À L’ORIGINE, le projet du festival d’Avignon s’est bâti en affichant une volonté originale dans la manière de « fabriquer » son public. Cette part du contrat élaboré en direction du public constitue un des moteurs de la forme festivalière à l’oeuvre à Avignon ; elle en justifie à la fois les dynamiques et les configurations à partir desquelles on s’est représenté la manifestation créée par Vilar. Longtemps idéalisé par l’idéologie qui baignait le développement de la culture d’après-guerre dans un élan qui l’espère « populaire », le public, lui, n’a eu de cesse de se ré-inventer au gré des métamorphoses du Festival.
L’objectif de départ d’Avignon, revendiqué comme tel par l’équipe Vilar, fut d’attirer dans l’ancienne cité des Papes des spectateurs écartés jusque-là du théâtre, auxquels il s’agissait de rendre le goût du spectacle vivant et de donner des motifs de curiosité pour l’art dramatique. « Un art collectif comme celui du théâtre ne peut témoigner valablement dans l’unique Paris », déclare Vilar. Il faut à cette fin être en mesure de « réunir dans les travées de la communion dramatique, le petit boutiquier et le haut magistrat, l’ouvrier et l’agent de change, le facteur des pauvres et le professeur agrégé ». C’est ainsi que s’élabore la légende d’Avignon et de son public. En s’évadant des théâtres clos, le théâtre du Festival s’impose comme une expérience exemplaire et symbolique de décentralisation culturelle, et ce bien avant que cela ne devienne un programme politique établi. Tout comme les Chorégies d’Orange portées avec force par Jean-Serge, le festival d’Avignon de Jean Vilar trouve très vite une identité qui va l’instituer comme une manifestation de référence, qu’il n’est pas possible de méconnaître. Pour Avignon, les retombées en termes d’image, dans un premier temps, puis les retombées en termes économiques, vont participer à la consolidation de la forme festivalière. Cette forme festivalière va rapidement s’étendre à d’autres villes de France pour devenir un véritable outil d’aménagement culturel et durable du territoire. Le triptyque — spectacles/ville de province/réemploi du patrimoine — est le fondement de ce modèle. C’est là, on le pense, une des clefs du succès de la forme « festival » auprès de ce public qui peut, de la sorte, fréquenter la culture en « bras de chemise » et qui, à cause de cela, a grandement contribué à faire croire que ces manifestations estivales pouvaient effacer les différences sociales des individus face au théâtre. Cependant, l’indifférenciation comme gage d’une communauté des spectateurs enfin réunie s’effrite lorsqu’en 1968 sont publiés, dans le supplément des Cahiers du conseil culturel d’Avignon-Expansion, les résultats de la première enquête sociologique menée sur le terrain par une sociologue du CNRS, Janine Larrue. Jean Vilar, qui signe la préface de son travail, évoque sans la nommer une « ombre » qui court sur tous ces tableaux et toutes ces conclusions :
« Voici enfin une enquête sérieuse sur le festival d’Avignon. Voici enfin des données précises. Bref, voici enfin de quoi réfléchir sans illusions et, en définitive, se réjouir. Bien des choses sont à retenir de cette étude de Janine Larrue et notamment : que mouvemente t permanences ont les deux caractéristiques de ces manifestations de l’été. En effet, si 17 % des 6 000 spectateurs ayant répondu aux questions viennent chaque année — et le Festival a 22 ans‑, 48 % par contre venaient l’an dernier pour la première fois. Que dire enfin de cette précision que l’enquête de Janine Larrue nous fournit : que 64 % des spectateur sont moins de 30 ans, 82 % moins de 40 ans. Oh ! il y a une ombre à tous ces tableaux et à toutes ces conclusions et j’en laisse au lecteur le soin ou le souci de la découvrir. Nous avons fait bien des choses en 22 ans pour l’atténuer.
Pour finir, je regrette qu’une enquête de ce genre n’ait pas été menée chaque trois ou cinq ans depuis les origines. La tâche d’alors eût été facilitée par les données de l’enquêteur, eût agi concrètement sur notre réflexion, nous eût permis d’accomplir un travail plus étendu sur le plan social, en ce qui concerne les classes les plus défavorisées. Nous eussions peut-être choisi d’autres chemins. Mais quels autres ? Et sont-ils si aisés à découvrir ? À ajouter à ceux que nous avons tracés ? Reconnaissance à Janine Larrue.
