À l’heure de la transition

À l’heure de la transition

Le 9 Juin 2000

A

rticle réservé aux abonné·es
Article publié pour le numéro
L'Est désorienté-Couverture du Numéro 64 d'Alternatives ThéâtralesL'Est désorienté-Couverture du Numéro 64 d'Alternatives Théâtrales
64
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

LE THÉÂTRE UKRAINIEN, comme l’ensemble de la cul­ture, se trou­ve ces vingt dernières années sous l’in­flu­ence de deux idées déter­mi­nantes : inté­gr­er la nation et s’i­den­ti­fi­er cul­turelle­ment à elle. Certes l’évolution de l’art scénique ukrainien ne dépend pas seule­ment de ces idées, mais elles sont pri­mor­diales pour son développe­ment. 

L’ac­ces­sion à l’indépen­dance au début des années 90, la démoc­ra­ti­sa­tion de la société, les nou­velles con­di­tions de vie ont con­tribué à ren­dre le théâtre ukrainien plus dynamique. Par ailleurs, on s’est vite aperçu que l’élan poli­tique ne toucherait que de loin le théâtre : l’État n’avait pas l’in­ten­tion de le soutenir finan­cière­ment ni même morale­ment. De plus — et c’est un phénomène impor­tant — l’ab­sence d’idées pou­vant unir la société a mar­qué la créa­tion théâ­trale. Pour­tant et mal­gré ces hand­i­caps, le théâtre ukrainien n’est pas tombé dans l’attentisme ou la pros­tra­tion, mais a man­i­festé au con­traire une grande vital­ité, libérée après ces décen­nies d’interdictions, de tabous, de freinage arti­fi­ciel du développe­ment inter­dis­ant un dia­logue nor­mal avec la cul­ture européenne. Les idées d’in­té­gra­tion et d’i­den­tité sont aujourd’hui con­sid­érées comme essen­tielles à la créa­tion d’un dia­logue inter­na­tion­al.

L’analyse du tra­vail des plus grandes per­son­nal­ités du théâtre ukrainien durant les deux dernières décen­nies per­met de déter­min­er trois généra­tions de met­teurs en scène dynamiques et pop­u­laires. 

Le pre­mier groupe est con­sti­tué de met­teurs en scène sex­agé­naires, actuelle­ment à la tête des plus grands théâtres d’Ukraine qui déter­mi­nent depuis plusieurs décen­nies déjà les ori­en­ta­tions des prin­ci­paux théâtres de la cap­i­tale : Ser­gueï Dantchenko pour le Théâtre Ivan Franko de Kiev, Mikhaï­lo Reznikovitch pour le Théâtre Les Oukraïn­ka, Fedir Stry­goun pour le Théâtre Maria Zankovet­s­ka de Lviv. Au cours de leur vie, tous se sont trou­vés en proie à une forte pres­sion idéologique et esthé­tique, sans lib­erté d’ex­pres­sion, et furent con­traints de déploy­er des tré­sors d’ingéniosité, d’employer la langue d’‘Esope pour tromper la vig­i­lance des fonc­tion­naires et con­tourn­er le rigoureux sys­tème d’in­ter­dic­tions (plus cru­el encore en Ukraine qu’en Russie où l’on pou­vait voir des œuvres stricte­ment inter­dites en Ukraine). Le ralen­tisse­ment de tous les proces­sus cul­turels rendait épineux le chemin de cette généra­tion et déter­mi­nait en même temps la voca­tion sociale de leur créa­tion. Aujourd’hui, ces créa­teurs peu­vent sem­bler (non sans fonde­ment d’ailleurs) un peu fana­tiques de ce mes­sian­isme social. Mais c’est à cette généra­tion que les pro­fes­sion­nels de théâtre doivent le développe­ment de l’art dra­ma­tique et son mou­ve­ment vers les valeurs human­istes. C’est grâce à leurs efforts qu’a été préservée l’idée d’un théâtre comme phénomène cul­turel et artis­tique. Il est évi­dent que ces met­teurs en scène sont tous dif­férents, cha­cun avec ses pro­pres pri­or­ités. Le tem­péra­ment social et le pathé­tique accusa­teur des mis­es en scène d’É­douard Myt­nyt­s­ki, qui préfère le lan­gage du grotesque, les procédés de satire sociale, même lorsqu’il s’agit des pièces clas­siques de Tol­stoï ou d’Ostro­vs­ki, n’ont rien à voir avec la puis­sance épique des meilleurs spec­ta­cles réal­isés par Ser­gueï Dantchenko au couts des dernières années comme LE ROI LEAR où MERLYNE, et trait­ent plutôt de con­cepts human­istes très actuels dans le monde con­tem­po­rain. Fedir Strigoun de son côté prête le max­i­mum d’at­ten­tion aux œuvres trai­tant des thèmes autre­fois tabous sur l’histoire de l’Ukraine. Des het­mans et d’autres hommes poli­tiques jadis mau­dits dans tous les manuels d’his­toire sovié­tiques sont main­tenant devenus per­son­nages de ses spec­ta­cles faisant du théâtre un lieu « éclairé ». 

