« Le monde et plus spécialement l’Espagne. »
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« Le monde et plus spécialement l’Espagne. »

(LE SOULIER DE SATIN, début)

Le 9 Juil 1992
Article publié pour le numéro
Le théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives ThéâtralesLe théâtre de l'hispanité-Couverture du Numéro 41-42 d'Alternatives Théâtrales
41 – 42
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LE fil.
Le fil enroulé autour de son poignet que l’Ange Gar­di­en règle et que Prouhèze ressent au fond d’elle-même, « la trac­tion de ce désir rec­tiligne au rebours du flot dont j’ai tant de fois éprou­vé la reprise et la détente »1, il sem­ble qu’il se dévide en plus d’un éche­veau, chez Paul Claudel.
Dans LES FILANDIÈRES de Velasquez, que L’ŒIL ÉCOUTE évoque2, il y a « cette femme à gauche, que nous appellerons l’Ange », qui se penche sur la tra­vailleuse, et « entre ces deux paires d’yeux et ces lèvres cor­re­spon­dantes, il y a comme un fil invis­i­ble inau­gu­rant cette diag­o­nale du haut en bas que nous voyons répétée qua­tre fois dans ce coin de tableau. Ce même fil sans doute qu’élicite entre ses deux doigts de la que­nouille tournoy­ante l’ouvrière mys­térieuse à la tête envelop­pée dans un linge qui ressem­ble un peu à la coif­fure du sphinx. » (Peut-être ce tableau est-il une source tar­dive de la scène de Prouhèze et de l’Ange dans LE SOULIER DE SATIN !)
Le fil hor­i­zon­tal, le fil diag­o­nal, mais surtout le fil ver­ti­cal qui n’est jamais que l’allégorie de l’idée de sus­pen­sion.
Ain­si dans la nature morte hol­landaise, le liq­uide en équili­bre, qui est«la pen­sée à l’état de repos », et « la pelure sus­pendue » d’un cit­ron qui est « le ressort déten­du du temps ».3
Surtout dans les textes sur le Japon, l’idée du toit sus­pendu, du paysage sus­pendu : le toit japon­ais, « ce n’est pas Le faîte en qui se con­somme la mon­tée, c’est tout l’éd­i­fice qui est sus­pendu hors de la réal­ité. »4
Et dans l’art des anciens pein­tres japon­ais, « artiste en nous offrant une fleur, une bar­que, un oiseau, se réfère à un monde plutôt sus­pendu qu’absent ».5
Eh bien ! sans doute l’Es­pagne, dont le début du SOULIER DE SATIN nous dit qu’elle est comme une spé­cial­ité du monde, existe-t-elle moins chez Claudel que ce Japon, cette Chine, ce Brésil, ces États-Unis, qui ont sus­cité en lui tant d’échos aux séjours qu’il y fit ; mais si elle devait exis­ter autrement que comme fond sonore pseu­do-cornélien (Don Rodrigue), pseu­do-hugolien, pour faire bien, au SOULIER DE SATIN, elle serait un fil par où le monde est sus­pendu au ciel.
Le fam­i­li­er du SOULIER recon­naf­tra là aus­sitôt l’extraordinaire mono­logue de Saint-Jacques qui relie tout à coup, au milieu de la Deux­ième Journée, la nav­i­ga­tion des amants séparés.
Où l’on retrou­ve le fil :
«C’est moi qui le tirais [Christophe Colomb] avec un fil de lumière pen­dant qu’un vent mys­térieux souf­flait jour et nuit dans ses voiles. »6
Et la sus­pen­sion :
«Quand la terre ne sert qu’à vous sépar­er, c’est au ciel que vous retrou­verez vos racines. »
Mais l’idée de l’ar­bre inver­sé — l’Arbre de TÊTE D’OR s’at­tache « au ciel infi­ni » — tirant sa force d’en haut, comme la Croix, posé sur le socle espag­nol un peu comme le Colosse de Rhodes, est mêlée à cette autre idée, en principe incom­pat­i­ble, de la révo­lu­tion d’Orion autour de l’hori­zon. En effet, l’indi­ca­tion scénique dit : « La scène est occupée dans toute sa hau­teur par une fig­ure gigan­tesque et toute parsemée de feux de Saint Jacques (San­ti­a­go), avec les coquilles de pèlerin et Le bâton diag­o­nal. (On sait que le nom de Saint Jacques a été par­fois don­né à la con­stel­la­tion d’O­ri­on qui vis­ite tour à tour l’un et l’autre hémis­phère)».
La terre est dès lors embobinée par cet autre mou­ve­ment cir­cu­laire qui relie cette fois les deux hémis­phères, si bien que Saint Jacques se trou­ve à la fois pon­tife entre le Ciel et la Terre et mes­sager entre le Nord et le Sud.
La con­jonc­tion de ces deux inter­ces­sions pro­duit l’image finale con­tra­dic­toire : « Car bien que j’aie l’air immo­bile, je n’échappe pas un moment à cette extase cir­cu­laire en quoi je suis abîmé. »
— ain­si que l’expression finale, suprême oxy­moron :
«Lev­ez vers moi les yeux, mes enfants, vers moi, le Grand Apôtre du Fir­ma­ment, qui existe dans cet état de trans­port. »
Il en résulte que si Espagne = Saint Jacques, et si Saint Jacques = ver­ti­cal (état) + hor­i­zon­tal (trans­port), alors Espagne = ver­ti­cale zénithale + cir­cu­laire zodi­a­cale. 

Mais la plus belle métaphore con­joint à la représen­ta­tion de l’Es­pagne comme piédestal, « don­jon à qua­tre pans », « mêle », « OC solide », celle d’une rose dans un vase couché :
«Sur cette rose Atlan­tique qui à l’ex­trémité du con­ti­nent prim­i­tif ferme le vase intérieur de l’Europe et chaque soir, suprême vestale, se baigne dans le sang du soleil immolé. »
Le vase, c’est la Méditer­ranée. La rose — car il faut sup­primer cette majus­cule fau­tive à « Atlan­tique », qui est ici adjec­ti­val, et non le sub­stan­tif féminin : une Atlan­tique toute rose ! — la rose, donc, qui est toute atlan­tique, n’est-ce pas cette « rose de l’Infante » dont Velasquez sans doute secrète­ment col­ore l’un des plus beaux poèmes de LA LÉGENDE DES SIÈCLES ?
«Elle tient à la main une rose et regarde.
Quoi ? que regarde-t-elle ? Elle ne sait pas. L’eau. »7
Et quand on sait que « rose » est aus­si le nom de la femme qui fut aimée et au nom de qui Claudel fit le Can­tique de la Rose, on se dit que si Espagne = Rose, alors Espagne est aus­si son nom. 

  1. LE SOULIER DE SATIN, Troisième Journée, scène VIII.  ↩︎
  2. L’ŒIL ÉCOUTE, La pein­ture espag­nole, II. Com­po­si­tions.  ↩︎
  3. Ibid., Intro­duc­tion à la pein­ture hol­landaise.  ↩︎
  4. « Le poète et le shamisen ». ↩︎
  5. CONTACTS ET CIRCONSTANCES, La nature et la morale.  ↩︎
  6. LE SOULIER DE SATIN, Deux­ième Journée, scène VI.  ↩︎
  7. Vic­tor Hugo, LA LÉGENDE DES SIÈCLES, La rose de l’infante. ↩︎
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