Jean Vilar. »
Un temps constructif de l’idéologie festivalière
En sociologie, la principale vertu des enquêtes statistiques n’est pas avant tout d’objectiver une réalité sociale dans son fonctionnement, mais bien d’établir ou de rétablir cette réalité dans un ordre de grandeur capable de la définir. Il n’est pas rare d’ailleurs que la confrontation soit amère lorsque l’on rapporte à cet ordre de grandeur ainsi chiffré l’état d’une question sociale qui, jusqu’alors, n’était que le fait d’une représentation idéologique. Lorsque furent rendus publics les résultats de l’enquête menée par Janine Larrue, le Festival a vécu cette cinglante confrontation avec son miroir, cette « ombre » statistique que signale Vilar, puisque les chiffres avancés révélaient que moins de 2 % d’ouvriers étaient présents à la plus grande fête du théâtre populaire ! Certains pensèrent que ce chiffre aurait dù amplement suffire pour faire exploser définitivement le Festival, ramené brutalement au rang d’une coquetterie culturelle d’État. Or, de la même manière que la baisse statistique des mariages n’entraîne pas une disparition de la tradition dans l’esprit des Français, le faible taux d’ouvriers fréquentant le Festival ne devait pas faire disparaître la manifestation, mais la remettre profondément en question.
Lorsque Jean Vilar installe à Avignon en septembre 1947 la première Semaine d’art (dramatique), la France en est tout juste à l’orée de la période surnommée par la suite « les Trente glorieuses ». Dix ans plus tôt, dans la foulée de la victoire électorale du Front Populaire, le Parlement français adopte la loi du 20 juin 1936 : ainsi, après la Belgique, l’Irlande et la Bulgarie, le principe des congés payés est entré dans le droit français. Le gouvernement Blum confie à Léo Lagrange un sous secrétariat d’État à l’organisation des loisirs et des sports. En dix-neuf mois, ce dernier va conduire le nouvel essor d’une éducation populaire alors en régression. En implantant l’État sur ce qui était devenu le pré carré d’une élite, c’est une nouvelle manière d’envisager les relations entre les pouvoirs publics et les pratiques de santé, de sport et de culture. On peut déceler dans les propos de Léo Lagrange, qui ont pour toile de fond les congés payés, une relative inquiétude, celle de ne pas laisser les « nouvelles classes de loisirs » livrées à elle-mêmes : « L’État, précise-t-il, doit être un guide pour l’utilisation des loisirs et pour le développement, sur le plan individuel et sur le plan social, de la santé et de la culture ». Le théâtre est au centre des initiatives qu’il soutient dans le cadre des loisirs culturels, loisirs dans lesquels se fonde également l’espoir politique de donner aux premiers vacanciers la possibilité de s’approprier du temps libre en développant un tourisme qui vise indirectement à scander l’appropriation d’une culture identitaire : « L’idéal est la réunion, sur un espace limité, du monument historique, du site pittoresque, du village préservé, de fêtes traditionnelles. Ce qui est tout à fait réalisable, les retombées économiques valant généralement l’investissementL. es affiches des compagnies ferroviaires, longtemps, mettent l’accent sur cette pluralité ». Le mouvement Léo Lagrange se perpétue pendant la guerre, malgré la disparition de son fondateur à la bataille de France, et continue d’exister après la Libération, grâce notamment aux militants d’action populaire. Ceux-ci se rallient tous, plus ou moins, derrière les « trois D, fonctions majeures du loisir », que définit Joffre Dumazedier comme : « Délassement qui délivre de la fatigue, Divertissement qui délivre de l’ennui et Développement de la personnalité qui délivre des automatismes de la pensée et de l’action quotidienne ».
