« La marionnette ne peut pas être bavarde »
Entretien
Marionnettes

« La marionnette ne peut pas être bavarde »

Entretien avec Grégoire Callies

Le 1 Nov 2000

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Le théâtre dédoublé-Couverture du Numéro 65-66 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre dédoublé-Couverture du Numéro 65-66 d'Alternatives Théâtrales
65 – 66

ALTERNATIVES THÉÂTRALES : Selon vous quelle place la mar­i­on­nette occupe-t-elle dans le paysage théâ­tral ?

Gré­goire Cal­lies : Je peux par­ler en tout cas de ce qui se passe à Stras­bourg où je dirige le TJP, qui, tra­di­tion­nelle­ment, fait de la mar­i­on­nette, puisqu’il organ­ise depuis sa créa­tion, tous les deux ans, le Fes­ti­val des Giboulées. C’est pourquoi, chez nous, le critère de choix de la pro­gram­ma­tion ne se fait pas sur le genre. Il nous faut aus­si penser en ter­mes de jauge, et les spec­ta­cles de mar­i­on­nettes que l’on peut accueil­lir dans la grande salle sont rares.

A. T. : Com­ment s’explique selon vous la ten­dance à can­ton­ner la mar­i­on­nette au Jeune Pub­lic ?

G.C. : Il y a tou­jours eu en France des com­pag­nies de mar­i­on­nettes pour créer des spec­ta­cles tout pub­lic à côté de spec­ta­cles jeune pub­lic, mais seuls se vendent les spec­ta­cles pour enfants. C’est la néces­sité économique qui per­pétue le can­ton­nement. La sit­u­a­tion est dif­férente en Ital­ie ou en Alle­magne : ils ont des réseaux de mar­i­on­nettes pour adultes ce qui s’explique his­torique­ment parce que de forts courants d’art mod­erne, le Bauhaus par exem­ple, ont entraîné avec eux la mar­i­on­nette. En France, dans les années 20, Éric Satie com­pose des musiques pour des spec­ta­cles de mar­i­on­nettes, Picas­so peint des décors pour mar­i­on­nettes, Paul Klee fab­rique des mar­i­on­nettes… Il n’y avait pas du tout cet ostracisme. Et dans les années trente, plus rien. Quelle en est la rai­son ? Je ne sais pas mais telle est la sit­u­a­tion : en France on a ten­dance à assim­i­l­er les mar­i­on­nettes à Guig­nol, et à les des­tin­er aux enfants. Cela est en train de chang­er. Lente­ment, aus­si parce que beau­coup de mar­i­on­net­tistes ont du mal à acquérir un réflexe d’ouverture : ils ont à la fois envie d’être recon­nus et ne s’en don­nent pas tou­jours les moyens. Nous avons par exem­ple du mal à laiss­er entr­er dans le milieu la cri­tique pro­fes­sion­nelle, par peur, sans doute, d’avoir à se remet­tre en ques­tion. Mais il est vrai qu’il y a une toute nou­velle généra­tion de com­pag­nies venues sou­vent du théâtre qui se pro­tège moins, qui a davan­tage envie d’avoir des retours cri­tiques, de sor­tir des fes­ti­vals spé­cial­isés. Je pense à des com­pag­nies comme le Clas­tic Théâtre de François Lazaro, le Théâtre de l’Arc en terre de Mas­si­mo Shus­ter, à Amoros et Augustin, à d’autres qui mélan­gent les formes, se heur­tent à l’écriture con­tem­po­raine, pren­nent des risques.

A. T. : Le change­ment est-il sim­ple­ment dû à l’accession d’esprits éclairés à la tête d’institutions théâ­trales ou aurait-il une cause plus pro­fonde ?

G. C. : J’ai l’impression que le théâtre d’objet et de mar­i­on­nette est peut-être encore plus per­ti­nent main­tenant qu’il y a quar­ante ou cinquante ans. Je lierais ce change­ment à la nais­sance de nou­veaux con­cepts, de nou­velles pen­sées, à celle de Deleuze, de Fou­cault, à l’évolution même de la philoso­phie con­tem­po­raine. Est-ce que ce n’est pas tout sim­ple­ment lié à la réflex­ion sur le retour de la bar­barie, à la fin d’un cer­tain human­isme, à une manière de con­sid­ér­er autrement le poids de la vie et le rôle de la mort ? Car la mar­i­on­nette ne par­le que de ça, du rap­port entre la vie et la mort. Cela ne cor­re­spond-il pas aus­si à notre besoin d’interroger notre pou­voir de créer lit­térale­ment la vie, d’être démi­urge ? Ces ques­tion­nements sont immé­di­ate­ment trans­mis­si­bles en mar­i­on­nettes. De mon point de vue, ce que sert très bien la mar­i­on­nette ce sont les apho­rismes. Tout ce qui est de l’ordre du sym­bol­ique, elle va le trans­met­tre de manière directe. C’est pourquoi une pièce comme LÉONCE ET LÉNA se prê­tait si bien à une adap­ta­tion pour mar­i­on­nettes. C’est une suc­ces­sion de pen­sées, qui sont par­fois accolées les unes aux autres. Büch­n­er a écrit sa pièce dans l’urgence, en trois semaines… et ne revendique pas avoir fait œuvre lit­téraire.

A. T. : Asso­ciez-vous acteurs et mar­i­on­nettes, ou bien séparez-vous les gen­res dans vos pro­pres pro­duc­tions ?

G. C. : Dans LÉONCE ET LÉNA, il y a un pro­logue et un épi­logue avec deux acteurs, sinon tout le spec­ta­cle est en mar­i­on­nettes. Le pro­logue donne la règle du jeu : il racon­te que ce n’est pas seule­ment un spec­ta­cle de mar­i­on­nettes, mais l’histoire de deux indi­vidus ( joués par Marie Vitez et moi-même ) qui – racon­tent une his­toire, peut-être con­traints de le faire ad vitam æter­nam parce qu’ils auraient pré­ten­du gag­n­er leur pain à la sueur de leur front et que Büch­n­er avait déclaré ceux-là nuis­i­bles à la société …

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Grégoire Cal­lies est met­teur en scène et directeur du Théâtre Jeune Pub­lic de Stras­bourg depuis 1996. Il a...Plus d'info
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