La généra­tion suiv­ante, dont les représen­tants ont débuté dans les années 80, est à l’origine des change­ments les plus rad­i­caux du théâtre. Ce sont eux qui ont ran­imé le mou­ve­ment dit « des stu­dios » inter­rompu en Ukraine dans les années 20, con­sti­tué un réseau de théâtres nou­veaux, fondé quelques fes­ti­vals, pris de nom­breuses ini­tia­tives pour ouvrir la voie de leurs troupes vers les planch­es européennes (tournées, fes­ti­vals, pro­jets en com­mun ou isolés). Grâce à leur dynamisme, leur impar­tial­ité, leur fine per­cep­tion du temps, ils ont réus­si à faire revenir dans l’espace cul­turel de Kiev et de quelques grandes villes du pays des œuvres inter­dites dans les théâtres d’État. Leurs efforts ont impul­sé une nou­velle dynamique à la vie théâ­trale, tant du côté des créa­teurs que des « con­som­ma­teurs ». Cette généra­tion a fait naître non seule­ment un théâtre nou­veau, mais aus­si un pub­lic. Dans les années 80, plus de soix­ante théâtres présen­taient leurs pre­mières au cours d’une même sai­son, un événe­ment inouï. Durant de ces années, les fes­ti­vals de théâtres-stu­dios sont devenus réguliers, drainant un pub­lic fidèle nou­velle­ment acquis. Les met­teurs en scène de cette généra­tion se trou­vaient à la tête de théâtres qu’ils avaient eux-mêmes fondés, cer­tains ayant même été oblig­és de quit­ter les insti­tu­tions d’État où ils tra­vail­laient. Ain­si, Vitali Malakhov, créa­teur énergique et entre­prenant, fon­da­teur du Théâtre de var­iété de Kiev (le futur Théâtre « Na Podolié »), a été le pre­mier à ini­ti­er une col­lab­o­ra­tion avec des théâtres étrangers (Grande-Bre­tagne). Plus tard, Ser­gueï Prosk­our­nia organ­ise le théâtre de la nou­velle lit­téra­ture ukraini­enne « Boud­mo ! », et Alexan­dre Levitt crée le théâtre de minia­tures « Grotesque » dont le réper­toire orig­i­nal traduit les ten­ta­tives de son fon­da­teur pour faire renaître la comédie-bouffe. À Lviv, Roman Mark­ho­lia cherche un lan­gage théâ­tral plus mod­erne, attrayant pour le jeune pub­lic. Vladimir Koutchin­s­ki crée le Théâtre Les Kour­bas, en s’ap­puyant sur l’expérience de son pro­fesseur Ana­toly Vas­siliev et sur cer­tains principes de l’école de Gro­tows­ki. Varoslav Fedo­ry­chine organ­ise plus tard le théâtre « Voskressin­nia » (Résur­rec­tion) à voca­tion « spir­ituelle » qui présente des pièces de Claudel, Strind­berg, Syn­ge ou Tchékhov. C’est lui qui fonde, à la fin des années 80, le fes­ti­val théâ­tral ukrainien le plus con­nu — « Zolo­ty lev » — devenu main­tenant inter­na­tion­al. Ce fes­ti­val est né peu après les pre­miers suc­cès d’un autre fes­ti­val théâ­tral — « Les jeux de Cher­son » — dont le fon­da­teur était Roman Mark­ho­lia, met­teur en scène et directeur du théâtre Gor­ki ; sa ville, Sébastopol, est désor­mais l’un des cen­tres théâ­traux les plus intéres­sants d’Ukraine. 