Cet arrière-plan idéologique contribue incontestablement à installer et à justifier le programme politique du Festival dans ses formes originelles et ce, même s’il apparaît qu’une fusion des « trois D », articulés dans un seul et même projet, est loin d’être chose aisée, dilemme oblige entre le défi de conquérir des publics initialement indifférents au théâtre et une exigence artistique d’avant-garde. On sait qu’initialement Vilar eut quelques réticences à installer son théâtre à Avignon. Sans doute n’était-il justement pas très facile pour lui de concilier une ambition avérée de proposer un art théâtral novateur et un projet militant coulé dans le pari d’éduquer un nouveau public en le confrontant aux grandes idées contemporaines portées par les textes mis en scène. Sans enquête sur la composition sociomorphologique d’un public et sur ses motivations, on peut prêter à ce public toutes les intentions. C’est, au reste, ce qu’avait fait Vilar à Paris où, bien avant Avignon, une part de sa réputation était bâtie sur sa capacité à rassembler des publics de catégories sociales différentes. En son temps, cela ne lui valut d’ailleurs pas que des éloges. Certains épiloguèrent à coups de consonances parfois très péjoratives sur les orientations prises par le Théâtre National Populaire et manifestèrent, non sans condescendance, leurs réserves face à ce qui fut perçu — à tort — comme le résultat de l’expression d’une « nouvelle société culturelle » qui rejouerait dans l’espace du théâtre une confrontation sociale de classes. Jean Cocteau compta parmi ceux-là, lui qui écrivit dans son Journal à propos du NUCLÉA de Pichette monté par Vilar au T.N.P.: « Le Théâtre National Populaire laissait attendre l’oeuvre de l’époque. C’est une pièce de collégien- des vers commeo n les écrivait en classe.D es symboles puérils. Décor comme les jeunes gens en imaginaient pour Hamlet en 1920. Le deuxième acte est d’un ennui mortel et si médiocre que, sauf une jeunessei nculte et enrégimentéqe ui faisait la claque, la salle demeurait stupide. ( … } Les lettristes ont envoyé des paillons dans la salle. C’est tout. « Lettristes à Jean Vilar — stop — Théâtre National Populaire (sic) — stop — Médiocre — stop — Te prends pour Copeau — stop — N’est que sciure sur Pipichette — Quant à Fan/an Gérard copains s’en chargent à Cannes — Nucléa avant-garde 1925 — stop — prière de ne pas invoquer les esprits — stop — signé : Jean L. Bran — Maurice Lemaître. Les vrais scandales ne se produisent plus. ( … } Vilar tient une réussite en ce sens qu’il groupe le gros public et l’autre — que l’État subventionne- qu’il montes les spectacles dans les théâtres qu’il veut, en ville et dans la périphérie. ( … } Jamais je n’ai constaté cette coupure entre les gens qui savaient quelque chose et les gens qui ne savent plus rien ». Même s’il ressent les mêmes choses mais de façon exactement inverse, Cocteau croit au miracle d’un théâtre populaire unifiant une société de classes. Cependant, la coupure dont il est question ici, entre « ceux qui savaient quelque chose » et « les gens qui ne savent plus rien » n’est autre, en réalité, qu’une réification qui, dans ces propos un peu méprisants, oppose un « eux » et un « nous » générationnel, amalgamé à un « eux » et un « nous » de classes, sur lequel Cocteau reviendra à plusieurs reprises, lui pour qui « la jeunesse a été coupée de tout par la guerre, comme en France où les jeunes prennent pour du neuf les très vieilles méthodes de Barrault et Vilar ».
Ce qu’on peut très directement pointer dans son Journal, c’est avant tout une sorte de résistance propre à la génération cultivée d’avant-guerre à l’encontre des modes d’expression des spectateurs de la nouvelle génération. Derrière ce qu’écrit celui qui a été l’auteur du Testament d’Orphée, le Président du festival de Cannes et l’ami intime de Picasso, on peut déceler surtout la difficulté d’appréhender la non-conformité de cette jeunesse qui se fond malaisément dans les petites civilités de notables qui dénotent la façon bourgeoise de fréquenter le théâtre parisien. Au TNP, les contrastes éclatent bien plus qu’ailleurs. En effet, c’est là principalement qu’on trouve une jeunesse moins fortunée qui compose « ce gros du public que l’État subventionne », trouvant de ce fait un moyen d’accès au théâtre. Néanmoins, il faut comprendre que la subvention d’État ne joue qu’un rôle d’accélérateur économique pour l’accès de ceux qui sont déjà prédisposés à aller au théâtre, et qu’hormis le fait qu’ils soient plus jeunes, ces aspirants-spectateurs se recrutent dans des strates sociales strictement identiques — n’en déplaise à Cocteau — à celles qui sont déjà présentes dans les rangs qui composent le public. Il n’est, dès lors, pas étonnant que ce rajeunissement forcé des effectifs de spectateurs apporte avec lui des attitudes culturelles qui leur sont propres et qui contrastent de façon plus évidente avec « l’habitus » des spectateurs de longue date, ne serait-ce que dans les manières de s’habiller pour une sortie au théâtre.
