
C’est à Moscou que Declan Donnellan a mis en scène BORIS GODOUNOV, la pièce de Pouchkine, pièce qui a toujours agité le théâtre russe. Sans doute parce qu’avec LE RÉVIZOR, c’est l’oeuvre qui touche au coeur même des rapports avec le pouvoir et ses excès. Si chez Gogol, qui a écrit son chef‑d’oeuvre à partir d’une idée de Pouchkine, le grotesque l’emporte, chez Pouchkine lui-même c’est la cruauté du politique et de ses stratégies qui s’imposent. Dans cet univers shakespearien qui rappelle « le grand mécanisme » de la prise du pouvoir et de la chute des rois dont parlait Jan Kott, la Russie se reconnaît et les maîtres du trône craignent pareil effet d’identification. Dans les années 30, Meyerhold ne parvint pas au terme de son projet et, plus tard, dans les années 60, Lioubimov rencontra des difficultés tout aussi insurmontables. À l’heure où la vigilance policière de la censure semblait être écartée. C’est à ce texte explosif qu’un metteur en scène anglais s’attaquait.
Tout interdit levé, il plaçait BORIS sous le signe du rapprochement avec la Russie actuelle, la Russie de Poutine et de ses technocrates occidentalisés équipés de talkies-walkies et caméras vidéo. Seul le moine Pimène, dans sa cellule, tapait rageusement à la machine tel un Soljenitsyne avant la lettre, chroniqueur chargé d’écrire la vraie histoire de ce pays démesuré. Ici Boris, bien que vêtu en complet veston, recevait la vieille couronne impériale, et ainsi paré il renvoyait également aux tsars de toujours et au maître actuel du Kremlin que bon nombre de Russes respectent en raison même de cette parenté. D’ailleurs ne lui a‑t-on pas offert pour ses cinquante ans le manteau des vieux maîtres du Kremlin ? Cadeau révélateur.
La Russie reste fidèle à ses fondations et ce Boris contemporain et archaïque en fournit ici la preuve. Mais ce qui était si provocateur comme discours du temps de Meyerhold et Lioubimov le reste-t-il encore aujourd’hui ? Ce qui se percevait alors comme attaque frontale finit maintenant en constat désamorcé. Et il va falloir que le chef d’orchestre Guerguieff parvienne à donner BORIS, l’opéra de Moussorgski, au coeur même du Kremlin et que le tsar meurtrier sorte de la basilique de l’Assomption pour que le rapprochement avec le pouvoir d’aujourd’hui retrouve sa charge explosive.

