Spectateur, le retour ?
Théâtre
Réflexion

Spectateur, le retour ?

Le 25 Juil 1999

A

rticle réservé aux abonné·es
Article publié pour le numéro
Écrire le théâtre aujourd'hui-Couverture du Numéro 61 d'Alternatives ThéâtralesÉcrire le théâtre aujourd'hui-Couverture du Numéro 61 d'Alternatives Théâtrales
61

APRÈS L’IRRUPTION du nou­veau théâtre dans les années cinquante, les expéri­men­ta­tions des années qua­tre-vingt ont achevé de faire reculer les lim­ites des formes recon­naiss­ables du texte dra­ma­tique. L’af­faib­lisse­ment de la fable ou sa dis­so­lu­tion, l’é­vanouisse­ment du per­son­nage, le dia­logue en éclats, les boule­verse­ments du temps et de l’e­space, sont devenus quelques-unes des car­ac­téris­tiques désor­mais bien con­nues de textes « ouverts »1, Si force­ment ouverts que l’on n’a pas man­qué de s’in­ter­roger sur leur car­ac­tère « informe », sur l’ab­sence totale de repères qu’ils pro­poseraient, du point de vue du lecteur ou du spec­ta­teur. Ain­si, le frag­ment a pu se faire tax­er de « lam­beau », l’écri­t­ure ouverte d’écri­t­ure aban­don­née à tous les vents ou à toutes les impuis­sances.

Comme la vogue du nou­veau roman avait été suiv­ie d’un retour à des formes plus académiques, et avec le temps de retard sou­vent con­staté dans le cas de l’art théâ­tral, une forme de reflux pru­dent se man­i­feste. On peut y voir l’alternance banale entre les excès de la prise de risque et le retour à l’a­cadémisme sage. On peut aus­si con­stater l’ironie désor­mais de mise dès qu’il est ques­tion du « post-mod­ernisme » dans les salons ou dans les uni­ver­sités ; l’en­t­hou­si­asme avait paru aus­si oblig­a­toire que l’est désor­mais le hausse­ment d’é­paule.

Si je ne me sat­is­fais pas de la fatal­ité annon­cée du mou­ve­ment de bas­cule en ques­tion, c’est que je m’in­ter­roge sur l’évo­lu­tion du statut du texte de théâtre et surtout sur la place accordée au spec­ta­teur dans les dra­matur­gies évo­quées. C’est vers lui que se tour­nent les polémistes de tous ordres, c’est à lui que pensent par­fois les met­teurs en scène, c’est lui que dénom­brent patiem­ment les admin­is­tra­teurs et les respon­s­ables insti­tu­tion­nels ; c’est en défini­tive sur lui que compte l’au­teur isolé qui rêve de ce parte­naire « idéal », au sens où Umber­to Eco par­le de lecteur idéal. C’est pour­tant lui qui aurait été oublié ou lais­sé au bord du chemin, vic­time d’ex­péri­men­ta­tions abu­sives et éter­nelle­ment sus­pectes de vider les salles.

Les remar­ques qui suiv­ent s’ef­for­cent de com­pren­dre quelques-uns des remous qui accom­pa­g­nent les dra­matur­gies d’au­jour­d’hui quand il est ques­tion de leur récep­tion. Il serait dom­mage que les dif­fi­cultés réelles que l’on peut ren­con­tr­er, par exem­ple autour de la ques­tion du « point de vue », soient l’oc­ca­sion d’un retour en arrière, d’un repli en bon ordre vers les anci­ennes cer­ti­tudes.