Avignon et son Festival « en bras de chemise » va, bon an mal an, entretenir jusqu’en 1968 l’illusion d’un public mélangé et indifférencié ; la composition sociomorphologique de celui-ci, en termes d’appartenance sociale ou de niveaux de diplôme, ne diffère pas vraiment de ce que l’on constate dans les théâtres traditionnels même si le mouvement de rajeunissement de ses spectateurs va, pour sa part, être là plus flagrant qu’ailleurs. La brèche ouverte dans les débats de 68 va néanmoins reconfigurer Avignon sur des arguments strictement identiques à ceux des origines. Les années 70 vont installer le « off » non institutionnel dans l’ensemble de la ville et laisser le « in » institutionnel dans ses hauts lieux patrimoniaux. S’installe aussi un dialogue où « in » et « off » vont se disputer l’authenticité d’une relation au public que l’un et l’autre vont revendiquer dans les termes de la conquête et de l’élargissement.
Un public à la recherche d’un régime d’existence « authentique »
Pour les yeux et les oreilles d’un observateur de terrain attentif, ce que la forme festivalière à l’ oeuvre à Avignon laisse entrapercevoir, ce sont des régimes d’existence pluriels d’où se pensent spectateur et public, régimes d’existence trop souvent oblitérés par les représentations théoriques holistes des communautés de fervents de la culture en lieux et places de pèlerinage. Toute institution, qu’elle soit ou non culturelle, se façonne une image, une représentation de ceux qui la fréquentent. Dans le cas d’Avignon, on va jusqu’à ré-idéologiser cette image d’un public devenu l’otage de tous les discours au point même d’oublier l’objectif d’une manifestation dont le premier but était de renouveler ses spectateurs par le bel élan d’une action culturelle mature. Mais sans doute est-il plus commode et moins coûteux de renouveler les idéologies sur le public que de renouveler le public des idéologies, comme l’illustrent fort bien les récents articles de Paul Rasse et d’Emmanuel Pedler publiés durant l’été 2002 dans Le Monde à quelques jours d’intervalle. Plus polémistes qu’attachés à une véritable réalité empirique, ces articles commentent la coupure du « in », programmation officielle, et du « off », initiatives privées présentées comme une alternative à la programmation officielle d’Avignon. Pour Paul Rasse, « le Festival « off » est un espace public, moment suspendu de grâce et d’intelligence collective où une dynamique sociale se met en place, qui transforme les rapports à la culture. Derrière ce que la presse appelle avec mépris la grande « pagaille du off », une nouvelle dynamique culturelle est en jeu. Elle met en relation un public curieux, critique et passionné avec une création foisonnante qui reflète les débats du monde. { … } Chaque festivalier y possède une parcelle de pouvoir et en use en décidant d’aller ou de ne pas aller voir un spectacle, de le conseiller ou non à ses amis et d’expliquer pourquoi, d’en discuter après avec ceux qui l’ont vu pour parfaire sa critique et construire son jugement ». À tout bien considérer, on ne voit pas bien en quoi l’activité de ce public telle qu’elle est décrite par Paul Rasse se différencierait aussi nettement, par la miraculeuse grâce du off, de l’activité de n’importe quel autre public, ou mieux encore, dessinerait, puisque c’est le propos de ce texte, le portrait en négatif de l’activité institutionnalisée du public du Festival « in ». Si, en revanche, le principe de la non-sélection du « off », justement souligné par Paul Rasse, a ses effets, c’est avant tout parce qu’il génère des comportements dictés par une sorte de braconnage où le spectateur peut faire valoir plus franchement son rôle de prescripteur en matière de spectacles. En prenant le contrepoint d’un Paul Rasse défenseur d’un off victimisé et opprimé, Emmanuel Pedler affirme, pour sa part, que même si on ne peut que la reconnaître, il ne faut pas tirer de constat trop rapide de cette « prophétie auto-réalisatrice » des organisateurs qui réussissent à remplir les salles dans les proportions voulues, ce qui semble être la preuve du conformisme écrasant des festivaliers { du in}, { … } les trajectoires culturelles des spectateurs après le Festival sont beaucoup plus diverses et inattendues qu’on veut bien l’imaginer ».
