« J’AI LU VOTRE C. V., vous n’avez fait rien de spécial », dit une protagoniste du spectacle LES CHARLOTTES récemment mis en scène au Théâtre d’Oskaras Korsunovas. Deux jeunes actrices cherchent du travail ; on leur propose de jouer dans une pièce qui raconte leur histoire, celle de deux actrices qui cherchent du travail. Cette comédie qui parle finalement moins du monde théâtral que de la difficulté à vivre dans la société contemporaine, a touché au cœur le public lituanien. Elle est révélatrice de la vitalité du théâtre en Lituanie et de sa pertinence sociale. L’histoire de ces deux femmes qui luttent pour survivre est dans le même esprit virulent et efficace que SHOPPING AND FUCKING monté par Oskaras Korsunovas. Oskaras Korsunovas met en scène depuis une bonne dizaine d’années, mais c’est seulement l’année dernière qu’il a acquis son indépendance. Il a en effet d’abord travaillé au Théâtre national de Lituanie où il a créé entre autres ROBERTO ZUCCO de Bernard-Marie Koltès, PS. DOSSIER O.K. de Sigitas Parulskis et n’a fondé sa compagnie indépendante que l’année dernière. Qu’il travaille en son nom ou pour le Théâtre national ne fait pas grande différence aux yeux des spectateurs. Mais cette situation floue est très symptomatique de l’état du théâtre dans le pays. Quel est-il ? À quoi ressemble son Curriculum Vitæ ?
L’actrice qui vient de recevoir la plus importante récompense de L’État, le Prix national d’Art et Culture, avoue dans une interview qu’elle pourra enfin s’acheter des vitamines de bonne qualité. L’ancien ministre de la Culture, profitant de ses bonnes relations avec les membres du Gouvernement, distribue au gré de ses désirs des prix et des bourses impressionnantes et se réjouit de permettre aux célébrités d’aller chez le dentiste. Ces situations grotesques suffisent à imaginer le désarroi des artistes dans le pays. Ils étaient autrefois portés au pinacle, dotés d’un statut sacré ; ils sont aujourd’hui logés à la même enseigne que les autres et ont parfois du mal à l’accepter.
Le trajet d’Eimuntas Nekrossius contrebalance ce qui vient d’être dit. Il a à son actif un nombre impressionnant de tournées internationales ; ses nombreux prix, ses multiples publications, la reconnaissance mondiale lui ont apporté la sécurité matérielle. L’univers de Nekrossius s’inspire à la fois de la vie quotidienne dans la campagne lituanienne et des mythes universels. Les classiques russes Tchekhov, Gogol, Pouchkine et Shakespeare sont ses auteurs préférés (il vient de monter HAMLET et MACBETH). Ses spectacles ne durent pas moins de quatre heures. Si l’on fait l’effort de rester jusqu’à la fin, on apprendra des choses inouïes sur soi-même et le monde. Le théâtre visionnaire de Nekrossius dresse un portrait de l’âme contemporaine. Ce génie du théâtre lituanien, comme Rimas Tuminas ou Jonas Vaitkus, appartient à la génération des maîtres : il a commencé la mise en scène il y a plus de vingt ans, du temps où l’art théâtral parlait un langage de la métaphore.
Aujourd’hui, le théâtre lituanien n’est plus coupé du monde : certains metteurs en scène, certains spectacles partent en tournée. Le théâtre Lituanien n’a jamais autant voyagé. Et vice versa : jamais autant de spectacles étrangers ne sont venus à Vilnius. La grande nouveauté, c’est que les idées circulent et transforment radicalement la manière dont on pense et fait du théâtre en Lituanie. Alors que les hommes politiques débattent de l’extension de l’Union européenne, Oskaras Korsunovas, proclame effrontément que les concepts d’Est et d’Ouest sont désormais obsolètes. Preuve en est sa relation avec Thomas Ostermeier, le plus célèbre des jeunes metteurs en scène allemands, et leurs préoccupations communes : tous deux montent SHOPPING AND FUCKING de Marc Ravenhill, TÊTE BRÛLÉE (Feuergesicht) de Marius von Mayenburg ; et tous les deux sont conscients d’appartenir à une même jeune génération.
