Le désarroi des artistes

Le désarroi des artistes

Lituanie

Le 12 Juin 2000

A

rticle réservé aux abonné·es
Article publié pour le numéro
L'Est désorienté-Couverture du Numéro 64 d'Alternatives ThéâtralesL'Est désorienté-Couverture du Numéro 64 d'Alternatives Théâtrales
64
Article fraîchement numérisée
Cet article rejoint tout juste nos archives. Notre équipe le relit actuellement pour vous offrir la même qualité que nos éditions papier. Pour soutenir ce travail minutieux, offrez-nous un café ☕

« J’AI LU VOTRE C. V., vous n’avez fait rien de spé­cial », dit une pro­tag­o­niste du spec­ta­cle LES CHARLOTTES récem­ment mis en scène au Théâtre d’Oskaras Kor­suno­vas. Deux jeunes actri­ces cherchent du tra­vail ; on leur pro­pose de jouer dans une pièce qui racon­te leur his­toire, celle de deux actri­ces qui cherchent du tra­vail. Cette comédie qui par­le finale­ment moins du monde théâ­tral que de la dif­fi­culté à vivre dans la société con­tem­po­raine, a touché au cœur le pub­lic litu­anien. Elle est révéla­trice de la vital­ité du théâtre en Litu­anie et de sa per­ti­nence sociale. L’his­toire de ces deux femmes qui lut­tent pour sur­vivre est dans le même esprit vir­u­lent et effi­cace que SHOPPING AND FUCKING mon­té par Oskaras Kor­suno­vas. Oskaras Kor­suno­vas met en scène depuis une bonne dizaine d’an­nées, mais c’est seule­ment l’année dernière qu’il a acquis son indépen­dance. Il a en effet d’abord tra­vail­lé au Théâtre nation­al de Litu­anie où il a créé entre autres ROBERTO ZUCCO de Bernard-Marie Koltès, PS. DOSSIER O.K. de Sig­i­tas Parul­skis et n’a fondé sa com­pag­nie indépen­dante que l’année dernière. Qu’il tra­vaille en son nom ou pour le Théâtre nation­al ne fait pas grande dif­férence aux yeux des spec­ta­teurs. Mais cette sit­u­a­tion floue est très symp­to­ma­tique de l’état du théâtre dans le pays. Quel est-il ? À quoi ressem­ble son Cur­ricu­lum Vitæ ? 

L’ac­trice qui vient de recevoir la plus impor­tante récom­pense de L’É­tat, le Prix nation­al d’Art et Cul­ture, avoue dans une inter­view qu’elle pour­ra enfin s’a­cheter des vit­a­mines de bonne qual­ité. L’an­cien min­istre de la Cul­ture, prof­i­tant de ses bonnes rela­tions avec les mem­bres du Gou­verne­ment, dis­tribue au gré de ses désirs des prix et des bours­es impres­sion­nantes et se réjouit de per­me­t­tre aux célébrités d’aller chez le den­tiste. Ces sit­u­a­tions grotesques suff­isent à imag­in­er le désar­roi des artistes dans le pays. Ils étaient autre­fois portés au pina­cle, dotés d’un statut sacré ; ils sont aujourd’hui logés à la même enseigne que les autres et ont par­fois du mal à l’accepter. 

Le tra­jet d’Eimuntas Nekros­sius con­tre­bal­ance ce qui vient d’être dit. Il a à son act­if un nom­bre impres­sion­nant de tournées inter­na­tionales ; ses nom­breux prix, ses mul­ti­ples pub­li­ca­tions, la recon­nais­sance mon­di­ale lui ont apporté la sécu­rité matérielle. L’u­nivers de Nekros­sius s’in­spire à la fois de la vie quo­ti­di­enne dans la cam­pagne litu­ani­enne et des mythes uni­versels. Les clas­siques russ­es Tchekhov, Gogol, Pouchkine et Shake­speare sont ses auteurs préférés (il vient de mon­ter HAMLET et MACBETH). Ses spec­ta­cles ne durent pas moins de qua­tre heures. Si l’on fait l’ef­fort de rester jusqu’à la fin, on appren­dra des choses inouïes sur soi-même et le monde. Le théâtre vision­naire de Nekros­sius dresse un por­trait de l’âme con­tem­po­raine. Ce génie du théâtre litu­anien, comme Rimas Tumi­nas ou Jonas Vaitkus, appar­tient à la généra­tion des maîtres : il a com­mencé la mise en scène il y a plus de vingt ans, du temps où l’art théâ­tral par­lait un lan­gage de la métaphore. 

