S’il est relativement facile de définir le concept de lecture en matière théâtrale, il est plus difficile d’en parler en matière musicale. Qu’en dire alors en ce qui concerne l’Opéra ?
Je crois tout d’abord que l’on doit éliminer l’idée de relecture. En effet, prenons comme exemple une partition symphonique très connue : la 3ème Symphonie de Beethoven. Peut-on la relire ? Non, vraiment. Mais lisons la seulement. Lisons le texte, ce que, hélas, peu de gens savent faire. Je ne veux pas parler ici du public, mélomane ou non, à qui est plus ou moins destinée l’audition d’une telle symphonie. Je veux parler des professionnels et spécialement de ceux qui font le métier de critique musicale.
La plupart du temps, ces gens ne sont capables de juger de l’interprétation d’une oeuvre qu’en référence à ce qu’ils ont déjà entendu. Telle ou telle version discographique aura été élue par eux comme étant la plus juste interprétation. Et c’est sans doute ici qu’est la plus grande différence avec un texte littéraire. Car celui-ci se livre immédiatement (partiellement je l’admets) dès la première lecture faite par quiconque.
Or, la musique, elle, ne commence à prendre vie, à exister que lorsqu’elle résonne. C’est alors seulement qu’elle est livrée à la compréhension.
D’où l’importance du chef d’orchestre.
Qu’en est-il en effet de son travail ?
Reprenons l’exemple de la 3ème Symphonie de Beethoven.
Elle est chargée d’abord d’un titre appliqué après coup : l’Héroïque.
Dans quelle mesure doit-on en tenir compte ?
Elle devait s’appeler Symphonie à la mémoire d’un grand homme.
Ce grand homme était Napoléon. Déçu de le voir se faire couronner empereur, Beethoven retire la dédicace.
Qu’est-ce à dire ? La musique perdait-elle son sens ?
Devenait-elle sans objet, sans raison ? La symphonie nous donne elle-même la réponse. Indépendamment de tout contenu littéraire, la musique est là, forte, puissante, expressive. Et si le Grand Homme a perdu son identité propre, il s’agit quand même de la glorification de la Volonté dans l’Homme.
Voilà déjà pour l’indépendance dramaturgique de la musique.
Passons au texte. Le premier mouvement de cette monumentale symphonie pose, comme souvent chez Beethoven, un problème de forme ou plus exactement un problème d’équilibre dans la forme.
En effet, le développement lui-même très long est suivi d’une réexposition complète, et surtout d’une coda aussi longue que cette réexposition.
Dans la grande majorité des interprétations existantes, les chefs d’orchestre, craignant la longueur, ont supprimé la reprise de ce premier mouvement, créant ainsi une disproportion entre les différentes parties. Mais aucun d’eux ne s’est interrogé sur la raison de cette longueur. Elle est pourtant facile à deviner.
Le tempo général est souvent trop lent, beaucoup trop lent. Allegro con brio indique Beethoven. C’est dire assez à quel point il faut aller de l’avant.
D’ailleurs, il y a une indication métronomique précise obligeant à la vitesse du tempo.
Cette musique prend alors son sens. La reprise peut et doit être respectée.
Et ce premier mouvement devient un feu d’artifice où l’action et la volonté, traits les plus saillants de la personnalité de Beethoven, jaillissent de façon éclatante .
Chaque mouvement de cette symphonie est à étudier dans ce sens.
Alors, on parvient à une originalité qui n’est autre que celle de l’oeuvre elle-même.
Nous n’avons donc pas besoin d’une relecture, mais comme l’écrivait Leibowitz qui a judicieusement analysé ce problème, d’une lecture radicale de ce qui existe — le texte.
Et quand un critique, un auditeur est dérangé dans son habitude d’écoute, il devrait se poser la question du texte.

Pour l’opéra, c’est sans doute un peu plus compliqué.
J’ai parlé plus haut de l’indépendance dramaturgique de la musique.
Lorsqu’un compositeur met en musique un texte théâtral, il doit se soumettre à une dramaturgie existante.
Toutefois, il devient ainsi le premier lecteur du texte. Il en fait la première approche.
Il réalise surtout, ce qui revient habituellement au metteur en scène de théâtre, la mise en durée du texte.
Il définit aussi par le choix des voix, des tessitures, la première caractérisation des personnages.
Philippe Boesmans disait à propos de sa Passion de Gilles : « Gilles est un baryton. Il est trop jeune pour être une basse, et trop vilain pour être un ténor ».
D’autre part, les répétitions continuelles des phrases en changent souvent le sens premier.
Et surtout, la musique permet des scènes de grands ensembles, où quatre, cinq, voire neuf ou dix personnes peuvent chanter simultanément un texte différent. Sans doute les mots ne sont plus compréhensibles, mais la force expressive de la musique permet d’en saisir le sens.
C’est souvent dans ces scènes, spécialement chez Mozart et Verdi, que résident les plus grandes subtilités.
Un exemple parmi d’autres pourrait le montrer. Je pense au sextuor du 2ème acte de Don Giovanni de Mozart.
C’est la scène où Leporello déguisé en Giovanni se découvre aux yeux de Anna, Elvira, Mazette, Zerlina et Ottavio.
Mozart nous entraîne dans un labyrinthe de tonalités. Alors que dans le premier acte, chaque personnage semblait lié à une tonalité propre, depuis le début du 2ème acte, après la fantastique scène finale du premier, toutes les tonalités semblent dérangées. Dans ce sextuor, chaque personnage tente de ramener à lui en l’imposant à d’autres, sa propre tonalité.
Mais il se heurte chaque fois à la tentative de l’autre.

En travaillant sur ce sextuor avec Karl-Ernst Herrmann, nous nous sommes demandé s’il était intéressant de visualiser d’une manière quelconque ( ou plutôt, justement, pas quelconque) ce labyrinthe où chaque personnage cherche et ne trouve plus son chemin (musical?).
La question est aujourd’hui encore en suspens, mais nous y répondrons dans la production de septembre à l’Opéra national.
C’est un exemple de dramaturgie musicale qui peut avoir une influence sur la scène.
Herrmann, dans La clémence de Titus,\ avait conçu un décor qui comprenait des ouvertures, des échappées. Les murs semblaient troués par des absences.
Cet espace vide naissait d’une vision de la structure musicale où je jouais sur la fréquence et l’importance des silences. C’est un autre exemple.
Plus subtile, mais plus importante peut-être, fut la décision commune à Philippe Sireuil et à moi-même de gommer l’aspect folklorique de Katia Kabanova.
Là encore, c’est une lecture en profondeur du texte musical qui l’a imposée. Si l’on s’arrête aux clochettes dans le prélude, on risque fort en effet de n’y entendre qu’un attelage de traîneau. Mais si on étudie de façon plus approfondie la partition, on se rend compte que cette sonorité particulière des clochettes est là pour attirer l’attention sur la cellule musicale qu’elle accompagne, jouée par le hautbois — cellule à la fois rythmique et mélodique qui est génératrice de tout le matériel musical de la pièce.
Et si effectivement les sonnailles évoquent le voyage, il est plus intéressant de penser que c’est de ce voyage (celui de Tichon) que naît tout le drame ; de la même façon que tous les thèmes musicaux naissent de cette cellule. Loin de tout folklore, c’est la rigueur et la logique inhérentes à la musique qu’il était intéressant de traiter.