Si la vertu de l’article d’Emmanuel Pedler est de nous rappeler que la situation avignonnaise est irréductible à une vision schématique où l’on opposerait mécaniquement le « in » et le « off » en chantant « les louanges des marges innovantes », celui-ci, pas plus que celui de Rasse, n’émet l’hypothèse que l’on aurait à Avignon un seul et même public rassemblé là par une manifestation qui ne trouve son sens que perçue dans la globalité des médiations multiples qui la définissent. Ce ne sont pas obligatoirement les trajectoires des spectateurs qui se livrent à Avignon dans leurs diversités, mais bien les registres spectatoriels, différenciés par les lieux mêmes de ces médiations, variables en eux-mêmes, comme sont variables les modalités de leurs expressions selon que l’on se trouve dans le « in », dans le « off », dans un débat du Verger ou dans un débat des Ceméa1 ; ce n’est pas parce que le label de l’institution officielle ne régit pas un lieu que ce qui se passe dans ce lieu est dés-institutionnalisé. De la sorte, la dynamique du Festival de théâtre ne peut, aujourd’hui, être pensée que comme une dynamique institutionnelle d’ensemble où s’animent le « in », le « off » et même, depuis 1998, ce qu’on pourrait concevoir comme une sorte de « out » : le sympathiquement provoquant « Nous n’irons pas à Avignon !», petit contrefestival qui commence chaque année à Vitry-sur-Seine le même jour que la manifestation avignonnaise ; abondant dans ce sens, une enquête sur le public du Festival se doit de prendre en considération la pluralité des médiations qui donnent un sens autant à la démarche spectatorielle comprise dans son entièreté qu’à chaque pas effectué dans le cadre de cette démarche-là. Il faut ajouter qu’en soi, l’institutionnalisation n’est souvent, cependant, que de « l’histoire rationalisée » comme le démontre, dans un mouvement très comparable au Festival à Cannes, la multiplication des propositions alternatives à la manifestation officielle. Ainsi, tout comme à Avignon, le « off » a fait sortir le théâtre de son historique Cour d’honneur du palais des Papes, le festival de Cannes n’a eu de cesse d’excéder le coeur du palais et les boulevards qui enclavent la Croisette ; on profite de Cannes pour officialiser des initiatives, qui à leur tour vont officialiser les films, les artistes ou les instances qu’elles sont censées représenter ; et si le Festival ne peut être lu hors des trames que façonne son histoire, l’exigence des diverses sélections a toujours été conçue, là, comme une promesse propre à nourrir une vitalité artistique d’ensemble.