Aujourd’hui, le théâtre litu­anien n’est plus coupé du monde : cer­tains met­teurs en scène, cer­tains spec­ta­cles par­tent en tournée. Le théâtre Litu­anien n’a jamais autant voy­agé. Et vice ver­sa : jamais autant de spec­ta­cles étrangers ne sont venus à Vil­nius. La grande nou­veauté, c’est que les idées cir­cu­lent et trans­for­ment rad­i­cale­ment la manière dont on pense et fait du théâtre en Litu­anie. Alors que les hommes poli­tiques débat­tent de l’ex­ten­sion de l’Union européenne, Oskaras Kor­suno­vas, proclame effron­té­ment que les con­cepts d’Est et d’Ouest sont désor­mais obsolètes. Preuve en est sa rela­tion avec Thomas Oster­meier, le plus célèbre des jeunes met­teurs en scène alle­mands, et leurs préoc­cu­pa­tions com­munes : tous deux mon­tent SHOPPING AND FUCKING de Marc Raven­hill, TÊTE BRÛLÉE (Feuer­gesicht) de Mar­ius von Mayen­burg ; et tous les deux sont con­scients d’appartenir à une même jeune généra­tion. 

Le jeune théâtre litu­anien a su s’adapter avec sim­plic­ité et évi­dence aux change­ments. Il a vite com­pris les lois du marché et de la demande. Afin d’at­tir­er l’at­ten­tion du pub­lic et des pro­duc­teurs, il n’a pas hésité à mêler sur scène les univers de la mode, de la musique pop­u­laire, de la danse et celui de l’art dra­ma­tique. Même Nekros­sius s’est pris au jeu : il a choisi pour jouer Ham­let, l’idole de la pop musique litu­ani­enne, Andrius Mamon­to­vas, et a ain­si fait venir au théâtre des foules de jeunes spec­ta­teurs. Aucun met­teur en scène n’a su si bien attir­er au théâtre le « pub­lic des mass­es ». Andze­li­ka Choli­na, jeune choré­graphe, choisit des sujets accrocheurs (Car­men, Mar­lène Diet­rich), com­mande les cos­tumes chez le plus célèbre des jeunes styl­istes litu­aniens et met sur le même plateau des danseurs du bal­let et des acteurs. Résul­tat : les salles de théâtre sont combles, ce qui ne s’é­tait pas vu depuis la grande époque sovié­tique. Gin­taras Var­nas tra­vaille en indépen­dant. Pour gag­n­er sa vie, entre deux créa­tions théâ­trales, il n’hésite pas à met­tre en scène des défilés de mode. Kor­suno­vas non plus. Pour l’in­au­gu­ra­tion d’un fes­ti­val de mode inter­na­tion­al, il a mis en scène un spec­ta­cle COCO CHANEL où il mêlait acteurs célèbres, musi­ciens et danseurs litu­aniens. 

Qu’est-ce qui fait donc que Oskaras Kor­suno­vas soit devenu leader de la jeune généra­tion ?Tout d’abord, la trilo­gie de spec­ta­cles qu’il a mis en scène entre 1990 et 1994 en s’in­spi­rant des œuvres d’OBE­RI­OU (Asso­ci­a­tion pour un Art Réel), un groupe d’au­teurs russ­es avant-gardistes des années 30 – 40. À la tra­di­tion du théâtre de métaphore, Kor­suno­vas a opposé Le bur­lesque et le goût pour l’absurde de Dani­il Harms et d’Alexan­dre Vve­den­s­ki. Pen­dant le spec­ta­cle, une fois le spec­ta­teur désori­en­té, l’enfant espiè­gle devient sérieux, et par­le des forces qui régis­sent la vie, le hasard, le des­tin et la mort. Le suc­cès de la trilo­gie a eu un tel reten­tisse­ment inter­na­tion­al qu’il a fal­lu deux années à Kor­suno­vas pour se con­cen­tr­er sur un nou­veau spec­ta­cle. Aujourd’hui, après plus d’une dizaine de mis­es en scène, le lan­gage mûri d’Oskaras Kor­suno­vas a quelque peu changé de cible. Il dit s’in­téress­er avant tout à la rela­tion avec le pub­lic, à ren­con­tr­er ses préoc­cu­pa­tions con­tem­po­raines. Le jeu out­ré a dis­paru, le bur­lesque a fait place à la sub­til­ité psy­chologique et à une esthé­tique qual­i­fiée par­fois de « boîte de nuit ». 

