Au sortir de la tourmente
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Au sortir de la tourmente

Yougoslavie

Le 10 Juin 2000
LE MAÎTRE ET MARGUERITE, mise en scène Oskaras Korsunovas. Photo Marc Enguerand.
LE MAÎTRE ET MARGUERITE, mise en scène Oskaras Korsunovas. Photo Marc Enguerand.
LE MAÎTRE ET MARGUERITE, mise en scène Oskaras Korsunovas. Photo Marc Enguerand.
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L'Est désorienté-Couverture du Numéro 64 d'Alternatives ThéâtralesL'Est désorienté-Couverture du Numéro 64 d'Alternatives Théâtrales
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LA RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE DE YOUGOSLAVIE (la Ser­bie et le Mon­téné­gro), con­traire­ment aux autres pays du sud-est de l’Europe, n’a pas con­nu de trans­for­ma­tion démoc­ra­tique : les dix ans de son exis­tence ont été jalon­nés de désas­tres suc­ces­sifs. Les guer­res en ex-Yougoslavie ont dev­asté Le pays, plus par­ti­c­ulière­ment les dernières frappes aéri­ennes de l’OTAN. Les guer­res, mais aus­si dix ans de sanc­tions économiques et donc d’isole­ment inté­gral, ont engen­dré une pau­vreté général­isée qui touche aus­si bien la pop­u­la­tion que l’État. On se doute bien que dans cette sit­u­a­tion le mon­tant des sub­ven­tions accordées à la cul­ture ait con­sid­érable­ment dimin­ué. Et ce ne sont pas les spec­ta­teurs, par l’achat de bil­lets, qui pour­raient com­penser cet état de fait. Le théâtre se trou­ve donc, matérielle­ment du moins, en bien mau­vaise pos­ture. Car, mal­gré les drames famil­i­aux et les tragédies quo­ti­di­ennes, les théâtres et les académies d’art dra­ma­tique n’ont pas fer­mé du jour au lende­main, et le pub­lic n’a pas cessé non plus d’aller au théâtre. 

Aujourd’hui, les ten­sions poli­tiques n’ont pas dis­paru :le pays frôle con­stam­ment la guerre civile. Le pays est divisé en deux. Les uns sou­ti­en­nent le gou­verne­ment actuelle­ment au pou­voir qui pro­tège leurs intérêts ; les autres sou­ti­en­nent le bloc démo­ca­tique qui ne réus­sit pas tou­jours à être à la hau­teur de ses ambi­tions réfor­ma­tri­ces et à son désir de redonner à la Ser­bie une place au sein de l’Europe. Cette sit­u­a­tion élec­trique ne favorise pas le renou­veau théâ­tral. Le théâtre poli­tique, qui a con­nu une forte poussée les dix années passées, tombe aujourd’hui en désué­tude. Et ce en bonne par­tie à cause de l’auto-censure qu’exercent les directeurs de théâtres sur leurs pro­pres pro­duc­tions. L’at­tri­bu­tion des sub­ven­tions dépend en effet du bon vouloir des autorités qui les coif­f­ent. Les Théâtres nationaux dépen­dent du gou­verne­ment ; les Théâtres munic­i­paux, de l’op­po­si­tion démoc­ra­tique ; quant aux Théâtres indépen­dants, ils sont sans ressources. Les Théâtres munic­i­paux ne sont pas engagés poli­tique­ment : ils présen­tent plutôt des pièces clas­siques qui ren­con­trent la faveur du pub­lic, Shake­speare ou Tchékhov, ou bien des pièces con­tem­po­raines yougoslaves (Srbljen­ovic, Markovic, Rom­ce­vic, Kovace­vic, Pavlovic). Les Théâtres indépen­dants ne sur­vivent que grâce à la vente de bil­lets. Autant dire qu’ils sont amenés à dis­paraître, à moins d’un prompt res­sai­sisse­ment du prob­lème par l’État. Mal­gré leur sit­u­a­tion cat­a­strophique, des théâtres et des fes­ti­vals comme le Dah, l’Ister, le Cult/Kult, le Mimart, et le Bitef ont per­sisté à créer des spec­ta­cles très intéres­sants. 

