Qu’est-ce que vous voulez au juste ? ou les drôles de questions de Karl Valentin

Qu’est-ce que vous voulez au juste ? ou les drôles de questions de Karl Valentin

Le 30 Juin 1980
Documents sur Karl Valentin extraits de Das Bilderbuch vom Karl Valentin Edition Wilhem Unverhau, Munich (1975)
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Karl Valentin est auteur de cour­tes pièces, de sketch­es et de mono­logues qu’il loua, presque tou­jours en com­pag­nie de sa parte­naire Liesl Karl­stadt, dans les brasseries et les cabarets, essen­tielle­ment à Munich. Né en 1882 dans la ban­lieue muni­choise, il est mort peu après la sec­onde guerre mon­di­ale, en 1948 ; il vécut donc deux guer­res, une révo­lu­tion, les remous de la République de Weimar, la mon­tée du nazisme puis la dic­tature, mais on serait bien en peine de trou­ver dans son oeu­vre des allu­sions directes aux boule­verse­ments de son époque — seul un sketch en effet a quelques liens appar­ents avec la toute présence poli­tique : Père et fils au sujet de la guerre, écrit en 1947. La lec­ture de sa biogra­phie nous apprend toute­fois qu’à par­tir de 1941 sa pro­duc­tion lit­téraire dimin­ua et que, sans être inter­dit par le régime nazi, il ne se pro­duisit pour ain­si dire plus.

Karl Valentin Le Bastringue Théâtre de l'Atelier rue Ste Anne Photo : Enguerand
Karl Valentin
Le Bas­tringue
Théâtre de l’Ate­lier rue Ste Anne
Pho­to : Enguerand

Néan­moins, Karl Valentin ne devait pas être si étranger à son temps pour intéress­er, et dans une cer­taine mesure influ­encer, des gens comme Tuchol­s­ki ou comme Brecht ! De plus, il tour­na de nom­breux films, dont un, juste­ment, sur un scé­nario de Brecht, et l’on croit qu’il aurait ambi­tion­né à un cer­tain moment de devenir en quelque sorte le Chap­lin alle­mand. Ces films sont pour nous des doc­u­ments sur le jeu de Valentin, mais surtout ils témoignent de son aspi­ra­tion à touch­er un pub­lic plus large que celui des cabarets et des brasseries.

On note enfin depuis quelques années un renou­veau de Karl Valentin qui sem­ble être un phénomène beau­coup plus pro­fond qu’Une sim­ple mode, aus­si bien en Alle­magne Fédérale qu’à l’étranger, et notam­ment dans les pays de langue française. Citons quelques spec­ta­cles que nous avons pu voir : en 1975/76, le G.R.A.T., avec Jean-Louis Hour­din, monte le pre­mier Karl Valentin en langue française ; puis ce fut le café théâtre qui se saisit des sketch­es ce qui nous val­ut plusieurs spec­ta­cles dans les caves parisi­ennes, le dernier en date ayant été don­né au Café de la Gare par Azerthiope et le Fénomé­nal Bazaar lim­it­ed. Enfin, en 1979/80 le Théâtre de l’Atelier de Brux­elles présente Karl Valentin en Bel­gique et en France, dans une mise en scène de Philippe van Kessel.

Un auteur autori­taire

Ceux qui dans leur tra­vail se sont trou­vés con­fron­tés à Karl Valentin ne cachent pas qu’il exerça sur eux une cer­taine fas­ci­na­tion, dif­férente de ce qu’ils avaient pu ressen­tir jusqu’ici au con­tact d’autres textes. Il ne fait pas de doute que cet auteur par­le aujourd’hui encore, de façon directe, per­son­nelle, à un homme de théâtre, et il nous sem­ble que cela est dû en par­tie — au-delà même du con­tenu des textes — à la sit­u­a­tion de Va.lentin dans le monde du théâtre et aux con­di­tions orig­i­nales dans lesquelles il écriv­it : Valentin était avant tout un comique et il rédi­geait ses textes pour qu’ils soient dits, par lui-même. Ceux-ci por­tent donc large­ment la mar­que de leur des­ti­na­tion ; l’écriture chez Valentin n’est pas dis­so­cia­ble du jeu.

Et pour­tant cette écri­t­ure pose un prob­lème en elle-même et elle nous appa­raît aujourd’hui haute­ment para­doxale : tout se passe en effet comme si elle allait au-delà de sa des­ti­na­tion pre­mière pour mieux la retrou­ver ensuite ! Ce qui sig­ni­fie que les textes de Valentin qui, à pre­mière vue, ne pour­raient être que des canevas, s’imposent en fait, dans un deux­ième temps, comme textes écrits. Nous ne devons pas en effet nous arrêter à leur forme extérieure qui voudrait nous faire croire qu’ils sont con­sé­cu­tifs à un tra­vail d’improvisation ou même ne représen­tent qu’un état for­tu­it de cette impro­vi­sa­tion (com­pa­ra­ble à la tran­scrip­tion musi­cale d’un seul cho­rus à par­tir d’un thème). L’improvisation à laque­lle Karl Valentin, n’en dou­tons pas, a dû se livr­er avec Liesl Karl­stadt a cer­taine­ment joué un rôle dans la con­cep­tion, ou même dans la rédac­tion des pièces mais il n’en reste pas moins que Valentin réécrivait ses textes avec une telle minu­tie dans le choix des mots et des effets comiques qu’il nous appa­raît aujourd’hui comme un auteur fon­cière­ment autori­taire. Il pos­sède une rigueur interne dont on ne parvient que dif­fi­cile­ment à faire l’économie. Ain­si, si on ne voit en lui qu’un pré­texte à faire rire on a toutes les chances de ne pas être drôle ! C’est générale­ment, au dire des comé­di­ens, ce qu’a mon­tré l’expérience du plateau lors des répéti­tions.