Le public, de l’illusion idéologique à la réalité statistique
Lorsqu’en 1995, nous avons commencé notre enquête sur le public avignonnais, nous nous sommes, nous aussi, retrouvés à nous débattre avec cette histoire du Festival et les gardiens de la tradition avec lesquels il n’était pas toujours commode de composer ; pas évident de composer, car chacun use de la représentation du public qui lui convient tantôt pour détracter la manifestation avignonnaise, tantôt pour la défendre. Ce qui est sociologiquement intéressant, c’est que tous procèdent par une généralisation d’une caractéristique propre à une partie effective du public pour l’édifier en un caractère général. On a vu ainsi s’aligner des assertions du type : « le public d’Avignon est parisien », « le public d’Avignon vieillit », « le public d’Avignon est élitiste », « le public d’Avignon n’est pas facile », « le public d’Avignon malmène le théâtre presqu’autant que la presse », « le public d’Avignon, c’est que des profs agrégés de lettres », « le public d’Avignon, c’est une majorité de femmes », « le public d’Avignon, c’est plutôt des professionnels maintenant ». Pour peu que l’on croise avec ces idées en tête et avec une fréquence renouvelée dans les travées des salles d’Avignon quelques parisiennes agrégées de lettres de plus de 50 ans avec Libération sous le bras et accompagnées, à l’occasion, d’un metteur en scène ou d’un éclairagiste et l’on sera définitivement convaincu qu’il y a du vrai dans tout cela …
Même s’ils ne les nient pas, les chiffres de notre enquête viennent, pour leur part, donner à ces assertions un corps dans des proportions bien différentes : Oui, près de 20 % des spectateurs ont quelque chose à voir professionnellement avec le monde du théâtre, Oui, près de 60 % d’entre eux possèdent une formation universitaire, et 90 % possèdent le baccalauréat. Ceci étant entendu, ouvriers et employés représentent aujourd’hui près de 6 % des festivaliers2 ! De même, si le public d’Avignon est composé de 23 % de parisiens, la sphère régionale, elle, fournit près de 3 5 % des spectateurs du Festival, ce qui montre un ancrage de la manifestation sur son territoire de manière très affirmé ; « le public vieillit », affirment certains, pensant sans doute trouver là un écho favorable auprès des promoteurs de la pensée jeuniste : c’est certain le public vieillit, mais cela pourrait se lire aussi comme une performance du Festival, qui lui aussi vieillit, et qui a su conserver près de lui ses spectateurs les plus anciens ( la thèse en cours conduite par Damien Malinas va, au reste, nous aider à comprendre comment ce public vieillit tout en se renouvelant puisqu’il faut noter que près de 23 % des spectateurs viennent chaque année à Avignon pour la première fois).
Lorsque l’on se demande en quoi les spectateurs du Festival se ressemblent plutôt que ce qui fait leurs différences, on découvre qu’ils ont en commun une très intense activité culturelle générale. C’est là une des principales clefs qui permet d’accéder à la compréhension du rassemblement public avignonnais. Car ouvriers, étudiants, employés, enseignants ou professions libérales réunis au Festival, quelle que soit leur représentation en nombre, partagent ici, outre le théâtre, un très grand appétit pour la « chose culturelle », un appétit érigé pour le plus grand nombre d’entre eux en prime valeur. Tous aspirent à maîtriser ( ou maîtrisent) leurs pratiques culturelles en vue d’atteindre un plaisir créatif et vital, constitutif fondamental de leur personnalité. La « bonne volonté culturelle » qui, selon certains spécialistes fatalistes, expliquerait le désir de beaucoup de pratiquants de la culture de se mettre en conformité avec une culture dite« savante », n’est pas de mise chez les festivaliers. C’est une avidité immodérée et tous azimuts pour la culture qui les caractérise comme le montrent les tableaux ci-contre :
Répartition des spectateurs selon leurs sorties culturelles depuis 12 mois
| Spectateurs du | ln | Off | ln et Off ensemble | Ensemble population française |
| Sont allés depuis 12 mois | ||||
| Au cinéma | 89,3 % | 91 % | 90 % | 58,3 % |
| Au théâtre | 82,2 % | 84,5 % | 82,5 % | 16 % |
| À une expo temporaire | 76,9 % | 73,9 % | 75,6 % | 25 % |
| À un spectacle de danse | 52 % | 51,6 % | 51,8 % | 8 % |
| À un spectacle de cirque | 24,9 % | 30,5 % | 27,3 % | 13 % |
[ Source : Enquête Publics du Festival 2000 ]
Répartition des spectateurs selon le nombre moyen de sorties culturelles depuis 12 mois
| Spectateurs du | In et Off ensemble | Off | In | Ensemble population française |
| Sont allés depuis 12 mois | ||||
| Au cinéma | 17,53 % | 17,72 % | 17,39 % | 58,3 % |
| Au théâtre | 12,75 % | 12,64 % | 12,84 % | 16 % |
| À une exposition | 5,7 % | 5,0 % | 6,22 % | 25 % |
| À un spectacle de danse | 3,36 % | 3,16 % | 3,52 % | 8% |
| À un spectacle de cirque | 1,21 % | 1,4 % | 1,05 % | 13% |
[ Source : Enquête Publics du Festival 2000]
Dans ce dernier tableau qui présente, en complément du précédent, la moyenne de fréquentation pratique par pratique ( sur les 12 mois précédant l’enquête), on constate distinctement que le public d’Avignon se situe très au-dessus du taux de fréquentation de la population nationale (à titre d’exemple, lorsqu’on sait que le nombre moyen d‘entrées par an au cinéma est nationalement de 4,9, les 17,53 nombre d’entrées des ln et Off confondus se situent très au-delà de cette moyenne). De fait, quelle que soit la pratique observée, on remarque que tous les spectateurs du Festival ont un taux de pratique très supérieur à celui de la population française en général. C’est sans doute là la logique de situation depuis laquelle il faut surprendre sur la durée les effets qui singularisent la forme festivalière à l’ oeuvre à Avignon, véritable médiation créative d’une homogénéité sociale qui prévaut malgré la diversité des profils sociaux de ses spectateurs.
