LE fil.
Le fil enroulé autour de son poignet que l’Ange Gardien règle et que Prouhèze ressent au fond d’elle-même, « la traction de ce désir rectiligne au rebours du flot dont j’ai tant de fois éprouvé la reprise et la détente »1, il semble qu’il se dévide en plus d’un écheveau, chez Paul Claudel.
Dans LES FILANDIÈRES de Velasquez, que L’ŒIL ÉCOUTE évoque2, il y a « cette femme à gauche, que nous appellerons l’Ange », qui se penche sur la travailleuse, et « entre ces deux paires d’yeux et ces lèvres correspondantes, il y a comme un fil invisible inaugurant cette diagonale du haut en bas que nous voyons répétée quatre fois dans ce coin de tableau. Ce même fil sans doute qu’élicite entre ses deux doigts de la quenouille tournoyante l’ouvrière mystérieuse à la tête enveloppée dans un linge qui ressemble un peu à la coiffure du sphinx. » (Peut-être ce tableau est-il une source tardive de la scène de Prouhèze et de l’Ange dans LE SOULIER DE SATIN !)
Le fil horizontal, le fil diagonal, mais surtout le fil vertical qui n’est jamais que l’allégorie de l’idée de suspension.
Ainsi dans la nature morte hollandaise, le liquide en équilibre, qui est«la pensée à l’état de repos », et « la pelure suspendue » d’un citron qui est « le ressort détendu du temps ».3
Surtout dans les textes sur le Japon, l’idée du toit suspendu, du paysage suspendu : le toit japonais, « ce n’est pas Le faîte en qui se consomme la montée, c’est tout l’édifice qui est suspendu hors de la réalité. »4
Et dans l’art des anciens peintres japonais, « artiste en nous offrant une fleur, une barque, un oiseau, se réfère à un monde plutôt suspendu qu’absent ».5
Eh bien ! sans doute l’Espagne, dont le début du SOULIER DE SATIN nous dit qu’elle est comme une spécialité du monde, existe-t-elle moins chez Claudel que ce Japon, cette Chine, ce Brésil, ces États-Unis, qui ont suscité en lui tant d’échos aux séjours qu’il y fit ; mais si elle devait exister autrement que comme fond sonore pseudo-cornélien (Don Rodrigue), pseudo-hugolien, pour faire bien, au SOULIER DE SATIN, elle serait un fil par où le monde est suspendu au ciel.
Le familier du SOULIER reconnaftra là aussitôt l’extraordinaire monologue de Saint-Jacques qui relie tout à coup, au milieu de la Deuxième Journée, la navigation des amants séparés.
Où l’on retrouve le fil :
«C’est moi qui le tirais [Christophe Colomb] avec un fil de lumière pendant qu’un vent mystérieux soufflait jour et nuit dans ses voiles. »6
Et la suspension :
«Quand la terre ne sert qu’à vous séparer, c’est au ciel que vous retrouverez vos racines. »
Mais l’idée de l’arbre inversé — l’Arbre de TÊTE D’OR s’attache « au ciel infini » — tirant sa force d’en haut, comme la Croix, posé sur le socle espagnol un peu comme le Colosse de Rhodes, est mêlée à cette autre idée, en principe incompatible, de la révolution d’Orion autour de l’horizon. En effet, l’indication scénique dit : « La scène est occupée dans toute sa hauteur par une figure gigantesque et toute parsemée de feux de Saint Jacques (Santiago), avec les coquilles de pèlerin et Le bâton diagonal. (On sait que le nom de Saint Jacques a été parfois donné à la constellation d’Orion qui visite tour à tour l’un et l’autre hémisphère)».
La terre est dès lors embobinée par cet autre mouvement circulaire qui relie cette fois les deux hémisphères, si bien que Saint Jacques se trouve à la fois pontife entre le Ciel et la Terre et messager entre le Nord et le Sud.
La conjonction de ces deux intercessions produit l’image finale contradictoire : « Car bien que j’aie l’air immobile, je n’échappe pas un moment à cette extase circulaire en quoi je suis abîmé. »
— ainsi que l’expression finale, suprême oxymoron :
«Levez vers moi les yeux, mes enfants, vers moi, le Grand Apôtre du Firmament, qui existe dans cet état de transport. »
Il en résulte que si Espagne = Saint Jacques, et si Saint Jacques = vertical (état) + horizontal (transport), alors Espagne = verticale zénithale + circulaire zodiacale.
Mais la plus belle métaphore conjoint à la représentation de l’Espagne comme piédestal, « donjon à quatre pans », « mêle », « OC solide », celle d’une rose dans un vase couché :
«Sur cette rose Atlantique qui à l’extrémité du continent primitif ferme le vase intérieur de l’Europe et chaque soir, suprême vestale, se baigne dans le sang du soleil immolé. »
Le vase, c’est la Méditerranée. La rose — car il faut supprimer cette majuscule fautive à « Atlantique », qui est ici adjectival, et non le substantif féminin : une Atlantique toute rose ! — la rose, donc, qui est toute atlantique, n’est-ce pas cette « rose de l’Infante » dont Velasquez sans doute secrètement colore l’un des plus beaux poèmes de LA LÉGENDE DES SIÈCLES ?
«Elle tient à la main une rose et regarde.
Quoi ? que regarde-t-elle ? Elle ne sait pas. L’eau. »7
Et quand on sait que « rose » est aussi le nom de la femme qui fut aimée et au nom de qui Claudel fit le Cantique de la Rose, on se dit que si Espagne = Rose, alors Espagne est aussi son nom.
- LE SOULIER DE SATIN, Troisième Journée, scène VIII. ↩︎
- L’ŒIL ÉCOUTE, La peinture espagnole, II. Compositions. ↩︎
- Ibid., Introduction à la peinture hollandaise. ↩︎
- « Le poète et le shamisen ». ↩︎
- CONTACTS ET CIRCONSTANCES, La nature et la morale. ↩︎
- LE SOULIER DE SATIN, Deuxième Journée, scène VI. ↩︎
- Victor Hugo, LA LÉGENDE DES SIÈCLES, La rose de l’infante. ↩︎

