
Teatro da Cornucopia
Le Théâtre portugais contemporain entre dans sa septième année d’existence. La pratique théâtrale implique en effet la reconnaissance sans équivoque de règles de jeu très claires. Avant le 25 avril (74) ces règles étaient viciées. Ceux qui, dans le théâtre, prétendaient investir leurs capacités créatives, butaient contre des obstacles rarement surmontables : le premier et le plus traumatisant, consistait dans l’absence d’éclairage, la censure fonctionnait comme une force, plus grossière qu’habile, afin d’empêcher l’utilisation de projecteurs. A la lumière des bougies, trébuchant, mais profitant parfois de cette obscurité forcée pour lancer des bouteilles contenant des messages chiffrés que des spectateurs attentifs et disposant de codes adéquats finissaient par trouver, le théâtre portugais traçait dans un espace peu visible, les lignes d’une piste possible. L’écriture surgissait de manière encore plus incertaine parce que, non seulement les polices de censure veillaient, mais les mécanismes de production théâtrale étaient arrêtés ou fonctionnaient dans de très mauvaises conditions. L’interdiction d’utiliser des espaces non conventionnels empêchait la concrétisation de projets d’expérimentation et de changement des rapports avec les spectateurs. La carence de l’unique école existante rendait impossible la naissance de nouveaux acteurs, de nouveaux metteurs en scène, de nouveaux techniciens, étranglant la possibilité d’enrichissement de la pratique théâtrale.
Quelques antécédents
Faute d’espace il est impossible de développer ici, comme il serait indispensable d’un point de vue historique, les antécédents qui ont conduit à la réalité actuelle1. Je me bornerai donc à rappeler, que vers la fin des années 60, malgré son indigence, un essor relativement inespéré et riche du théâtre universitaire, a constitué le départ d’un nouveau théâtre au Portugal. Cette disjonction entre le théâtre professionnel — extrêmement pauvre et limité — et un théâtre d’amateurs n’a été possible que grâce au passage, dans trois villes du pays, d’hommes de théâtre qui, tout en étant pratiquement au début de leur carrière, ont pu y faire des expériences qu’ils ont développées plus tard, avec des résultats parfois exceptionnels. Il s’agit de Victor Garcia, Adolfo Gutkin, Augusto Fernandes et Juan Carlos Oviedo (curieusement, tous Argentins). Par les spectacles qu’ils ont dirigés et les cours qu’ils ont donnés (surtout Gutkin), ces créateurs ont contribué d’une manière décisive au renouveau du théâtre portugais. Les troupes de théâtre indépendant qui ont surgi par la suite, ont recueilli l’héritage du théâtre universitaire, et quelques unes (il ne faut pas l’oublier) ont eu la contribution de metteurs en scène nationaux. L’expression « théâtre indépendant », reste malgré tout ambiguë, vu que les groupes qui s’y sont intégrés, s’appuyaient sur des subsides gouvernementaux, scandaleusement réduits et étaient astreints aux mêmes règles : censure, etc.).
Malgré cela, les groupes formés dans le début des années 70, ont bénéficié d’un climat d’ouverture, que l’arrivée au pouvoir de Marcelo Caetano et la mort de Salazar ont provoqué, ouverture qui n’a cependant été rien de plus qu’un vague feu illusoire, comme les faits le démontreront par la suite. Le théâtre devant continuer à être considéré sur le plan de la création, comme le principal ennemi à abattre. Cela a néanmoins permis la réalisation de quelques spectacles non seulement de grande qualité mais aussi d’une certaine force politique, compte tenu du niveau moyen du théâtre portugais.
L’acuité de la situation politique (guerres coloniales, difficultés économiques, émigration, etc.) impliquait un intérêt de plus en plus grand du théâtre envers les problèmes politiques et sociaux et une mise en évidence de plus en plus difficile de ces problèmes à travers le théâtre.