Cette con­trainte textuelle a été ressen­tie non seule­ment par les comé­di­ens mais aus­si par Jean Jour­d­heuil et moi-même lors de la tra­duc­tion : en effet ce ne sont pas tant les jeux de mots et le par­ler dialec­tal qui font ici prob­lème que l’importance et la place de chaque mot dans la phrase. On ne peut par­venir à ren­dre les sens si on perd les rythmes, c’est-à-dire chez Valentin en fin de compte la logique interne du dis­cours ; il a fal­lu con­serv­er, par exem­ple, les très nom­breux adverbes qui jalon­nent le dis­cours dans la mesure où ils sont un symp­tôme : ils définis­sent un mode d’élocution, une logique dans l’absurdité où s’empêtrent les per­son­nages (voir notam­ment le Relieur Wan­ninger). Sup­primer ces adverbes au prof­it de l’élégance, les con­sid­ér­er comme « trop ger­maniques » et alléger la phrase française au nom d’une soi-dis­ant célérité du dis­cours comique, cela aurait sig­nifié se priv­er en par­tie de ce qui fait de Valentin un auteur pro­fondé­ment orig­i­nal dans son écri­t­ure comique. Chez lui la redon­dance et le style ampoulé sont con­sé­cu­tifs à un métic­uleux tra­vail d’écriture.

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On s’étonnera peut-être de rèn­con­tr­er cette minu­tie d’écriture chez un homme qui tra­vail­la essen­tielle­ment dans des brasseries où, l’on s’en doute, les aléas des représen­ta­tions devaient pass­able­ment mod­i­fi­er le ton et le rythme des sketch­es. Il con­vient toute­fois de not­er que ces fameuses « brasseries » étaient de véri­ta­bles lieux de spec­ta­cle, plus proches du cabaret ou du café-théâtre que du débit de bois­son. D’autre part, Valentin se pro­duisit égale­ment dans des théâtres : en 1923, lors d’une tournée à Berlin, il joua au The­ater am Schiff­bauer­damm — auquel il préféra par la suite, il est vrai, le Kabarett der Komik­er ; en 1931, il ten­ta d’ouvrir son pro­pre théâtre à Munich. Cette mul­ti­plic­ité des con­di­tions de représen­ta­tion a pour corol­laire l’existence de plusieurs ver­sions de cer­tains sketch­es, non seule­ment pour la scène mais aus­si pour la radio, le disque et le ciné­ma. Notons que ces vari­antes n’impriment pas de mod­i­fi­ca­tion pro­fonde aux textes quant à leur ton et à la rigueur de leur écri­t­ure.

Kabarett der Komiker
Kabarett der Komik­er

Le para­doxe inhérent à l’écriture va de pair chez Valentin avec la place tout àfait orig­i­nale qu’il occupe par rap­port à l’institution lit­téraire et théâ­trale. D’une part, son méti­er le situe d’emblée dans une posi­tion mar­ginale : ni écrivain, ni comé­di­en, il est « comique pop­u­laire » … d’autre part, ses dia­logues qui sem­blent ne vouloir témoign­er que des petites choses et des petites gens fonc­tion­nent mal comme texte de référence et, de ce fait, ils ne parais­sent pas sacral­is­ables. L’univers de Valentin ne l’impose pas comme maître à penser. Or il appa­raît aujourd’hui que ce dou­ble décalage par rap­port aux insti­tu­tions et par rap­port à ce que l’on a cou­tume de con­sid­ér­er comme phénomène cul­turel nous par­le et nous ques­tionne.

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Nous avons déjà souligné que ses sketch­es n’étaient pas des­tinés d’abord à l’édition : ils étaient écrits avant tout pour être joués. On peut donc penser que leur rigUeur d’écriture relève bien davan­tage d’un souci d’efficacité scénique que de préoc­cu­pa­tions lit­téraires. Lorsqu’il écrivait, Valentin avait, n’en dou­tons pas, l’ensemble du spec­ta­cle devant les yeux ; il était un maître du maquil­lage (un petit livre paru en Alle­magne Fédérale inti­t­ulé Les Masques de Karl Valentin nous en four­nit la preuve pho­tographique); bricoleur, ·il inven­ta des machines et maçhiner­ies des­tinées à la scène;. il don­na des descrip­tions très pré­cis­es de décors. Si de tout cela il ne nous reste aujourd’hui que le texte nous ne devons pas oubli­er-que celui-ci relève d’abord d’une pra­tique.

