Karl Valentin est auteur de courtes pièces, de sketches et de monologues qu’il loua, presque toujours en compagnie de sa partenaire Liesl Karlstadt, dans les brasseries et les cabarets, essentiellement à Munich. Né en 1882 dans la banlieue munichoise, il est mort peu après la seconde guerre mondiale, en 1948 ; il vécut donc deux guerres, une révolution, les remous de la République de Weimar, la montée du nazisme puis la dictature, mais on serait bien en peine de trouver dans son oeuvre des allusions directes aux bouleversements de son époque — seul un sketch en effet a quelques liens apparents avec la toute présence politique : Père et fils au sujet de la guerre, écrit en 1947. La lecture de sa biographie nous apprend toutefois qu’à partir de 1941 sa production littéraire diminua et que, sans être interdit par le régime nazi, il ne se produisit pour ainsi dire plus.

Le Bastringue
Théâtre de l’Atelier rue Ste Anne
Photo : Enguerand
Néanmoins, Karl Valentin ne devait pas être si étranger à son temps pour intéresser, et dans une certaine mesure influencer, des gens comme Tucholski ou comme Brecht ! De plus, il tourna de nombreux films, dont un, justement, sur un scénario de Brecht, et l’on croit qu’il aurait ambitionné à un certain moment de devenir en quelque sorte le Chaplin allemand. Ces films sont pour nous des documents sur le jeu de Valentin, mais surtout ils témoignent de son aspiration à toucher un public plus large que celui des cabarets et des brasseries.
On note enfin depuis quelques années un renouveau de Karl Valentin qui semble être un phénomène beaucoup plus profond qu’Une simple mode, aussi bien en Allemagne Fédérale qu’à l’étranger, et notamment dans les pays de langue française. Citons quelques spectacles que nous avons pu voir : en 1975/76, le G.R.A.T., avec Jean-Louis Hourdin, monte le premier Karl Valentin en langue française ; puis ce fut le café théâtre qui se saisit des sketches ce qui nous valut plusieurs spectacles dans les caves parisiennes, le dernier en date ayant été donné au Café de la Gare par Azerthiope et le Fénoménal Bazaar limited. Enfin, en 1979/80 le Théâtre de l’Atelier de Bruxelles présente Karl Valentin en Belgique et en France, dans une mise en scène de Philippe van Kessel.
Un auteur autoritaire
Ceux qui dans leur travail se sont trouvés confrontés à Karl Valentin ne cachent pas qu’il exerça sur eux une certaine fascination, différente de ce qu’ils avaient pu ressentir jusqu’ici au contact d’autres textes. Il ne fait pas de doute que cet auteur parle aujourd’hui encore, de façon directe, personnelle, à un homme de théâtre, et il nous semble que cela est dû en partie — au-delà même du contenu des textes — à la situation de Va.lentin dans le monde du théâtre et aux conditions originales dans lesquelles il écrivit : Valentin était avant tout un comique et il rédigeait ses textes pour qu’ils soient dits, par lui-même. Ceux-ci portent donc largement la marque de leur destination ; l’écriture chez Valentin n’est pas dissociable du jeu.
Et pourtant cette écriture pose un problème en elle-même et elle nous apparaît aujourd’hui hautement paradoxale : tout se passe en effet comme si elle allait au-delà de sa destination première pour mieux la retrouver ensuite ! Ce qui signifie que les textes de Valentin qui, à première vue, ne pourraient être que des canevas, s’imposent en fait, dans un deuxième temps, comme textes écrits. Nous ne devons pas en effet nous arrêter à leur forme extérieure qui voudrait nous faire croire qu’ils sont consécutifs à un travail d’improvisation ou même ne représentent qu’un état fortuit de cette improvisation (comparable à la transcription musicale d’un seul chorus à partir d’un thème). L’improvisation à laquelle Karl Valentin, n’en doutons pas, a dû se livrer avec Liesl Karlstadt a certainement joué un rôle dans la conception, ou même dans la rédaction des pièces mais il n’en reste pas moins que Valentin réécrivait ses textes avec une telle minutie dans le choix des mots et des effets comiques qu’il nous apparaît aujourd’hui comme un auteur foncièrement autoritaire. Il possède une rigueur interne dont on ne parvient que difficilement à faire l’économie. Ainsi, si on ne voit en lui qu’un prétexte à faire rire on a toutes les chances de ne pas être drôle ! C’est généralement, au dire des comédiens, ce qu’a montré l’expérience du plateau lors des répétitions.
Cette contrainte textuelle a été ressentie non seulement par les comédiens mais aussi par Jean Jourdheuil et moi-même lors de la traduction : en effet ce ne sont pas tant les jeux de mots et le parler dialectal qui font ici problème que l’importance et la place de chaque mot dans la phrase. On ne peut parvenir à rendre les sens si on perd les rythmes, c’est-à-dire chez Valentin en fin de compte la logique interne du discours ; il a fallu conserver, par exemple, les très nombreux adverbes qui jalonnent le discours dans la mesure où ils sont un symptôme : ils définissent un mode d’élocution, une logique dans l’absurdité où s’empêtrent les personnages (voir notamment le Relieur Wanninger). Supprimer ces adverbes au profit de l’élégance, les considérer comme « trop germaniques » et alléger la phrase française au nom d’une soi-disant célérité du discours comique, cela aurait signifié se priver en partie de ce qui fait de Valentin un auteur profondément original dans son écriture comique. Chez lui la redondance et le style ampoulé sont consécutifs à un méticuleux travail d’écriture.