Ce « boum » fes­ti­va­lier s’est rapi­de­ment éten­du à d’autres régions. À Kharkiv, sont bien­tôt nés deux nou­veaux fes­ti­vals dont le pre­mier devait son appari­tion au jeune met­teur en scène Vic­tor Boïko. À Kiev, Ser­gueï Prosk­our­nia fonde le fes­ti­val-lab­o­ra­toire « Berezil­lia » (en mémoire du réfor­ma­teur du théâtre ukrainien Les Kour­bas). Iri­na Klichtchevs­ka organ­ise « Les Ren­con­tres slaves ». Le dra­maturge Ana­tol Diatchenko tente de créer un fes­ti­val de mas­ter-class, « La pénin­sule », pour les auteurs débu­tants. Aujourd’hui, on peut observ­er des expéri­ences sem­blables dans le théâtre-stu­dio « Dakh », réal­isées par Vladislav Troït­s­ki. 

Mal­gré la diver­sité des ini­tia­tives, celles-ci avaient un trait com­mun : elles étaient ini­tiées par de jeunes met­teurs en scènes et non par l’État. Ces artistes ten­taient de chang­er de façon rad­i­cale le mode de vie théâ­tral en Ukraine et de le rap­procher de celui pra­tiqué en Europe. Ces fes­ti­vals étaient plus sig­ni­fi­cat­ifs que de sim­ples fêtes théâ­trales. Ils dif­fu­saient autour d’eux une énergie con­sid­érée par tous comme lib­erté de créa­tion. C’é­tait la ten­ta­tive de vivre dans une nou­velle dimen­sion artis­tique et — davan­tage encore — la con­sti­tu­tion d’une véri­ta­ble alter­na­tive. Ces fes­ti­vals ont per­mis de met­tre l’ac­cent sur le point le plus impor­tant de l’art con­tem­po­rain : celui du con­texte. L’im­por­tance de celui-ci durant des décen­nies d’isole­ment cul­turel et d’éloignement de l’Europe, n’é­tait pas évi­dent. En créant leur pro­pre con­texte, de façon par­fois inat­ten­due, les fes­ti­vals de théâtre ont con­tribué à met­tre en évi­dence les insuff­i­sances du théâtre nation­al d’alors. 

Cette généra­tion était très dif­férente des autres par son vif désir de s’in­té­gr­er à la cul­ture théâ­trale européenne. Les ten­ta­tives de ses représen­tants pour rompre les entrav­es de la stag­na­tion imposée, étaient fac­teurs de dynamisme. Elles ont touché l’espace du « spec­ta­cle », mais aus­si le proces­sus théâ­tral dans son ensem­ble : en met­tant leurs idées en œuvre, les met­teurs en scène de cette généra­tion ont réus­si à con­cen­tr­er autour d’eux des groupes d’acteurs, de déco­ra­teurs et de cri­tiques. On y vit ger­mer les graines de futures créa­tions, de futures écoles. Il faut égale­ment soulign­er l’apparition de « cou­ples » com­posés d’un met­teur en scène et d’un acteur comme, par exem­ple, Ser­gueï Prosk­our­nia et Vladimir Karachevs­ki, Valéri Biltchenko et Élé­na Bogatyri­o­va. Ce fait, impor­tant en soi, illus­tre l’ab­sence qua­si totale, à côté des met­teurs en scène, de dra­maturges con­tem­po­rains. Cette sit­u­a­tion exige sans doute une analyse d’au­tant plus détail­lée qu’elle n’a pas changé depuis lors, bien que le développe­ment du théâtre ukrainien soit passé, au cours des six ou sept dernières années, à une phase tout à fait nou­velle. 