L’intensité et l’appétence en matière de pratiques culturelles diversifiées, que vient couronner la sortie au théâtre, fonde l’unité du public avignonnais. Mises en évidence par le questionnaire et l’enquête, cet indicateur s’aménage comme une entrée appropriée pour interpréter la singularité des médiations festivalières à Avignon, tout en orientant conséquemment notre attention vers le traitement d’une question d’ordre plus général : « Comment est transmise cette dilection pour le théâtre 1 » Cette question, on l’imagine bien, ne peut être posée aussi brutalement dans un questionnaire destiné au public, mais doit néanmoins trouver un nombre de réverbérations interrogatives assez nombreuses pour anticiper la compréhension de ce comment-là, particulièrement par la construction de ratios rapportant le nombre de campagnes avignonnaises à l’âge du spectateur et à l’intensité de ses pratiques culturelles. Ces ratios-clefs permettent à leur tour d’appréhender les groupes générationnels et une métamorphose de la pratique du théâtre : en tant que dispositif de médiation, il faut reconnaître qu’Avignon fonctionne comme une instance socialement sélective, apte à mesurer l’attachement d’un spectateur à sa pratique. Ainsi, pratique collective chez les plus jeunes spectateurs, le temps transforme la fréquentation du Festival en habitude de plus en plus individualisée. Vieillir avec son Festival, c’est éprouver comment assiduité et fidélité de pratique trouvent ici leur signification,
assiduité et fidélité gui sont loin d’être de purs synonymes. L’analogie avec la relation amoureuse invente là une résonance inédite : on peut être fidèle en amour et peu assidu, tout comme on peut, inversement, être très assidu et parfaitement infidèle.
Une enquête sociologique de terrain installée sur la durée à Avignon nous incite, on le voit, à ne surtout pas simplifier le débat en opposant terme à terme Vilar discourant à l’époque sur la fusion de toutes les couche sociales au sein d’un public enfin communautaire sous le ciel étoilé de l’été provençal et les statistiques de fréquentation. Si les mots ont un sens, un festival pleinement démocratique serait une manifestation où la composition du public devrait correspondre, à l’unité près, à la structure sociodémographigue du pays. Il n’en est rien, nous le savons. Pour autant, la question du théâtre comme service public doit être posée à nouveau si l’on considère avec attention la structure de l’audience avignonnaise. Une des spécificités du public avignonnais est le fait qu’il rassemble assez peu de ceux qu’on peut appeler par commodité les « notables » urbains. le regroupement des professeurs, des professions scientifiques, de l’information, des arts et spectacles, des instituteurs et assimilés et des élèves et étudiants représente 60,6 % de l’échantillon, alors qu’il ne représente que moins d’un tiers dans la population active de plus de 15 ans. C’est le constat le plus frappant fait à l’occasion de l’enquête gui permet, par exemple, de différencier nettement le public d’Avignon de celui, entre autres, de la Comédie-Française.
Si les professions supérieures représentent 48,5 % de la population observée dans l’enquête sur le Festival contre 6 % dans la population française, les professions libérales, les cadres d’entreprise, les cadres administratifs et commerciaux d’entreprise, les ingénieurs et cadres techniques d’entreprise ne contribuent que faiblement à la surreprésentation des professions supérieures puisqu’ils ne représentent que 12,2 % dans l’échantillon, alors qu’ils comptent pour 19 % à la Comédie-Française.