On s’étonnera peut-être de rèncontrer cette minutie d’écriture chez un homme qui travailla essentiellement dans des brasseries où, l’on s’en doute, les aléas des représentations devaient passablement modifier le ton et le rythme des sketches. Il convient toutefois de noter que ces fameuses « brasseries » étaient de véritables lieux de spectacle, plus proches du cabaret ou du café-théâtre que du débit de boisson. D’autre part, Valentin se produisit également dans des théâtres : en 1923, lors d’une tournée à Berlin, il joua au Theater am Schiffbauerdamm — auquel il préféra par la suite, il est vrai, le Kabarett der Komiker ; en 1931, il tenta d’ouvrir son propre théâtre à Munich. Cette multiplicité des conditions de représentation a pour corollaire l’existence de plusieurs versions de certains sketches, non seulement pour la scène mais aussi pour la radio, le disque et le cinéma. Notons que ces variantes n’impriment pas de modification profonde aux textes quant à leur ton et à la rigueur de leur écriture.

Le paradoxe inhérent à l’écriture va de pair chez Valentin avec la place tout àfait originale qu’il occupe par rapport à l’institution littéraire et théâtrale. D’une part, son métier le situe d’emblée dans une position marginale : ni écrivain, ni comédien, il est « comique populaire » … d’autre part, ses dialogues qui semblent ne vouloir témoigner que des petites choses et des petites gens fonctionnent mal comme texte de référence et, de ce fait, ils ne paraissent pas sacralisables. L’univers de Valentin ne l’impose pas comme maître à penser. Or il apparaît aujourd’hui que ce double décalage par rapport aux institutions et par rapport à ce que l’on a coutume de considérer comme phénomène culturel nous parle et nous questionne.

Nous avons déjà souligné que ses sketches n’étaient pas destinés d’abord à l’édition : ils étaient écrits avant tout pour être joués. On peut donc penser que leur rigUeur d’écriture relève bien davantage d’un souci d’efficacité scénique que de préoccupations littéraires. Lorsqu’il écrivait, Valentin avait, n’en doutons pas, l’ensemble du spectacle devant les yeux ; il était un maître du maquillage (un petit livre paru en Allemagne Fédérale intitulé Les Masques de Karl Valentin nous en fournit la preuve photographique); bricoleur, ·il inventa des machines et maçhineries destinées à la scène;. il donna des descriptions très précises de décors. Si de tout cela il ne nous reste aujourd’hui que le texte nous ne devons pas oublier-que celui-ci relève d’abord d’une pratique.

Qui plus est : le texte porte la marque d’un public dont il est, dans une certaine mesure, le reflet. Valentin prend ses personnages parmi les Munichois, s’attachant aux différentes couches sociales, mais avant tout aux petits-bourgeois. Cet enracinement est manifeste dans i’utilisation du parler bavarois qui est bien moins une marque de réalisme que l’expression d’un certain degré de connivence avec un public déterminé.
Il résulte de tout cela que Valentin, par sa situation même de comique populaire munichois, jette sur le théâtre et sur le peuple — au sens large — un regard de l’intérieur, dépourvu de toute complaisance. Les textes de Valentin sont, par essence, manifestes de leur point d’encrage.