Le jeune théâtre lituanien a su s’adapter avec simplicité et évidence aux changements. Il a vite compris les lois du marché et de la demande. Afin d’attirer l’attention du public et des producteurs, il n’a pas hésité à mêler sur scène les univers de la mode, de la musique populaire, de la danse et celui de l’art dramatique. Même Nekrossius s’est pris au jeu : il a choisi pour jouer Hamlet, l’idole de la pop musique lituanienne, Andrius Mamontovas, et a ainsi fait venir au théâtre des foules de jeunes spectateurs. Aucun metteur en scène n’a su si bien attirer au théâtre le « public des masses ». Andzelika Cholina, jeune chorégraphe, choisit des sujets accrocheurs (Carmen, Marlène Dietrich), commande les costumes chez le plus célèbre des jeunes stylistes lituaniens et met sur le même plateau des danseurs du ballet et des acteurs. Résultat : les salles de théâtre sont combles, ce qui ne s’était pas vu depuis la grande époque soviétique. Gintaras Varnas travaille en indépendant. Pour gagner sa vie, entre deux créations théâtrales, il n’hésite pas à mettre en scène des défilés de mode. Korsunovas non plus. Pour l’inauguration d’un festival de mode international, il a mis en scène un spectacle COCO CHANEL où il mêlait acteurs célèbres, musiciens et danseurs lituaniens.
Qu’est-ce qui fait donc que Oskaras Korsunovas soit devenu leader de la jeune génération ?Tout d’abord, la trilogie de spectacles qu’il a mis en scène entre 1990 et 1994 en s’inspirant des œuvres d’OBERIOU (Association pour un Art Réel), un groupe d’auteurs russes avant-gardistes des années 30 – 40. À la tradition du théâtre de métaphore, Korsunovas a opposé Le burlesque et le goût pour l’absurde de Daniil Harms et d’Alexandre Vvedenski. Pendant le spectacle, une fois le spectateur désorienté, l’enfant espiègle devient sérieux, et parle des forces qui régissent la vie, le hasard, le destin et la mort. Le succès de la trilogie a eu un tel retentissement international qu’il a fallu deux années à Korsunovas pour se concentrer sur un nouveau spectacle. Aujourd’hui, après plus d’une dizaine de mises en scène, le langage mûri d’Oskaras Korsunovas a quelque peu changé de cible. Il dit s’intéresser avant tout à la relation avec le public, à rencontrer ses préoccupations contemporaines. Le jeu outré a disparu, le burlesque a fait place à la subtilité psychologique et à une esthétique qualifiée parfois de « boîte de nuit ».
Le théâtre de répertoire reste toujours la structure dominante du théâtre Lituanien comme de celui des autres pays qui ont été sous la coupe soviétique. L’État n’a de cesse de clamer qu’aucun de ses théâtres n’a dû fermer ses portes. Mais ce qu’il tait, c’est que son soutien est insuffisant, que ce n’est pas grâce à lui que l’on paye les mises en scène et les acteurs. La plupart des metteurs en scène ont d’ailleurs quitté les structures d’État. Les uns, comme Eimuntas Nekrossius et Oskaras Korsunovas ont créé leur propre compagnie, d’autres, comme Jonas Vaitkus ou Gintaras Varnas, se sont mis en « free lance ». Paradoxalement, les spectacles les plus passionnants en Lituanie se font en marge des structures nationales. L’État se trouve dans une situation inconfortable : il continue, par tradition, à financer des structures désormais improductives.
Le réseau théâtral indépendant essaie de se constituer depuis dix ans, depuis que le pays a acquis son indépendance. Si les conditions juridiques et financières avaient été plus favorables, peut-être aurionsnous aujourd’hui un paysage indépendant luxuriant. La plupart ont alterné faillite et renaissance et restent aujourd’hui fragiles parce que l’État n’a pas encore inventé de plan culturel efficace pour les soutenir. Il a pourtant aidé Nekrossius à fonder son théâtre « Meno fortas » (Le Fort de l’Art) et Korsunovas à monter certains de ses spectacles. Mais il soutient les indépendants selon « l’ordre d’exception ». Ce qui pose aux autres la question des critères choisis : pourquoi donne-t-on à certains des conditions pour créer, et pas aux autres ? Seuls les artistes ayant déjà acquis une renommée internationale sont assurés du soutien de l’État. Et encore. Il est aujourd’hui urgent que l’État institue un système de partage clair, qu’il remplace les mécanismes du passé inopérants aujourd’hui.

