu’il a pensé d’une certaine conférence ; Suzuki lui répond : « c’était très bien mais, dans le Zen, l’important, c’est la vie », le lendemain, le même philosophe lui demande ce qu’il avait pensé d’une autre conférence ; et Suzuki répond : « excellente, mais, dans le Zen, l’important, c’est la mort ». Etonné, le philosophe lui rétorque : comment est-il possible d’affirmer un jour la vie et le lendemain la mort ? Et Suzuki de répondre : « Eh bien, dans le Zen, il n’y a pas beaucoup de différence.» On retrouve la même idée chez Marcel Duchamp sous la forme d’un « co-understanding » des opposés ; les opposés sont en dehors de nous et il est possible de les inviter tous les deux chez nous.
J.Y.B.: Estimez-vous que l’évolution de votre travail est linéaire ?
J.C.: Vers 1960, j’ai préparé pour les Editions Peters, un document expliquant les variétés de ma musique ; mais moi, je me préoccupais plutôt de sa continuité. Un jeune compositeur a fait une étude sur mon travail ; je me suis alors rendu compte qu’il était possible d’analyser les voies que j’avais suivies. A certains moments, je travaillais même dans plusieurs directions à la fois ; de temps en temps, j’arrête une certaine démarche de telle sorte que la pièce suivante n’a rien à voir avec la précédente ; on peut voir ainsi jusqu’à cinq différentes directions· coexister ; actuellement par exemple, je continue des études pour violon, d’écriture conventionnelle au niveau des hauteurs (avec toutefois des variantes possibles en ce qui concerne les micro-intervalles); en même temps, je m’intéresse à ce que j’appellerai « music of contingency », (musique de contingence) où la relation de cause à effet ne fonctionne pas systématiquement ; on peut ainsi se débarrasser des opérations de hasard, puisqu’on les vit, improviser sans se fier à la mémoire et aux goûts ; si j’improvise, je veux en effet agir de telle sorte que je peux découvrir quelque chose au lieu de me souvenir ; avec des instruments ne fonctionnant pas selon la relation de cause à effet, cela devient possible.
(J. Cage décrit plusieurs instruments/objets — conque, pupître à musique — qu’il a utilisés au cours d’événements musicaux, sans pouvoir prévoir précisément quels en seraient les résultats sonores).
J.Y.B.: Dans quelle mesure préservez-vous une part énigmatique dans vos partitions (par exemple le Concerto, les Variations … )?
J.C.: Je voudrais inscrire un espace dans lequel le musicien peut vivre, ou du moins respirer, et peut-être me proposer quelque chose que je ne connais pas afin qu’un « feedback » puisse se produire entre lui et moi.
J.Y.B.: Considérez-vous certaines interprétations comme erronées par rapport à ce que vous avez impliqué dans votre notation ?
J.C.: C’est difficile de répondre d’une manière générale ; j’ai confiance au musicien qui va travailler dans le même esprit que moi, mais ce n’est pas toujours le cas. Dans certaines de mes pièces, on peut parler d’erreurs, dans d’autres non ; on peut parler d’esprit approprié ou pas, mais il n’y a rien de policier ; pour pouvoir continuer mon travail, il faut qu’en plus de mes goûts, je me libère de mes travaux anciens ; j’ai ma vie et ce que j’ai fait a sa vie.
J.Y.B.: Jusqu’à quel point êtes-vous attentif à l’effet produit par vos oeuvres sur vos interprètes, le public ?
J.C.: Justement, il ne faut pas que j’y pense ; il est bien d’être reconnaissant, de temps à autre, par exemple vis-à-vis de tel ou tel musicien, mais c’est rare.