Valentin sans Valentin

En Allemagne, l’idée persista que l’on ne pouvait pas interpréter Valentin sans Valentin : il fallut une génération pour que le souvenir de l’acteur s’efface quelque peu et fasse place à la figure de l’auteur. Dans les pays de langue française on découvrit l’écriture de Karl Valentin en remontant aux sources de Brecht et, percevant son originalité, on se rendit compte qu’elle fonctionnait au-delà du microcosme qui l’avait engendrée, que l’effacement de là couleur locale ne signifiait pas pour elle une perte irrémédiable !
Le dernier spectacle en.français que nous avons pu voir en témoigne largement. Le Théâtre de l’Atelier de Bruxelles a choisi une palette de sketches qui nous présente Karl Valentin sous de multiples aspects. Le spectacle est divisé en deux parties. Dans la première, les textes choisis (Le Communiant, Le Magasin de disques, Wanninger, Père et fils au sujet de la guerre, La Danse, Le Théâtre . obligatoire, Saleté de raboteuse, La Sortie au théâtre) nous rendent sensibles à la diversité de ton dans l’approche des personnages ; ceci est souligné par l’emploi de masques (on pense aux impressionnants changements de physionomie dont était capable Valentin): six acteurs et actrices se partagent tous les rôles (24 en tout) ce qui les oblige à donner à leur jeu une variété remarquable. Les liens entre les sketches — outre l’emploi des masques — est fourni par un curieux machiniste qui tantôt morose, tantôt étonné, tantôt agressif traverse nonchalamment la scène et arrange quelques accessoires. Ce n’est pas . un hasard si c’est lui qui, de façon d’abord inattendue, nous dit le monologue où Valentin se questionne (nous questionne!) sur les théâtres sans public : Valentin, nous l’avons déjà souligné, est un homme qui voit le théâtre de l’intérieur, chez lui électriciens, machinistes, souffleurs jouent un rôle et, dit par un machiniste, le Théâtre obligatoire montre qu’il est bien plus qu’une simple galéjade, il touche à un point névralgique de la situation théâtrale. En fait Valentin est un des rares auteurs à parler de son métier et de son public comme il le fait. Cela est manifeste également dans la Sortie au théâtre : ici le théâtre qui doit, c’est bien connu, élever les sentiments, devient l’objet d’une querelle morbide entre un homme et une femme. Pour cette pièce Philippe van Kessel a délibérément renoncé au mode réaliste, présentant le conflit tel qu’il est au fond des choses : exacerbé, frénétique, monstrueux.

Le communiant
Théâtre de l’Atelier rue Ste Anne
Photo : Enguerand
D’autres textes, dans cette première partie, sont joués davantage sur le mode de la quotidienneté, ainsi le Magasin de disques dans lequel les choses se passent d’abord sur le ton de la conversation banale entre la vendeuse, la patronne et un client à l’accent bruxellois, jusqu’à ce que celui-ci, par des actes iconoclastes — il brise des 78 tours ! — remette en question ce beau consensus. La variété même du spectacle fait que rien ne paraît jamais évident : les ruptures de rythme, de style, étonnent le public qui est amené à considérer les personnages qui défilent devant lui comme hautement curieux. Il rit et son rire a quelque chose à la fois de naïf et de dubitatif comme s’il se demandait parfois s’il a bien raison de rire.
Le seconde partie nous offre de larges extraits d’un seul texte, le Bastringue, qui est de nouveau très différent de ce qui nous a été proposé en première partie. Ici la·troupe de l’Atelier joue délibérément sur le mode du comique : il s’agit avant tout de faire rire avec de bons gags. Mais en même temps nous comprenons que la pièce tourne autour des rapports de pouvoir : un musicien « anarchiste », iconoclaste lui aussi, sape l’autorité du chef d’orchestre et le fait tourner en bourrique de manière géniale, en lui imposant sa propre conception du monde, une logique biscornue qui corrode la surface des choses et dont le chef d’orchestre qui est un homme d’ordre par-excellence ne peut pas se tirer. Et en arrière plan, les autres musiciens sont là pour nous faire voir à quel point tous ces personnages, y compris le chef et le premier violon, sont minables.

Le Théâtre Obligatoire
Théâtre de l’Atelier rue Ste Anne
Photo : Enguerand
La mise en relief de l’aspect miteux des personnages se présente comme une constante du spectacle de Philippe van Kessel : il n’y a aucune compassion pour eux, ni aucune m;msuétude. Qui plus est, l’accent est mis sur l’agressivité de leurs rapports. Il y a ainsi une volonté marquée d’éviter la sympathie ou l’attendrissement envers les personnages afin que soit manifeste la violence qui règne entre eux — peut-être simplement parce qu’elle reflète parfaitement la violence de leur époque. Ainsi dans le Communiant, le père apparaît moins comme un pauvre type que comme un affreux soûlard de bistrot et il agresse non seulement son fils — qui le lui rend bien — mais aussi le public, comme dans un café on peut être interpellé par un ivrogne. De même, le monologue sur le théâtre obligatoire est dit au public sans complicité, ni ménagement. Et dans la Sortie au théâtre le mari et la femme s’injurient bel et bien. Certes, tous les sketches ne sont pas présentés avec la même violence, mais elle reste latente, comme dans Père et fils au sujet de la guerre où le texte, dit avec calme, n’en paraît que plus virulent.

