AUCUN ART n’a su résister à la désintégration de l’ancienne Yougoslavie. Le chéâtre moins que les autres. En effet, selon une enquête menée auprès des professionnels les plus en vue du pays, la décomposition du théâtre aurait précédé celle de l’État.
L’enquête fut menée pendant le festival Sterjino Pozorje. Créé à Novi Sad à la fin des années 70, c’est le festival Le plus important du pays. Or, de l’avis de certains il aurait toujours accordé un soutien tout à fait partial aux compagnies institutionnelles. Pourtant, au début des années 90, ces compagnies ont progressivement renoncé à y participer, ce qui est un signe évident de la désintégration de l’État. Depuis, Sterjino Pozorje n’a cessé de suivre, mieux encore, d’annoncer les événements politiques : le festival laisse aujourd’hui transparaître les rapports tendus qu’entretiennent le Monténégro et la Serbie.
L’État a créé Sterjino Pozorje dans le but précis de développer « l’esprit yougoslave » dans le domaine du théâtre, ce qui l’a amené à subir Le sort du pays. Comment aurait-il pu continuer à avoir lieu dès lors que la nation se trouvait démantelée ? Cependant on peut se demander s’il a jamais existé en Yougoslavie de conception nationale du théâtre qui soit vivante et originale.
Il y a bien eu le projet de KPGT : un projet de théâtre itinérant qui rassemblait des acteurs, metteurs en scène, auteurs, et dramaturges venus de partout. Le projet n’a pas reçu le soutien de l’État. Il n’était pas conforme à sa conception de « l’esprit yougoslave ». Le KPGT ne prônait pas un esprit national de façade et ne se voyait sûrement pas comme un foyer nationaliste ; il avait un réel projet artistique : monter des textes écrits en épisodes et présenter des relectures audacieuses des classiques.
Après la décomposition de la Yougoslavie, le KPGT a tenté de conserver son autonomie, mais en vain : Ljubisa Ristic, qui a initié ce projet, est aujourd’hui le numéro deux du le parti de Mirjana Markovic, l’épouse de président Milosevic ; son assise politique l’a dénaturé : le KPGT n’est plus sans lieu, il a récemment élu domicile dans une somptueuse bâtisse belgradoise où il présente des spectacles sans envergure artistique.
La Yougoslavie n’existe plus en tant qu’union fédérale. Elle n’est plus composée que de deux provinces : la Serbie et le Monténégro.
Comment le théâtre y a‑t-il évolué pendant ces dix dernières années ? Le monde théâtral s’est toujours efforcé de rester à l’écart du politique. Pourtant, son histoire est intimement liée aux aléas historiques et aux changements politiques.
Pendant la guerre (1991 – 1994), le théâtre serbe a évité de prendre une position pacifiste nette et claire et de s’engager en conséquence. Il s’est réfugié dans un répertoire et un mode d’expression qui le lui permettaient. C’est une attitude typique de refoulement.
Au Théâtre National, on donnait les pièces anachroniques de réalisme psychologique américain et des pièces contemporaines insignifantes inspirées de l’histoire serbe. L’Atelier 212 alternait vaudevilles et drames romantiques dans des mises en scène extrêmement conventionnelles. Les grands succès du moment n’étaient autres que L’OISEAU BLEU de Maeterlinck, éthéré et onirique, ou L’ILLUSION COMIQUE de Corneille.
C’est en 1994 – 95 avec TROILUS ET CRESSIDA de Shakespeare, LES DERNIERS JOURS DE L’HUMANITÉ de Krauss, LE TONNEAU DE POUDRE de Dejan Dukovski que se produisit un renversement soudain : le théâtre serbe décida de s’atteler sérieusement à la question politique. Il ne faut cependant pas perdre de vue que ce tournant coïncide avec le début de l’action pacificatrice du régime serbe.
Donnons une autre preuve de l’implication intime du théâtre et du politique. Au printemps 1997, le régime a dû avouer, sous la pression des manifestations étudiantes et citoyennes, sa débâcle électorale. L’opposition démocrate est alors parvenue au pouvoir et l’une de ses premières mesures a consisté à changer les directeurs dans la majorité des théâtres de Belgrade. Les nouveaux directeurs nommés étaient jeunes, dynamiques, et ouverts sut l’Europe. Ils ont en premier lieu complètement changé leur répertoire, choisissant de monter avant tout des pièces contemporaines, ce qui était une démarche radicalement nouvelle. Leurs prédécesseurs ne présentaient pas de pièces contemporaines, d’abord bien entendu pour des raisons politiques, mais aussi par ignorance : le pays était, ne l’oublions pas totalement isolé du reste du monde !
En 1997, on a donc commencé à voir sur les affiches les noms d’auteurs vivants comme ceux de Yasmina Reza, Ronald Harwood, Martin McDonagh, Eric-Emmanuel Schmitt, etc. Mais les mises en scène étaient loin d’employer un langage théâtral révolutionnaire ! Ce nouveau répertoire a néanmoins marqué un tournant important :il a délivré de sa rancœur xénophobe la société serbe, coupée du reste de monde, isolée et punie par la communauté internationale. En même temps qu’elle s’ouvrait sur le monde, la Yougoslavie découvrait le théâtral commercial …
Mais le renouveau théâtral de cette époque a fait long feu. Il a brutalement été interrompu par les bombardements de l’OTAN qui ont eu lieu en avril, mai et juin 1999. Pas complètement toutefois ! Du moins si l’on en croit le décret promulgué par le Conseil municipal de Belgrade qui déclare l’entrée des théâtres gratuite et décide que les représentations doivent avoir lieu les après-midi, afin que le public puisse rentrer avant la nuit et les habituelles attaques nocturnes.

