AU FIL DES ANNÉES, nous avons souvent été amenés, Nicole Mossoux et moi, à devoir déterminer le genre des spectacles que nous faisions, puisque, invités dans des programmations de danse comme de théâtre et pour la radio, le cinéma travaillant avec des acteurs autant qu’avec des danseurs,et le théâtre et réalisé traficotant du côté du théâtre d’ombre, des formes
de nombreuses mises animées, du film, nous n’étions pas assignables à une en scène, une pratique précise, à une tradition, à une discipline unique. Au-delà du besoin de classer et de définir ( qui, à vrai dire, s’est surtout manifesté en France ), cette question est venue se superposer à d’autres interrogations qui, elles, sont d’une plus grande pertinence pour nous et qui concernent essentiellement la structure et le langage, la narration et l’image, le mouvement et la façon dont le jeu interfère avec lui.
Dans notre expérience, ce processus et cette hybridation fusionnelle se sont trouvés (sans qu’ on l’ait cherché) au service des explorations de l’intime et des univers du doute et du fantasme. Comme si, pour nous, le théâtre-danse était lié à une certaine nature d’états et de situations thématiques : qui créent chez l’acteur-danseur une disposition à faire surgir de lui des éléments de l’ordre de l’informulable, de l’indéfinissable. C’est la concentration qui permet à l’acteur-danseur de plonger dans ses profondeurs et de nager en eaux troubles. Extrêmement présent à lui-même, il en est aussi absent, toujours ailleurs, immergé dans le monde de la scène comme on dirait « pris dans la couleur du tableau ». Mais il n’est pas enfermé dans une bulle autiste, il interagit sans cesse avec autrui et avec la situation, il est traversé par des forces qui le dépassent, qui nous le rendent proche et, à la fois, inaccessible.
Ce que le théâtre-danse ne désigne certainement pas, c’est une forme de spectacle composée d’une succession ou d’un amalgame de scènes jouées et de séquences dansées. Une pareille alternance mélange les genres, d’autant que ce sont les mêmes protagonistes, des danseurs en général, qui passent d’un registre à l’autre, mais la mixité des disciplines ne crée pas un nouveau langage : chacune obéit à des règles d’expression distinctes et surtout répond à d’autres fonctions selon que l’on fait appel à du mouvement ou à du jeu. D’autres choses sont dites, et suivant des modalités et des nécessités différentes.
Il en va particulièrement ainsi lorsqu’on utilise du texte et que les danseurs, cessant d’être
ensemble dans la danse, se singularisent en parlant, en adressant des apartés au public ou en racontant des histoires gui éclairent d’une manière différente ce que la scène propose, et délivrent par la parole ce que la danse n’a pas le pouvoir d’exprimer.
Les chorégraphes sont leurs propres auteurs et parlent d’aujourd’hui en engageant leur corps : l’essentiel est là. Pour que leur monde imaginaire projette une image plus chargée ou plus forte, ils font fréquemment appel à des outils et à des fonctions gui sont d’un ordre plutôt théâtral : costumes, scénographie, contraintes d’espaces, lumières, présences, attitudes qui font intervenir du jeu… La danse se théâtralise sans créer pour autant des narrations, c’est bien son droit. Mais elle ne construit pas une forme qui la sortirait de ses enjeux chorégraphiques majeurs.
De même, dans le Tanztheater ( la priorité des termes est révélatrice ), la logique est avant tout celle du mouvement, non de l’acte ou de l’intention. Je désignerais ce courant ( historique, évolutif, diversifié ) comme « une danse habitée par la personne », portée à son sommet d’invention sensible par Pina Bausch1, chez qui la prise en compte de l’individualité des danseurs et l’impact de leur naturel enrichissent et traversent sans la trouer la forme chorégraphique.
Le théâtre-danse s’articule sur un ordre inverse : il s’agit, à partir de propositions d’actions et d’intentions, d’aller vers le mouvement, étant entendu que celui-ci n’obéit pas à un code préétabli ni à un genre d’expression référenciée. Le mouvement ne précède pas l’intention, les deux sont véritablement fondus l’un dans l’autre et donnent naissance à une forme certes transposée mais aux significations très concrètes. Le geste doit être lisible et posséder cette ambiguïté qui lui évite le mime, l’imitation, les caricatures du réel. Il part de la psychologie mais lui échappe aussitôt.
La particularité du théâtre-danse pourrait être de créer des langages gestuels qui ne soient ni codés, ni imitatifs, qui agissent comme une langue autonome et compréhensible, structurée par la rhétorique de la forme qui en assure la lisibilité.
Ce qui parle en vérité, c’est l’être mental de l’acteur danseur, son imaginaire complexe, ses contradictions, ses impulsions, sa façon d’être dans une concentration et de réagir aux injonctions de la situation dans laquelle il se trouve plongé. Ses mouvements répondent à une fabula intérieure, ils sont naturels et transposés, et l’on pourrait voir dans ce mélange de tension dramatique et de préoccupation de langage gestuel, au fond, un théâtre de comportement.
Cette part obscure qui fait la matière de nos spectacles, nous ne pouvons lui trouver d’autres formulations que celles qui nous ont conduits à démettre nos pas de la danse et du théâtre et à suivre une voie singulière qui louvoie entre les deux.
N’est-ce pas le propre de toutes les écritures de la scène ? Ne rejoignons-nous pas, avec ce dispositif ou ce véhicule, tous ceux qui cherchent à rendre la scène autonome en travaillant l’image, l’espace, la personne (la « figure ») parce que l’expression de leur univers ne pourrait se satisfaire de l’usage d’une seule discipline, ce qui les pousse naturellement à traverser les genres ?
Existe-t-il un lien entre ces pratiques ?
Ne témoignent-elles pas souvent, quels que soient les styles et les moyens, d’un état d’esprit, d’une volonté de déséquilibrer la perception (par des accents inattendus, des lenteurs appuyées, des angles d’attaque imprévus … ), d’un désir d’affronter l’origine et la fin, à travers des langages inédits dont on ne savait pas qu’ils pouvaient traduire aussi justement nos comportements les plus secrets ou les plus énigmatiques ?
Quand on invente un langage et qu’il faut tout aussitôt en déterminer la grammaire et s’assurer de sa faculté de transmission, l’originalité et la cohérence d’une œuvre se posent de façon crue. Tous les éléments alors sont là, dans les mains du metteur en scène, du chorégraphe ou du plasticien : les cartes sont lancées sur la table, il faut associer le pique avec le cœur, trouver les combinaisons gui donnent le sens sans connaître les nouvelles règles et après qu’ on a oublié ce qu’on croyait savoir.
En recréant des écritures et des univers obéissant à des lois singulières, la scène met en question le monde, elle propose des alternatives fantasmatiques à ses réalités immédiates et, surtout, elle avoue et assume des explorations de l’ordre du transcendantal et du métaphysique. Peut-être est-ce cela qui fait sa grandeur et sa richesse, son inactualité aussi, et sa profonde nécessité ?
Ce texte est également publié dans THÉÂTRE ET DANSE. UN CROISEMENT MODERNE ET CONTEMPORAIN, sous la direction de Philippe Ivernel et Anne Longuet Marx, Études théâtrales, n° 47-48-49, 2010.3
- Sa disparition ! La douleur instantanée qui nous a traversés ! ↩︎