Le théâtre de réper­toire reste tou­jours la struc­ture dom­i­nante du théâtre Litu­anien comme de celui des autres pays qui ont été sous la coupe sovié­tique. L’É­tat n’a de cesse de clamer qu’au­cun de ses théâtres n’a dû fer­mer ses portes. Mais ce qu’il tait, c’est que son sou­tien est insuff­isant, que ce n’est pas grâce à lui que l’on paye les mis­es en scène et les acteurs. La plu­part des met­teurs en scène ont d’ailleurs quit­té les struc­tures d’État. Les uns, comme Eimuntas Nekros­sius et Oskaras Kor­suno­vas ont créé leur pro­pre com­pag­nie, d’autres, comme Jonas Vaitkus ou Gin­taras Var­nas, se sont mis en « free lance ». Para­doxale­ment, les spec­ta­cles les plus pas­sion­nants en Litu­anie se font en marge des struc­tures nationales. L’É­tat se trou­ve dans une sit­u­a­tion incon­fort­able : il con­tin­ue, par tra­di­tion, à financer des struc­tures désor­mais impro­duc­tives. 

Le réseau théâ­tral indépen­dant essaie de se con­stituer depuis dix ans, depuis que le pays a acquis son indépen­dance. Si les con­di­tions juridiques et finan­cières avaient été plus favor­ables, peut-être auri­on­snous aujour­d’hui un paysage indépen­dant lux­u­ri­ant. La plu­part ont alterné fail­lite et renais­sance et restent aujourd’hui frag­iles parce que l’État n’a pas encore inven­té de plan cul­turel effi­cace pour les soutenir. Il a pour­tant aidé Nekros­sius à fonder son théâtre « Meno for­t­as » (Le Fort de l’Art) et Kor­suno­vas à mon­ter cer­tains de ses spec­ta­cles. Mais il sou­tient les indépen­dants selon « l’ordre d’ex­cep­tion ». Ce qui pose aux autres la ques­tion des critères choi­sis : pourquoi donne-t-on à cer­tains des con­di­tions pour créer, et pas aux autres ? Seuls les artistes ayant déjà acquis une renom­mée inter­na­tionale sont assurés du sou­tien de l’État. Et encore. Il est aujourd’hui urgent que l’É­tat institue un sys­tème de partage clair, qu’il rem­place les mécan­ismes du passé inopérants aujourd’hui. 

A

rticle réservé aux abonné·es
Envie de poursuivre la lecture?

Les articles d’Alternatives Théâtrales en intégralité à partir de 5 € par mois. Abonnez-vous pour soutenir notre exigence et notre engagement.

S'abonner
Déjà abonné.e ?
Identifiez-vous pour accéder aux articles en intégralité.
Se connecter
Accès découverte 1€ - Accès à tout le site pendant 24 heures
Essayez 24h
1
Partager
auteur
Écrit par Elona Bajoriniene
Elona Bajoriniene est cri­tique de théâtre. Elle a longtemps col­laboré à la revue litu­ani­enne KULTUROS BARAI.Plus d'info
Partagez vos réflexions...
Précédent
Suivant
Article publié
dans le numéro
L'Est désorienté-Couverture du Numéro 64 d'Alternatives Théâtrales
#64
mai 2025

L’Est désorienté

13 Juin 2000 — Un petit bout d’histoire LE THÉÂTRE SLOVÈNE est sans doute un des grands inconnus du mouvement théâtral européen. Aux yeux…

Un petit bout d’histoire LE THÉÂTRE SLOVÈNE est sans doute un des grands incon­nus du mou­ve­ment théâ­tral européen.…

Par Jana Pavlic
Précédent
11 Juin 2000 — AUCUN ART n'a su résister à la désintégration de l’ancienne Yougoslavie. Le chéâtre moins que les autres. En effet, selon…

AUCUN ART n’a su résis­ter à la dés­in­té­gra­tion de l’ancienne Yougoslavie. Le chéâtre moins que les autres. En effet, selon une enquête menée auprès des pro­fes­sion­nels les plus en vue du pays, la décom­po­si­tion du…

Par Yvan Medenica
La rédaction vous propose

Bonjour

Vous n'avez pas de compte?
Découvrez nos
formules d'abonnements

Mot de passe oublié ?
Mon panier
0
Ajouter un code promo
Sous-total