Le reste en scène
Théâtre
Critique

Le reste en scène

Le 7 Juil 2002
Gravure d'Otto Reigbert pour le théâtre de Fribourg (1912),reproduit par Jean Cassou dans MAURICE MAETERLINCK, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1962, hors-texte, p. 368-369.
Gravure d'Otto Reigbert pour le théâtre de Fribourg (1912),reproduit par Jean Cassou dans MAURICE MAETERLINCK, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1962, hors-texte, p. 368-369.

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Gravure d'Otto Reigbert pour le théâtre de Fribourg (1912),reproduit par Jean Cassou dans MAURICE MAETERLINCK, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1962, hors-texte, p. 368-369.
Gravure d'Otto Reigbert pour le théâtre de Fribourg (1912),reproduit par Jean Cassou dans MAURICE MAETERLINCK, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1962, hors-texte, p. 368-369.
Article publié pour le numéro
Modernité de Maeterlick-Couverture du Numéro 73-74 d'Alternatives ThéâtralesModernité de Maeterlick-Couverture du Numéro 73-74 d'Alternatives Théâtrales
73 – 74

DES DOUZE AVEUGLES de Mau­rice Maeter­linck, il ne reste plus dans le spec­ta­cle d’Arnaud Rykn­er, au Théâtre Nation­al de Toulouse1 que trois voix, qui se parta­gent le texte de faço chorale, trois corps dés­in­car­nés autour d’un spec­tre. Réduc­tion sans laque­lle le temps ne serait peut-être pas par­venu à la sus­pen­sion souhaitée par la pièce. La tem­po­ral­ité de la représen­ta­tion s’apparente alors à un temps de pose pho­tographique dilaté qui nous donne à voir ce que sans cela l’œil aurait prob­a­ble­ment ignoré et grâce auquel les mou­ve­ments se con­fondent avec leurs traces et leurs sou­venirs, les paroles avec leurs échos, les corps avec leur dés­in­car­na­tion dans la frag­men­ta­tion. Les études de mou­ve­ment dont paraît s’inspirer cette mise en scène, dans leur souci même de pré­ci­sion, révè­lent un « réel fan­tas­tique », plus com­plexe qu’une prise directe et dans le même temps en déséquili­bre sur lui-même : tou­jours plus ou moins qu’il sem­ble pou­voir offrir. Tout peut y être vu au tra­vers de cette vis­i­bil­ité nou­velle qui passe ici, avant toute chose, par un ralen­tisse­ment con­sid­érable des mou­ve­ments et un frac­tion­nement du lan­gage qui ouvre l’espace entre les mots. Car LES AVEUGLES, comme finale­ment le titre l’indique2, révèle une optique, un rap­port entre le vis­i­ble et l’invisible que la vision occulte, c’est-à-dire aus­si entre l’audible et l’inouï. Placées dans le noir presque absolu, à peine per­cé de fais­ceaux lumineux qui vien­nent jouer sur une forêt géométrique de guin­des ten­dues entre ciel et terre, sur une scène aux fron­tières floues, estom­pées, les voix, aux sil­hou­ettes ain­si découpées, sem­blent par­fois plus, par­fois moins, jamais en accord avec leur nom­bre, tou­jours en mécompte – en déséquili­bre. Elles sont en super­po­si­tion ou en dis­so­ci­a­tion avec leur devenir fan­tôme, leur dou­ble immo­bil­isé dans le temps ou pro­jeté dans l’avenir, de même que leur verbe, sus­pendu, sem­ble flot­ter au-dessus de la scène, avant de s’immobiliser dans le gel de toute parole.

De toute évi­dence, LES AVEUGLES engage à cette vision en plaçant au cen­tre du dis­posi­tif scénique la présence fan­toma­le du prêtre. Fan­toma­le, moins dans les indi­ca­tions scéniques explicites qui ouvrent la pièce que dans la parole des aveu­gles qui le ren­dent présent ou plutôt ren­dent présent son absence. Pour eux, pour elles en l’occurrence, présent à la vie, il est absent de l’espace. Pour le spec­ta­teur, présent dans l’espace, il a quit­té la vie. Dou­ble devenir fan­tôme qui s’accomplit et se ren­force par ses allées et venues : entrant sur scène à l’orée de la pièce, s’arrachant pénible­ment à la pénom­bre, y revenant bien­tôt, à peine vis­i­ble, puis reparais­sant plus franche­ment dans la lumière, pour y mourir enfin, oserait-on dire. Durant la pièce, objet d’une grande par­tie des dia­logues, il en est aus­si sou­vent le sujet indi­rect, cette forme gram­mat­i­cale pro­pre aux spec­tres. La parole des aveu­gles, l’expression récur­rente « il a dit » et ses vari­antes rap­pelle alors ces comptines enfan­tines, qui croient en leur pou­voir mag­ique d’invocation. La mutité du prêtre est con­tred­ite pas sa parole con­stam­ment rap­portée, ramenée à la présence. Troisième devenir fan­tôme qui, par le déséquili­bre qu’il intro­duit, con­t­a­mine l’ensemble du dis­posi­tif scénique – au point d’absenter aus­si la qua­si-total­ité des élé­ments extérieurs évo­qués par le texte (oiseaux, vent, chien, qui s’imposent alors par leur non-fig­u­ra­tion absolue).

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Écrit par Lionel Ruffel
Lionel Ruf­fel est chercheur à l’U­ni­ver­sité de Toulouse II et co-fon­da­teur de la revue élec­tron­ique Chaoïd créa­tion cri­tique...Plus d'info
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Modernité de Maeterlick-Couverture du Numéro 73-74 d'Alternatives Théâtrales
#73 – 74
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Modernité de Maeterlinck Denis Marleau

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6 Juil 2002 — Denis Marleau met en scène INTÉRIEUR IL N’EST PAS SI FRÉQUENT qu’entre un dramaturge et un metteur en scène finisse…

Denis Mar­leau met en scène INTÉRIEUR IL N’EST PAS SI FRÉQUENT qu’entre un dra­maturge et un met­teur en scène finisse par se révéler, comme naturelle­ment, une sorte d’harmonie préétablie. C’est pour­tant bien en ter­mes d’affinités…

Par Christian Lutaud
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