Des groupes qui ont surgi alors, certains ont poursuivi leur activité après la Révolution des OEillets : Os Bonecreiros (qui devaient arrêter leur activité en 1978), Grupo 4 (le seul qui ait réussi à avoir un espace propre), Comuna, Casa da Comédia, Teatro Experimental de Cascais, Teatro Estudio de Lisboa (qui a arrêté récemment ses spectacles), Teatro da Cornucépia et à Porto, la deuxième ville du pays, le Teatro Experimental qui, d’ailleurs, n’avait d’expérimental que le nom. Après le 25 avril, d’autres groupes se sont joints à ceux-ci : A Barraca, Os Cémicos, Teatro Hoje. Et, en dehors de Lisbonne, dans une tentative de décentralisation qui n’a pas toujours été efficace, suivant, à peu près, le modèle français des maisons de la culture : Centro Cultural de Evora, étatisé, A Centelha (Viseu), Teatro Animaçao de Setubal, Seiva Trupe (Porto) et Tear (Viana do Castelo).
Il faudrait encore développer l’historique de l’évolution de ces groupes, et les caractéristiques qui ont marqué le plus fortement leur activité. Cependant, il m’a semblé préférable, de choisir deux d’entre eux et d’essayer de déterminer ce que leur activité a signifié par rapport au théâtre portugais, quel a été le sens de leur évolution esthétique, s’ils l’ont eue, et dans quelle mesure chacun d’eux a contribué à la transformation qualitative de notre théâtre, de façon à pouvoir trouver si dans cette activité, il y a eu des formes d’une possible avant-garde. J’ai choisi intentionnellement deux modèles extrêmes sous tous les aspects, afin de pouvoir, de cette manière, constater l’éventail d’options proposées par le théâtre indépendant, et défendre l’hypothèse que le théâtre portugais a été, à travers les « groupes indépendants », ce qui s’est passé de plus important, du point de vue de la création, dans le Portugal d’avril.
A Comuna et le Teatro da Cornucopia
Ces groupes sont A Comuna (CO) et le Teatro da Cornucépia (TC). Tous deux sont nés avant le 25 avril et chacun d’eux a hérité directement des expériences du théâtre universitaire. Tandis que A Comuna s’est formée à partir d’un noyau de jeunes acteurs qui avaient appartenu aux groupes universitaires ou avaient suivi le cours d’Adolfo Gutkin, le Teatro da Cornucépia a été fondé par deux acteurs et metteurs en scène (Jorge Silva Melo et Luis Miguel Cintra) qui avaient dirigé, en 1969, le Grupo Cénico da Faculdade de Letras de Lisboa, avec lequel ils ont produit un des plus importants spectacles de cette période, Anfitrião, de l’auteur du XVlllème siècle Antonio José da Silva (Le Juif)2. Le CO qui a commencé en créant collectivement ses propres textes, a profité de la libéralisation des spectacles pour refuser immédiatement la scène à l’italienne, cherchant à trouver d’autres formes de relation avec le public, celles-ci d’ailleurs encore très peu expérimentées (on était alors en pleine vogue de l’illusoire participation du spectateur); le TC quant à lui a essayé une approche rénovée des auteurs classiques (Molière, Marivaux), le faisant cependant dans des espaces traditionnels et visant un public déterminé, les jeunes du cours secondaire. Après le 25 avril, le CO a continué son travail dans le même sens, bien qu’en utilisant, par la suite et avec succès, des textes déjà existants (entre autres deux de Brecht), soumis à un processus de réélaboration en accord avec les formes spécifiques du groupe.
Pour sa part, le TC a continué au début, dans la même ligne esthétique, enrichie par un travail dramaturgique plus affiné, malgré que son premier travail après le 25 avril, Grand’peur et misère du IIIe Reich, n’ait pas eu de succès, justement parce qu’il représentait la tentative artificielle de suivre une ligne de théâtre politique pour laquelle le groupe n’était pas préparé et n’avait pas de vocation.
Nous pouvons considérer qu’il y a eu une plus grande cohésion et une plus grande unité ainsi qu’un enrichissement sensible dans le travail du CO malgré les scissions qu’il a dû subir tout au long de son existence. Quant au TC, l’intégration dans le groupe d’un nouveau scénographe (la jeune Cristina Reis qui allait de la photographie au théâtre et suit aujourd’hui le travail de Peter Stein), et une plus grande capacité économique, ont permis au groupe de réaliser, à partir de 1976, quelques-uns des plus importants et des plus fascinants spectacles du théâtre portugais des vingt dernières années.