Ces constats permettent de poser, à nouveau, la question de la singularité du festival d’Avignon. Il est clair que l’ensemble de ces chiffres ne permet pas de retrouver les « effets de notabilité », liés aux pratiques culturelles urbaines les plus distinctives telles qu’on les voit apparaître lorsqu’on étudie la fréquentation de l’Opéra ou des grands établissements du type de la Comédie-Française. C’est que les publics d’Avignon sont le produit d’une histoire particulière. En effet, le Festival, décentralisé dans une ville gui n’est pas un des grands pôles urbains français et concentré sur une courte période estivale, ne peut être entièrement mesuré à l’aune des effets de la « notabilité culturelle ». C’est en partie à une autre logique qu’il faut attribuer le mode d’agrégation particulier des publics d’Avignon. Sans jouer sur les mots, on pourrait mettre en rapport la notion de « théâtre comme service public » proposée par Jean Vilar et la surreprésentation des professions du secteur public dans le public du Festival. À la différence d’autres grands rendez-vous européens, ce n’est donc pas à une rencontre estivale de notables culturels que le Festival peut être identifié, mais plutôt à une concentration temporaire des amis du théâtre public.
Le festival d’Avignon ne constitue pas une offre parmi d’autres dans un ensemble de loisirs culturels estivaux avec lesquels on pourrait faire des comparaisons après avoir procédé à des évaluations. lorsqu’on examine les oeuvres que choisissent les spectateurs, on perçoit d’une part le rapport global de chacun à la culture, d’autre part la posture intellectuelle et affective gui est la leur, fondée sur la reconnaissance implicite de valeurs qu’ils partagent avec les organisateurs. la spécificité d’une manifestation de ce type est d’associer des rituels récurrents et la revendication de l’innovation et de la rupture. la réassurance que procure la stabilité de lieux et de rites coexiste avec l’idée qu’il se trouve à Avignon quelque chose comme un laboratoire d’expérimentation culturelle. À ce titre, le Festival possède quelques-uns des traits gui caractérisent les grandes institutions culturelles saisonnières, mais s’en différencie par les attentes implicites d’une bonne partie du public : on vient à Avignon, dans la concentration et dans la rigueur, pour être informé sur « l’état du Théâtre ». Sous ce rapport, bien que les conditions objectives de l’accès aux oeuvres et la nature de l’offre aient été profondément transformées depuis ses débuts, on perçoit cependant une certaine continuité avec le Festival des origines. la grande diversité des jauges gui caractérise l’offre de spectacles ( des espaces ou des salles gui offrent de soixante à quinze mille places) est un moyen, entre autres, pour le public de circuler dans cette offre et de la hiérarchiser.
En 1947, Avignon a construit un théâtre pour des publics diversifiés. Au regard des résultats de notre enquête, on pourrait dire que cinquante-cinq ans plus tard, le Festival offre désormais des théâtres diversifiés pour un public unifié dans l’attente passionnée et parfois passionnelle gui le lie à la manifestation avignonnaise. la communauté de spectateurs tant espérée par Jean Vilar ne s’est pas réellement matérialisée comme un grand rassemblement populaire. Peu importe. Une autre communauté est née et joue aujourd’hui un rôle déterminant dans la ville culturelle française en portant avec elle les promesses d’un art de la scène gui, lui aussi, n’aura de cesse de se réinventer sous le regard actif et attentif de ses spectateurs particuliers.
Avignon, juin 2003.
- Ceméa : Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active. ↩︎
- Accessoirement, on peur aussi noter que les patrons sont aujourd’hui un peu moins de 1 %, ce qui mériterait d’être commenté également si l’on veut penser jusqu’au bouc l’idée de la démocratisation culturelle, aussi embarrassante que soit cette question .. Il faut se demander en termes de prospectives ce à quoi conduit exactement une projection de notre société dans laquelle les « classes dirigeantes » ont de moins en moins de pratiques culturelles. On peut lire dans ce type de défection progressive un effet très sûr des limites des modes de transmission des nécessités culturelles dans les sociétés occidentales contemporaines. ↩︎