Le pub­lic va plus que jamais au théâtre. Pour enten­dre un texte et voir des comé­di­ens mais aus­si pour assis­ter à un événe­ment. Ce à quoi il eut droit récem­ment au Théâtre nation­al de Bel­grade. Ce théâtre soutenu par l’É­tat accueil­lait le Théâtre yougoslave dra­ma­tique (TYD), sans lieu depuis qu’un incendie avait rav­agé ses bâti­ments deux ans aupar­a­vant. Le TYD y repre­nait LE TONNEAU DE POUDRE. Lors de la dernière scène, l’un des comé­di­ens prin­ci­paux, l’ac­teur préféré du pub­lic bel­gradois, Voja Bra­jovic, a soudain défait la cein­ture de son man­teau et mon­tré au pub­lic son tee-shirt qui représen­tait un poing ser­ré sur­mon­té du slo­gan : Résis­tance ! Jusqu’à la vic­toire ! Le mot d’or­dre du mou­ve­ment de résis­tance étu­di­ants con­tre le gou­verne­ment actuel. Le comé­di­en Bra­jovic a ensuite levé le poing suivi du reste des comé­di­ens sous les applaud­isse­ments nour­ris du pub­lic. Analysant ce geste courageux, le célébre cri­tique du théâtre, Alek­san­dar Milosavl­je­vic, écrit dans l’heb­do­madaire indépen­dant, Vreme : « Le geste final de l’équipe du TONNEAU DE POUDRE prou­ve que les comé­di­ens, dès le début, ont inter­rogé leur rôle dans la société, partagés entre leur désir de con­tin­uer à faire du théâtre et le besoin de pren­dre publique­ment posi­tion. Car le théâtre, n’est pas immuable, mais s’adresse tous les soirs à des gens plongés dans la réal­ité quo­ti­di­enne, une réal­ité qui, en même temps, doit et ne doit pas être présente sur scène. » Le pou­voir en place a déclaré que les spec­ta­teurs de ce soir-là n’avaient pas agi en spec­ta­teurs de théâtre, qu’ils avaient accom­pli un « acte non-théâ­tral » en mon­trant leur admi­ra­tion pour le courage des comé­di­ens. Quinze min­utes d’applaudissement … Quand les jour­nal­istes ont inter­rogé l’acteur Bra­jovic sur Les raisons de son acte, il a répon­du : « Mon geste n’est pas un acte non théâ­tral, mais au con­traire un geste con­tre les hommes non-théâ­traux. C’est une atti­tude per­son­nelle, et je n’avais nulle­ment l’intention de me servir de qui que ce soit. Si cer­tains se sont sen­tis util­isés, je le regrette. Je ne désire au con­traire que le bien de cha­cun. » 

La sit­u­a­tion poli­tique et sociale a incité de nom­breux jeunes met­teurs en scène et comé­di­ens à quit­ter le pays. Par­mi eux, le cinéaste Srd­jan Drago­je­vic, exilé à Los Ange­les. Il dit ne pas être sur­pris de voir les grands pro­duc­teurs de ciné­ma occi­den­taux s’in­téress­er aux artistes de l’Est : « Nous avons été élevés dans des univers bien dif­férents, tra­ver­sés par des expéri­ences et des émo­tions intens­es, cer­taine­ment plus étranges, moins raisonnables que celles de la plu­part des occi­den­taux, ce qui nous donne d’emblée une vision du monde par­ti­c­ulière, éton­nante. Je suis par­ti à l’Ouest unique­ment parce que les cir­con­stance ne m’ont pas per­mis de con­tin­uer à tra­vailler dans mon pays. Tout en étant aux États-Unis, je reste avant tout un Européen. Je vis à Hol­ly­wood, mais j’écris une his­toire sur le Mon­téné­gro, pour un pro­duc­teur anglais qui veut tra­vailler avec un pro­duc­teur français. Le tra­vail d’un cinéaste est sem­blable à la vie d’un gitan vagabond, et c’est juste­ment tout le charme de notre pro­fes­sion. »1 

À la dif­férence d’artistes comme Srd­jan Drago­je­vic qui sont allés tra­vailler à l’étranger, d’autres ont choisi de rester et d’as­sur­er le renou­veau artis­tique du pays. On assiste en effet aujourd’hui à l’émer­gence d’une nou­velle généra­tion de comé­di­ens, met­teurs en scène, mais aus­si d’au­teurs comme Srbljen­ovic, Rom­ce­vic, Kovace­vic, ou Markovic. Les mis­es en scène d’Egon Savin, Niki­ta Milivo­je­vic, Kokan Mlade­n­ovic, Jagos Markovic ou Pavle Laz­ic met­tent en lumière leur vision aigüe de la réal­ité, leur désir de pro­pos­er de nou­velles lec­tures des clas­siques, d’adress­er davan­tage leur pro­pos aux spec­ta­teurs. Leur réper­toire inter­roge aus­si bien les clas­siques que la dra­maturgie con­tem­po­raine ; ils décou­vrent et mon­tent le réper­toire étranger con­tem­po­rain incon­nu jusqu’à présent du pub­lic yougoslave : Har­wood, Kroetz, Kolya­da, Frayn, Singer, Elton, McDon­agh, ou Smith. Ils ont su renouer rapi­de­ment des liens avec le reste de l’Europe en ren­forçant les réseaux entretenus prin­ci­pale­ment grâce au fes­ti­val BITEF qui n’a jamais cessé d’ex­is­ter mal­gré les dix années d’isole­ment qu’a vécues le pays, mais aus­si grâce aux nou­veaux médias élec­tron­iques…

  1. Extrait d’un entre­tien paru dans l’heb­do­madaire VREME, le 1er jan­vi­er 2000.  ↩︎
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Écrit par Dusan Rajak
Dusan Rajak est pro­fesseur et cri­tique de théâtre à Bel­grade.Plus d'info
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