Une aventure fascinante
Cette aventure, qui a eu des aspects surprenants, a commencé par une magistrale mise en scène de Ah Q, l’adaptation du conte de Lu Sin, faite par Jean Jourdheuil et Bernard Chartreux et mis en scène à Paris par le Théâtre de l’Aquarium. S’il était possible de comparer les-deux spectacles, je dirais que le portugais se caractérise par un travail d’invention, en ce qui concerne l’espace scénique et la création des signes, aussi bien que par un niveau d’interprétation incomparable. Les auteurs d’ailleurs n’ont pas manqué de manifester leur admiration pour le travail du groupe portugais. Nous pouvons. situer ce travail dans les paramètres suivants : recherche approfondie (bien que politiquement discutable) du texte, avec une analyse dramaturgique sans égale dans notre théâtre ; réinvention de l’espace scénique qui a atteint, dans certains cas (surtoutCasimiro et Carolina et Woyzeck), une espèce de mégalomanie spaciale récupérée par la fonctionalité, en relation avec le jeu scénique et par la spectaculaire ouverture à l’imaginaire, dont je ne connais d’équivalent, bien qu’à des niveaux et dans des dimensions diverses, que dans le spectacle de Peter Stein et de Bob Wilson ; travail avec l’acteur qui est obligé de fournir un effort violent pour atteindre les zones de représentation exigées par la mise en scène, intégration de la musique, avec fréquence jouée en direct, sous la direction et exécutée par un jeune compositeur d’avant-garde. Ajoutons à ces aspects, la rigueur dans la composition des personnages, l’utilisation des lumières, la création de l’espace sonore, la cohérence plastique (jeux de couleurs et de volumes), afin de pouvoir évaluer la signification de ces spectacles, surtout en tenant compte des difficultés matérielles dont était, est et sera constamment victime le théâtre portugais. Le groupe cherchait à intéresser à ce projet de rénovation esthétique, un public urbain de la petite et moyenne bourgeoisie, qu’il était intéressant, selon le TC, de gagner à la cause de la révolution. Ce projet politique vu aujourd’hui, semble ne pas avoir eu grande consistance et les . spectacles de ce groupe ont fini par intéresser surtout par la perfection qu’ils révélaient en tant qu’objets esthétiques capables d’ouvrir le chemin vers la compréhension d’un langage et d’un théâtre différents.
Une usine de rêves
Après le Ah Q, le TC a présenté Tambours dans la nuit, de Brecht (1976), où il réaffirmait sa vocation pour la découverte d’insoupçonnables espaces scéniques, la transformation du jeu de représentation, la réélaboration de signes et l’introduction de formes fortement théâtrales. Il s’en est suivi Casimir et Caroline, de Odon von Horvarth (1977).
Au début du spectacle, un objet volant traversait l’espace : c’était la mode du Zeppelin, qui fonctionnait comme image de marque de l’Allemagne pré-Hitlérienne, et, en même temps, comme usine de rêves (Eh oui ! disait Casimir au chômage, le pire c’est qu’il y en a quatre millions qui crèvent de faim).
Comme cette image, tout l’espace scénique était une usine de rêves, lui aussi conditionné par la présence même des options possibles. Le spectacle du TC découvrait dans le théâtre, la profondeur de champ inventée par Orson Wells, dans Citizen Kean. Dans un espace de 30 mètres de profondeur il y entrait de tout : la foire populaire où déambulaient les personnages de la petite bourgeoisie du théâtre horvarthéen et où fonctionnaient des machines à tirer, machines à sorbets, machines à musique des années trente, des restaurants, des volumes qui évoquaient l’architecture nazie, des réclames, des lumières, des escaliers. Un espace qui s’étendait à perte de vue où les personnages se perdaient et se retrouvaient (au fond à droite, des couples dansaient, d’autres claquaient des mains, le vent levait les jupes des filles comme celles de Marilyn, à gauche il y avait la statue d’un athlète … ).