Quelques indices sai­sis récem­ment et un peu au hasard des ren­con­tres et des lec­tures rap­pel­lent le spec­ta­teur à notre bon sou­venir. Dans une inter­view de l’heb­do­madaire Téléra­ma, Didi­er Bezace, directeur d’un cen­tre dra­ma­tique et met­teur en scène peu sus­pect de facil­ité ou de pop­ulisme, déclarait qu’il ne fal­lait pas « dés­espér­er le spec­ta­teur ». Le jour­nal fai­sait de cette petite phrase le titre de son inter­ven­tion, pour­tant nuancée et plus large. Je l’en­tends comme le symp­tôme de l’in­quié­tude qui se man­i­feste chez des pro­fes­sion­nels ou des directeurs de salles, tous désireux de « remet­tre le spec­ta­teur au cen­tre de la représen­ta­tion ». Il s’ag­it naturelle­ment d’un désir légitime, d’une fonc­tion néces­saire du théâtre que de s’in­quiéter du spec­ta­teur. Cepen­dant, et comme sou­vent, selon les con­textes, ce spec­ta­teur appelé à la rescousse peut servir de pré­texte à toutes sortes de pru­dences et de frilosités. À la lim­ite, les écri­t­ures con­tem­po­raines seraient bien­v­enues si elles ressem­blaient aux écri­t­ures tra­di­tion­nelles, si elles se con­for­maient à un mode de récep­tion du spec­ta­cle imag­i­nant un spec­ta­teur si heureux d’être « au cen­tre » qu’il n’au­rait plus trop d’ef­forts à faire en direc­tion de la scène, Or, depuis près d’un demi-siè­cle, notam­ment depuis Brecht et les avant-gardes, beau­coup d’ef­forts ont été faits pour ques­tion­ner la place du spec­ta­teur, pour décen­tr­er celui-ci, le sur­pren­dre, le pouss­er à la cri­tique ou à la coopéra­tion active, lui éviter de s’a­ban­don­ner aux diges­tions trop lour­des et avec elles à une récep­tion coma­teuse. En cette fin de siè­cle, on voit bien l’équiv­oque de l’ap­pel au spec­ta­teur, que l’on peut simul­tané­ment enten­dre comme un appel au respect de lim­ites raisonnables dans la com­mu­ni­ca­tion artis­tique, et à un joyeux retour au bon vieux théâtre. Il faudrait pren­dre garde, en ne voulant pas trop effarouch­er le « spec­ta­teur-citoyen », à ne pas men­er acci­den­telle­ment cam­pagne pour le retour du spec­ta­teur-con­som­ma­teur, celui-là même qui n’en­tend jamais être dérangé dans ses goûts, for­cé­ment étab­lis.

Une autre équiv­oque con­cerne le retour en vogue de « l’adresse ». Les pas­sion­nants ouvrages de Denis Gué­noun2, utile­ment polémiques, font de l’adresse une forme néces­saire d’un théâtre réha­bil­ité, débar­rassé de ses ten­dances chi­chi­teuses et de ses excès d’il­lu­sion­nisme. Certes. Mais voilà que « l’adresse » dev­enue à la mode, perd son sens à mesure que le mot se répand, Il suf­fit de l’ap­pel­er à la rescousse pour bal­ay­er du revers de la main toute forme com­plexe de trans­mis­sion de la parole, toute écri­t­ure qui ne cor­re­spondrait pas à l’idée que l’on se fait du théâtre. Cette « adresse » si mer­veilleuse­ment sim­ple, sert de repous­soir à tout ce qui, en face, serait « dif­fi­cile ». Tout se passe comme si Gué­noun, au-delà du sens strict et tech­nique de l’adresse, en rap­pelant que la fonc­tion du théâtre est d’émet­tre des paroles en direc­tion de quelqu’un, avait libéré tous les par­ti­sans d’un théâtre sim­ple, si sim­ple.

Il est sûre­ment légitime que des inquié­tudes se man­i­fes­tent ain­si sur la place ou le sort du spec­ta­teur ; il est utile que l’adresse directe rap­pelle notre théâtre à plus de sim­plic­ité. Mais quand elle est brandie à tout pro­pos et hors de pro­pos, elle sert à entretenir la con­fu­sion ; entre la parole directe­ment adressée et la parole per­due, il existe pas mal de formes de théâtre.

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
Réflexion
16
Partager
auteur
Écrit par Jean-Pierre Ryngaert
Jean-Pierre Ryn­gaert est pro­fesseur à l’In­sti­tut d’Études théâtrales (Paris III-Sor­bonne Nou­velle) dont il est l’actuel directeur. Par­mi ses...Plus d'info
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
Écrire le théâtre aujourd'hui-Couverture du Numéro 61 d'Alternatives Théâtrales
#61
mai 2025

Écrire le théâtre aujourd’hui

26 Juil 1999 — «APRÈS LES GUERRES PERDUES, il faut écrire des comédies» dit l'Homme difficile de Hofmannsthal, en citant Novalis... L'effondrement de l'Autriche…

« APRÈS LES GUERRES PERDUES, il faut écrire des comédies » dit l’Homme dif­fi­cile de Hof­mannsthal, en citant Novalis… L’ef­fon­drement…

Par Heinz Schwarzinger
Précédent
24 Juil 1999 — J'AI CINQ ANS, peut-être six. Ce jour-là, j'accompagne ma mère dans les grands magasins. Au «Printemps» l'idée lui vient de…

J’AI CINQ ANS, peut-être six. Ce jour-là, j’ac­com­pa­gne ma mère dans les grands mag­a­sins. Au « Print­emps » l’idée lui vient de faire pho­togra­phi­er son fils. Je con­nais les pho­tographes ambu­lants qui vous mitrail­lent avec ou sans…

Par Jean-Pierre Sarrazac
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?