Alternatives Théâtrales : Dans vos spectacles, vous utilisez à la fois des marionnettes et des comédiens. Comment et pourquoi avez-vous choisi de recourir à la marionnette ?
Ézéchiel Garcia-Romeu : J’ai commencé par la marionnette et je l’ai toujours utilisée. Pour moi, c’est une nature, comme on est gros ou maigre, petit, blond… Je ne me suis jamais trop posé la question. J’aimais ça avant tout et j’avais envie de le pratiquer en tant qu’art.
Je trouve que c’est aussi un moyen d’expression dramatique qui peut être compris par un public très large, en dehors du langage écrit. C’est pour moi un médiateur pour aller vers ce que je veux exprimer de plus profond. Je le fais naturellement avec la marionnette.
A. T. : Vous considérez-vous comme un marionnettiste ?
É. G.-R. : Je n’aime pas le terme marionnette parce qu’il y a une connotation derrière ce mot. On considère ce genre comme l’enfant pauvre du théâtre. Je ne me sens pas non plus appartenir à une catégorie, ni de marionnettiste, ni de metteur en scène. J’espère en tout cas en faisant mon travail le faire le mieux possible et quand je le fais, je pense au théâtre avec un grand T.
Je ne pense pas à la marionnette. Elle vient naturellement, elle est nécessaire pour que je me sente bien dans mes spectacles.
A. T. : Qu’est-ce que les marionnettes apportent précisément à vos spectacles ? Qu’est-ce qu’elles expriment de plus que les comédiens ?
É. G.-R. : Les marionnettes sont des objets. Je les fabrique de façon à ce qu’elles puissent avoir une multitude de significations. Ces significations sont directes ; elles sont dépouillées de toute affectation, de tout trouble mental, psychologique qu’un acteur a, et qui sont des barrières pour l’interprétation. La marionnette est centrée en elle-même, comme l’explique Kleist. C’est un objet d’une perfection absolue parce qu’il n’est pas habité du tout. Rien ne peut le troubler. Cette perfection de présence – ou d’absence – totale est un outil dramatique extraordinaire parce qu’on peut justement l’investir complètement, le dramatiser. C’est une matière très malléable.
A. T. : Comment l’acteur s’intègre-t-il dans ce travail avec les marionnettes ?
É. G.-R. : Ce sont deux mondes qui se concurrencent et comme les enfants, les marionnettes ont une capacité d’attraction très forte, que les acteurs ont difficilement. Très peu d’acteurs l’atteignent. Aussi le travail de conciliation est-il très difficile mais c’est justement cela qui est intéressant : comment l’acteur peut-il devenir, par sa propre démarche, par sa propre prise de conscience « sa propre marionnette », comme le disait Vitez, c’est-à-dire un être qui va atteindre sa perfection, son équilibre, sa tranquillité, sa neutralité absolue et à partir de cet axe, va pouvoir être l’interprète, devenir l’instrument, l’objet ou la chose à travers laquelle vont passer et habiter tous les sens.
A. T. : Comment cette recherche se met-elle en place pendant les répétitions ?
É. G.-R. : Ça ne se passe pas toujours facilement parce que très peu d’acteurs sont préparés à la marionnette. Les écoles en France, par exemple le Conservatoire, ne forment pas les acteurs à la marionnette. Elles les forment au masque mais c’est tout à fait différent, parce que le masque, c’est l’acteur lui-même qui le porte. Il ne sait pas porter la marionnette comme il porterait un masque. L’acteur fait une division très nette entre lui et le personnage. Très souvent il se met plus en situation de spectateur qu’en situation d’acteur face à elle. C’est une chose très difficile à travailler dans les courts moments qu’on a avec un acteur. Il faudrait peut- être créer une école ou un laboratoire où on travaillerait ce rapport de l’acteur à la marionnette.
A. T. : Qu’attendez-vous précisément des comédiens ?
É. G.-R. : Il faut que l’acteur comprenne de quoi il s’agit, profondément. C’est un pari très difficile à assumer par un comédien parce que jouer avec une marionnette ou devant une marionnette, ça veut dire aussi s’accorder à cet instrument qu’est la marionnette, accorder son propre corps, ses propres sensations à cet instrument parfait. Quant à la marionnette, il ne suffit pas de dire que c’est une marionnette ou une poupée pour qu’elle ait une présence absolue, évidemment. Cette présence se dégage à partir du travail de la construction de la marionnette, du personnage. Cette création est un secret de cuisine que je ne connais pas moi- même mais quand je crée les poupées, je sais que je suis en train d’investir une part de moi-même très importante. Je n’éprouve aucun besoin d’analyser pourquoi je les fais comme ça et comment je les fais. En tout cas je sais que je les fais de la manière la plus amoureuse possible, la plus parfaite possible de façon à ce que sur scène, elles soient un phare, une lumière, un pôle d’énergie.
A. T. : La création des poupées est-elle la première étape de la création du spectacle ?
É. G.-R. : Non, c’est selon, ça se fait au fur et à mesure. L’idéal est en effet de commencer par les marionnettes, d’avoir tout sur place au début des répétitions de manière à ce que le travail se fasse parallèlement. Ce n’est pas souvent possible.
A. T. : Actuellement, de plus en plus de metteurs en scène de théâtre utilisent la marionnette. Comment l’expliquez-vous ?
É. G.-R. : Le théâtre est depuis toujours à la recherche de nourriture, de sources d’inspiration, de remise en question de ce qu’est un acteur, de ce qu’est la scène, de ce qu’est l’acte théâtral. Depuis 1995, lorsque mes spectacles ont commencé à être vus, je pense que beaucoup de metteurs en scène n’ont pas été indifférents à ce travail-là. De même le travail d’Émilie Valentin a été remarqué depuis six, sept ans, et comme moi elle a été intégrée au monde du théâtre en France. C’est cette intégration qui fait qu’on crée un désir chez les metteurs en scène de travailler avec les nouveaux venus, les nouveaux personnages que sont les marionnettes. Je suis assez fier de ça. Je ne peux pas affirmer que ce soit grâce à moi, mais je fais partie de cette mouvance. Tant mieux si ça profite à la marionnette.
A. T. : Pensez-vous que cette ouverture va contribuer à ce que la marionnette soit perçue différemment et qu’elle aura une influence sur son avenir ?

É. G.-R. : Je ne pense pas. Ça pourrait ouvrir des perspectives si la marionnette était parfaitement bien utilisée. Mais comme il n’y pas de tradition de marionnette en France – ou plutôt qu’elle s’est perdue, comme tous les arts populaires – on ne peut pas en créer une. À l’époque où on vit, c’est très difficile de créer des traditions. Nous vivons dans un monde mouvant, rapide, qui fonctionne beaucoup dans la précipitation, voire dans le chaos, et le théâtre est aujourd’hui davantage soumis à un phénomène de mode : on a des apparitions de tendances. Ces tendances peuvent avoir une durée de vie de dix, quinze ans. Ça peut être la durée de vie de la carrière d’un metteur en scène, mais c’est très court.
Donc ce n’est pas parce qu’en ce moment il y a un engouement pour la marionnette qu’on va tout d’un coup institutionnaliser la chose. D’ailleurs si on l’institutionnalise, ce ne sera plus cet objet de création, de liberté dans lequel l’artiste peut se retrouver dans une conversation intérieure. Ce qui est institutionnel a une mission, des projections d’avenir, est donc soumis au rendement plus qu’à la surprise, et devient re-création plus que création. Ce n’est pas forcément souhaitable.
Propos recueillis par Marie-Pierre Demarty.