Teatro da Cornucopia
Cette Fête, qui était une méditation politique sur certaines des conditions sociales qui ont abouti au désastre nazi, les metteurs en scène l’avaient transformée en image mélancolique d’une fin de fête où les musiques commencent a mourir et où le vent balaie les papiers sales. En cette ronde sentimentale, sur cette montagne russe des petites trahisons, des grandes hypocrisies, des passions un peu tristes des seigneurs, et des esclaves qui voulaient être seigneurs, par-delà ce monde chaotique et doré (Raul Brandào), quelqu’un manoeuvrait la manivelle, quelqu’un allait provoquer le désastre et cueillir les fruits (sur le sol de l’hôpital, les têtes dégradées de géants de foire étaient le signal de guerre implacable). Le Zeppelin repassait : sur la surface miroitante, le présentateur faisait défiler les « monstres de la foire » que l’impresario, pauvre Toulouse-Lautrec dans sa chaise roulante, surveillait ; la Femme-Gorille (admirable Clicinia Quartin) en robe et chapeau roses, chantait une vieille chanson tout en tournant en rond, une palombe tranquille sur ses doigts tendus, rose dans l’espace, rose dans le miroir, figurine de boîte à musique, dans la plus belle scène du théâtre portugais.
Au fond, à droite, de temps en temps, un couple illuminé de rouge, vert, bleu, dansait au son d’un piano qu’un pianiste jouait, autre image kitsch du rêve de la petite bourgeoisie.
Ce n’était pas une histoire, mais beaucoup d’histoires qui se dédoublaient comme des images dans un miroir à plusieurs facettes, histoires et personnages dans un espace de théâtre. Chaque personnage était un modèle de précision gestuelle, une carte d’identité de sa propre condition sociale. Il fallait voir comment les interprètes étaient habillés et marchaient ; comment ils plaçaient leurs chapeaux, le poids qu’ils donnaient aux gestes les plus insignifiants : tapoter des doigts les porte-feuilles, regarder les souliers, etc., pour comprendre comment il est possible de mettre en valeur dans un spectacle de théâtre, le grand espace et, en même temps, le détail cinématographique, l’un et l’autre constituant, à travers les diverses significations, la morale de l’histoire, c’est-à-dire son poids politique.
Spectacle génial, Casimir et Caroline a semblé bien au-dessus des possibilités normales de notre théâtre. Son anomalie et sa différence étaient comme une explosion, dynamitaient le cadre relativement étroit et peu optimiste de nos exigences. En lui et avec lui, le TC a condensé et outrepassé quelques-unes des expériences les plus fortes du théâtre contemporain. Et les spectateurs ont conquis le droit à la majorité.
Le théâtre du quotidien
Tout à coup le TC avait projeté le théâtre portugais au niveau européen : en plus de Horwarth à nouveau découvert, d’autres spectacles nous apportaient des images du théâtre du quotidien. Peut-être que pour la première fois, le théâtre portugais recevait, avec force, le choc de la nouveauté. Haute-Autriche, de F.X. Kroetz, une production de l’Institut Goethe à Lisbonne (1976), pièce avec deux personnages dans laquelle non seulement le dialogue est rare (le vocabulaire est terriblement réduit) mais une grande partie des phrases sont formées par des clichés, et sont imposées par des émetteurs à dominante capitaliste : la télévision, la radio, les revues à grand tirage. Encerclés par le silence, par cette sorte de silence cruel qui est l’incapacité de s’exprimer par des paroles, enfermés dans les conditionnements d’une société de consommation qui impose certaines images de marque (c’est le cas du feuilleton de propagande pour la piscine), et dans les problèmes qui en découlent, ils se laissent aliéner totalement et définitivement.
La mise en scène de Jorge Silva Melo non seulement respectait mais accentuait les jeux du silence qui sont un des éléments de respiration de la pièce. Le spectacle était une démonstration magistrale des gestes et des signes, au travers desquels toute la problématique du texte surgissait dans son évidence la plus cruelle. Les lieux communs du dialogue se juxtaposaient aux lieux communs des gestes, et les uns et les autres jouaient avec les signes utilisés par le metteur en scène et par le scénographe. Regards, manières de se tenir, de marcher, de manger et de boire ; la lecture, la façon de fumer, d’entendre la radio, de tricoter ; les vêtements, les chaussures, les objets — tout le quotidien d’une petite bourgeoisie bien définie d’un point de vue sociologique — constituaient autant d’autres éléments qui nous aidaient à comprendre non seulement les personnages et leur histoire, mais aussi ce qu’ils signifiaient en relation avec l’Histoire dans laquelle ils (ne) s’agitaient (pas).

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