Le Bastringue
Théâtre de l’Atelier rue Ste Anne
Photo : Enguerand

Nous retenons donc de ce spectacle que Valentin, sous une apparente naïveté, est hautement corrosif. Il peint les personnages avec une joie maligne qui les attaque jusqu’à la moelle au moment où l’ambiguïté profonde de leur existence devient symptôme et se révèle par .là même dramatiquement féconde. Ainsi la critique de Valentin ne se limite pas aux comportements stéréotypés de la petite-bourgeoisie, son conformisme et son étroitesse de vue. Valentin est un entortilleur qui met les choses sens dessus dessous, si bien que les références finissent par nous manquer. Il arrive ainsi un moment où nous ne savons plus si les pèrsonnages sont complètement idiots ou superbement intelligents, et il serait vain de vouloir trancher : nous pensons que, de ce point de vue, l’idée de Van Kessel était très bonne lorsqu’il imagina à propos du Magasin de disques que le client entrait simplement parce qu’il avait froid et que donc il essayait de s’imposer le plus longtemps possible, provoquant une « catarrrophe » après l’autre. En restant ainsi à l’affût de ces détails qui paraissent insignifiants, on est très proche de Valentin : un jugement trop abrupt sur les personnages ne peut que les banaliser car ils vivent à partir de ces petits riens qui chez eux deviennent des montagnes. Ce qui chez Valentin a le primat, ce sont justement ces situations conflictuelles qui, en fait, objectivement, ne devraient pas l’être. C’est donc le jeu qui est premier — le théâtre — mais à la différence du comique de boulevard, par exemple, Valentin ‚. n’en reste jamais là, car du fait même de son inextricable complexité, chaque situation se dépasse elle meme, elle devient un enieu qui touche a notre existence.

Un ramoneur pendant la nuit
Karl Valentin :
Une conversation intéressante
Traduction :
Jean Jourdheuil et Jean-Louis Besson
Auriez le temps, alors venez avec moi.
Où ça ?
N’importe où.

Ah, j’y suis déjà allé.
Ah bon ?
Oui !
Ah bon, vous y êtes déjà allé ?
Oui, souvent déjà.
Ah, alors ça n’a aucun sens, j’ai cru que vous n’y étiez jamais allé du tout.
Là il faut que vous m’excusiez parce que je ne le savais pas.

Ça va de soi, en effet vous ne pouviez pas le savoir non plus.
Oh, c’est pas exactement ce que je veux dire. Peter non plus n’y a encore jamais été là-bas.
Peter non plus encore jamais ?
Ben.
J’aurais pas cru ça de Peter — Ah bon, il n’y a encore jamais été non plus.
Ah — je ne peux pas le dire avec certitude — peut-être qu’il y a déjà été une fois avant.
C’est bien possible.
Peter c’est justement un type, quand il dit qu’il va là et là, eh ben c’est qu’il y va !
Alors vous y êtes allé ?
Oui, mais je ne suis pas resté longtemps là-bas.
C’est déjà bien assez.
C’est ce que je dis aussi — qu’est-ce que j’en ai ? — C’est du temps perdu.
C’est exact ! — Le temps c’est de l’argent !
Ah — c’est pas exact. — Du temps j’en ai assez, mais j’ai pas d’argent ! — Si j’avais autant d’argent que de temps, alors j’aurais plus d’argent que de temps.
Alors vous n’auriez plus le temps d’aller quelque part
avec moi.
Alors non, mais aujourd’hui j’aurais encore le temps.
(Reprendre du début)
Ah bon, aujourd’hui vous auriez le temps, alors venez avec moi.
Où ça ?
N’importe où.
Ah, j’y suis déjà allé.
Ah bon ?
Oui !
Ah bon, vous y êtes déjà allé ?
Oui, souvent déjà.
Ah, alors ça n’a aucun sens, j’ai cru que vous n’y étiez jamais allé du tout.
Ah mais ! Du tout presque jamais déjà.
Là il faut que vous m’excusiez parce que je ne le savais pas.
Ça va de soi, en effet vous ne pouviez pas le savoir non plus.
Oh, c’est pas exactement ce que je veux dire. Peter non plus n’y a encore jamais été là-bas.
Peter non plus encore jamais ?
Ben.
J’aurais pas cru ça de Peter — Ah bon, il n’y a encore jamais été non plus.
Ah — je ne peux pas le dire avec certitude — peut-être qu’il y a déjà été une fois avant.
C’est bien possible.
Peter c’est justement un type, quand il dit qu’il va là et là, eh ben c’est qu’il y va !
Alors vous y êtes allé ?
Oui, mais je ne suis pas resté longtemps là-bas.
C’est déjà bien assez.
C’est ce que je dis aussi — qu’est-ce que j’en ai ? — C’est du temps perdu.



