LES ACTEURS et metteurs en scène du théâtre polonais furent parmi les premiers à entrer en contact avec le Théâtre d’Art, à en connaître et en apprécier les spectacles. Durant l’Entre-deux-guerres, les recherches théâtrales, les créations de spectacles et les débats, tant dans le domaine de la mise en scène que de la formation des acteurs, témoignent de la richesse de cette collaboration. Mais après la Seconde Guerre mondiale, hormis dans les discours officiels, la référence à l’œuvre de Stanislavski est ignorée, voire systématiquement rejetée, par tous ceux gui ont fait la grandeur et la renommée du théâtre polonais. Même Grotowski, dont le Théâtre des 13 Rangs s’inscrit d’une manière explicite comme une filiation de Reduta, loue les recherches continues de Stanislavski mais en récuse les solutions.
En fait, les relations entre le théâtre polonais et le Théâtre d’Art subissent dès le début le poids de l’Histoire, et les déclarations officielles sont en constante contradiction avec les actes. Les rapports ambigus avec le grand frère slave et ses pouvoirs dictatoriaux dictent les conduites.
Les tournées
Lors de la première tournée européenne du Théâtre d’Art en 1906, les Polonais se déplacent pour voir les spectacles à Berlin et à Vienne, mais lorsque la troupe arrive à Varsovie, c’est le boycott officiel gui prévaut. Jan Lorentowicz, critique d’art très estimé, l’explique dans sa « Lettre ouverte à M. Stanislavski, directeur du théâtre russe », dans laquelle il exprime le regret de la communauté culturelle polonaise de ne pouvoir établir des liens normaux avec l’un des plus grands propagateurs désintéressés de l’art, du fait de la présence des troupes d’occupation russes. Les journaux restent donc silencieux, mais les critiques et hommes de théâtre assistent quand même, à titre individuel, aux représentations d’ONCLE VANIA, de TSAR FIODOR et des BAS-FONDS. À cette occasion, Stanislavski noue des contacts personnels très étroits avec un grand nombre d’acteurs et de metteurs en scène polonais. Les relations épistolaires s’accroissent considérablement et l’on ne compte plus les visites des Polonais au Théâtre d’Art de Moscou. Venant d’Odessa, un jeune Polonais, Ryszard Boleslawski entre même dans la troupe. Dans toutes les discussions liées à la réforme du théâtre et à la formation de l’acteur, le théâtre de Stanislavski devient la référence incontournable.
La seconde tournée du Théâtre d’Art en 1912 se déroule sur un fond politique encore plus catastrophique. La russification des territoires polonais s’est intensifiée et la venue d’un théâtre gui ne subit aucune entrave à la création est ressentie pour beaucoup comme une provocation dans un moment où la culture polonaise est systématiquement combattue et la langue interdite. Les cartons d’invitation sont donc renvoyés ostensiblement. Mais, discrètement, toujours à titre individuel et sans bruit, les Polonais se rendent aux spectacles. Et comme après 1906, les échanges s’intensifient et les rapports deviennent réguliers et amicaux : en janvier 1913, Arnold Szyfman crée à Varsovie le Teatr Polski et Stanislavski lui envoie par télégramme ses vœux de réussite. Des acteurs expérimentés comme Kazimierz Kaminski ou plus jeunes comme Aleksander Zelwerowicz et Stanislawa Wysocka marquent leur intérêt pour les recherches et les créations du Théâtre d’Art. Cette dernière entreprend même une correspondance régulière avec le maître moscovite.
L’exil à Moscou
Lorsqu’ éclate la Première Guerre mondiale et que l’armée allemande approche de Varsovie en juin 1915, le pouvoir russe exile de force en Russie les citoyens autrichiens et prussiens : ainsi un certain nombre de Polonais 1 se retrouvent à Moscou. Ils y obtiennent le droit de reconstituer un théâtre et même de jouer en langue polonaise, ce gui leur était toujours interdit à Varsovie. Les membres du Théâtre d’Art les accueillent chaleureusement et mettent à leur disposition une de leurs salles. Stanislavski est présent le 8 mars 1916 à la première des NOCES de Wyspianski dans une mise en scène de Juliusz Osterwa et invite ses amis polonais à assister aux représentations du GRILLON DU FOYER au premier Studio.
Stanislawa Wysocka, bouleversée par cette représentation, s’entoure des conseils du maître et ouvre à Kiev, où elle réside depuis 1914, un Studio de formation pour les jeunes acteurs polonais, sur le modèle de celui du Théâtre d’Art. Elle travaille avec ce groupe pendant plus de deux ans et, dans sa correspondance avec Stanislavski, confie ses difficultés, ses doutes et ses joies quotidiennes. Wysocka forme ainsi le premier atelier théâtral basé sur un travail collectif. Ses membres, de retour dans une Pologne devenue indépendante, participeront à la diffusion des principes du nouvel art de l’acteur.
Lors d’une soirée consacrée à la poésie de Mickiewicz, Stanislavski est impressionné par le jeu de Juliusz Osterwa dans un fragment des AÏEUX et exprime le désir de le voir entrer dans sa troupe. Il l’invite avec Mieczyslaw Limanowski au premier Studio, place Skobolevskaïa. Limanowski compare l’atmosphère gui règne dans la petite salle à celle d’un concert ou d’une cérémonie religieuse, et les éléments du décor à des instruments destinés aux musiciens de l’orchestre. Osterwa est ébloui : lui aussi rêvait d’un tel théâtre, mais il le croyait inaccessible, et voir ses rêves les plus fous réalisés le bouleverse.
Après la représentation, les deux Polonais se promènent dans la petite salle en compagnie de Stanislavski, partagent leur passion et discutent jusque tard dans la nuit. Mais Osterwa refuse d’entrer dans la troupe du Théâtre d’Art. Il ne conçoit pas d’abandonner ses propres idées pour se plier à celles d’autrui et entend poursuivre ses recherches, dynamisé par l’exemple des réalisations de Moscou. Lorsque cessent les activités du théâtre de Szyfman à Moscou, Osterwa se rend à Kiev et travaille quelque temps avec le théâtre polonais gui succède au Studio d’Art de Wysocka. Il commence à réaliser ses rêves en créant une communauté théâtrale avec d’autres acteurs gui eux aussi ont été impressionnés par le travail du Théâtre d’Art, comme Jozef Poremba et Stefan Jaracz. Toute sa vie, Osterwa se défendra d’être un imitateur de Stanislavski et avouera s’être senti frustré en découvrant que quelqu’un avait déjà mis au point ce gui pour lui n’était encore que des projets chimériques.
Dans ce contexte d’échanges amicaux, Stanislavski invite Limanowski, après une longue discussion sur le processus du « revivre » dans les œuvres de Maeterlinck, à assister aux travaux du Théâtre d’Art. Pendant près de deux ans, Limanowski observe, jour après jour, le travail préparatoire sur LE BOURG DES TEPANTCHIKOVO. Cette expérience qu’il consigne dans de nombreux petits carnets de notes, joue un rôle fondamental dans son travail théâtral ultérieur : il souligne la rigueur avec laquelle l’ensemble des artistes se met au travail autour de la table, la façon dont chaque rôle est étudié, l’exigence constante de sincérité dans le jeu. Il est impressionné par l’éthique gui unit les membres du premier Studio formés par Soulerjitski pour gui, par un travail incessant sur lui-même, l’acteur doit faire jaillir à l’extérieur ce qu’il possède de meilleur au plus profond de lui-même, l’art et le théâtre n’étant pas considérés comme une fin mais un moyen pour parvenir à l’harmonie universelle.