À la veille de l’ef­fon­drement de l’ex-URSS, au moment où la dic­tature idéologique était encore assez forte, les ten­ta­tives de jeunes met­teurs en scène pour chang­er le théâtre ukrainien ont provo­qué une vive itri­ta­tion des fonc­tion­naires. Les sanc­tions imposées par des respon­s­ables sou­vent incultes ont mis fin à de nom­breuses ini­tia­tives. Ain­si, après le licen­ciement de Roman Mark­ho­lia, fon­da­teur des « Jeux de Cher­son », et son expul­sion de l’Ukraine, ce fes­ti­val a pra­tique­ment cessé d’ex­is­ter en tant que lab­o­ra­toire de la jeune créa­tion. Marc Nes­tanti­ner a été licen­cié du Jeune Théâtre et privé du droit de réalis­er des spec­ta­cles dans le pays. Grig­oriy Glad­iy a été obligé de quit­ter le même théâtre. Valéri Biltchenko et Oleg Lipt­sine ont été privés de leurs lieux scéniques. Vladimir Petrov et Igor Affanassiev ont été chas­sés d’Ukraine. Ils tra­vail­lent aujourd’hui en Alle­magne, en Russie, aux États-Unis, au Cana­da ou en Autriche. 

La vitesse à laque­lle ces met­teurs en scène ont ten­té de chang­er les choses a sou­vent fait obsta­cle à leurs pro­pres expéri­ences artis­tiques. Il leur fal­lait agir vite, trop vite peut-être. Ce qui ne veut pas dire que leur tra­vail ait été super­fñ­ciel ou bâclé : ils étaient très atten­tifs au con­tenu artis­tique de leurs pro­pres œuvres. Mais expul­sés ou entravés, leur engoue­ment pour les nou­velles formes de théâ­tral­ité n’a que rarement pu s’approfondir. La toute jeune généra­tion, peu nom­breuse, est par­ti­c­ulière­ment dynamique du point de vue de la créa­tion et pos­sède plusieurs traits dis­tinc­tifs. Elle compte trois phares, tous dis­ci­ples d’É­douard Myt­nyt­s­ki : Dmitri Bogo­ma­zov, Dmitri Lazorko et Youri Odynokiy. Ces jeunes créa­teurs ont fait leurs débuts sur la scène du Théâtre du Drame et de la Comédie de Kiev fondés par leur maître, qui vient de célébr­er son vingtième anniver­saire. Depuis lors, une quin­zaine de créa­teurs ont débuté sur cette scène avec env­i­ron cinquante spec­ta­cles. C’est un exem­ple tout à fait excep­tion­nel pour l’Ukraine. 

À la dif­férence des met­teurs en scène de la généra­tion inter­mé­di­aire qui ont fondé cha­cun leur théâtre, la plu­part des jeunes créa­teurs réalisent leurs idées — quel que soit leur car­ac­tère rad­i­cal — un peu n’importe où et sou­vent (voire régulière­ment) sur le ter­ri­toire « légitime » d’un théâtre admis. Ils ne lim­i­tent pas leur lib­erté de mou­ve­ment et « gref­fent », sans aucune crainte, leurs créa­tions orig­i­nales sur les scènes insti­tu­tion­nelles.

CAMILLO MEMO, mise en scène Emil Hrvadin. Réalisation Picolo Milano.
CAMILLO MEMO, mise en scène Emil Hrvadin. Réal­i­sa­tion Pico­lo Milano.

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
Partager
auteur
Écrit par Natalya Ermakova
Natalya Ermako­va est cri­tique d’art et pro­fesseur à l’académie Mohy­la de Kiev.Plus d'info
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
L'Est désorienté-Couverture du Numéro 64 d'Alternatives Théâtrales
#64
mai 2025

L’Est désorienté

10 Juin 2000 — LA RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE DE YOUGOSLAVIE (la Serbie et le Monténégro), contrairement aux autres pays du sud-est de l’Europe, n’a pas…

LA RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE DE YOUGOSLAVIE (la Ser­bie et le Mon­téné­gro), con­traire­ment aux autres pays du sud-est de l’Europe,…

Par Dusan Rajak
Précédent
8 Juin 2000 — AU COURS DES ANNÉES 90, le gros du théâtre croate était malheureusement au service du pouvoir. Aussi ses productions, en…

AU COURS DES ANNÉES 90, le gros du théâtre croate était mal­heureuse­ment au ser­vice du pou­voir. Aus­si ses pro­duc­tions, en dépit de leur nature poli­tique, ne pou­vaient-elles être qual­i­fiées de « théâtre poli­tique ». Il était…

Par Marin Blazevic
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total