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Qui plus est : le texte porte la mar­que d’un pub­lic dont il est, dans une cer­taine mesure, le reflet. Valentin prend ses per­son­nages par­mi les Muni­chois, s’attachant aux dif­férentes couch­es sociales, mais avant tout aux petits-bour­geois. Cet enracin­e­ment est man­i­feste dans i’utilisation du par­ler bavarois qui est bien moins une mar­que de réal­isme que l’expression d’un cer­tain degré de con­nivence avec un pub­lic déter­miné.

Il résulte de tout cela que Valentin, par sa sit­u­a­tion même de comique pop­u­laire muni­chois, jette sur le théâtre et sur le peu­ple — au sens large — un regard de l’intérieur, dépourvu de toute com­plai­sance. Les textes de Valentin sont, par essence, man­i­festes de leur point d’encrage.

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Valentin sans Valentin

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En Alle­magne, l’idée per­sista que l’on ne pou­vait pas inter­préter Valentin sans Valentin : il fal­lut une généra­tion pour que le sou­venir de l’acteur s’efface quelque peu et fasse place à la fig­ure de l’auteur. Dans les pays de langue française on décou­vrit l’écriture de Karl Valentin en remon­tant aux sources de Brecht et, perce­vant son orig­i­nal­ité, on se ren­dit compte qu’elle fonc­tion­nait au-delà du micro­cosme qui l’avait engen­drée, que l’effacement de là couleur locale ne sig­nifi­ait pas pour elle une perte irrémé­di­a­ble !

Le dernier spec­ta­cle en.français que nous avons pu voir en témoigne large­ment. Le Théâtre de l’Atelier de Brux­elles a choisi une palette de sketch­es qui nous présente Karl Valentin sous de mul­ti­ples aspects. Le spec­ta­cle est divisé en deux par­ties. Dans la pre­mière, les textes choi­sis (Le Com­mu­ni­ant, Le Mag­a­sin de dis­ques, Wan­ninger, Père et fils au sujet de la guerre, La Danse, Le Théâtre . oblig­a­toire, Saleté de rabo­teuse, La Sor­tie au théâtre) nous ren­dent sen­si­bles à la diver­sité de ton dans l’approche des per­son­nages ; ceci est souligné par l’emploi de masques (on pense aux impres­sion­nants change­ments de phy­s­ionomie dont était capa­ble Valentin): six acteurs et actri­ces se parta­gent tous les rôles (24 en tout) ce qui les oblige à don­ner à leur jeu une var­iété remar­quable. Les liens entre les sketch­es — out­re l’emploi des masques — est fourni par un curieux machin­iste qui tan­tôt morose, tan­tôt éton­né, tan­tôt agres­sif tra­verse non­cha­la­m­ment la scène et arrange quelques acces­soires. Ce n’est pas . un hasard si c’est lui qui, de façon d’abord inat­ten­due, nous dit le mono­logue où Valentin se ques­tionne (nous ques­tionne!) sur les théâtres sans pub­lic : Valentin, nous l’avons déjà souligné, est un homme qui voit le théâtre de l’intérieur, chez lui élec­triciens, machin­istes, souf­fleurs jouent un rôle et, dit par un machin­iste, le Théâtre oblig­a­toire mon­tre qu’il est bien plus qu’une sim­ple galé­jade, il touche à un point névral­gique de la sit­u­a­tion théâ­trale. En fait Valentin est un des rares auteurs à par­ler de son méti­er et de son pub­lic comme il le fait. Cela est man­i­feste égale­ment dans la Sor­tie au théâtre : ici le théâtre qui doit, c’est bien con­nu, élever les sen­ti­ments, devient l’objet d’une querelle mor­bide entre un homme et une femme. Pour cette pièce Philippe van Kessel a délibéré­ment renon­cé au mode réal­iste, présen­tant le con­flit tel qu’il est au fond des choses : exac­er­bé, fréné­tique, mon­strueux.

Karl Valentin
Le communiant
Théâtre de l’Atelier rue Ste Anne
Photo : Enguerand
Karl Valentin
Le com­mu­ni­ant
Théâtre de l’Atelier rue Ste Anne
Pho­to : Enguerand

D’autres textes, dans cette pre­mière par­tie, sont joués davan­tage sur le mode de la quo­ti­di­en­neté, ain­si le Mag­a­sin de dis­ques dans lequel les choses se passent d’abord sur le ton de la con­ver­sa­tion banale entre la vendeuse, la patronne et un client à l’accent brux­el­lois, jusqu’à ce que celui-ci, par des actes icon­o­clastes — il brise des 78 tours ! — remette en ques­tion ce beau con­sen­sus. La var­iété même du spec­ta­cle fait que rien ne paraît jamais évi­dent : les rup­tures de rythme, de style, éton­nent le pub­lic qui est amené à con­sid­ér­er les per­son­nages qui défi­lent devant lui comme haute­ment curieux. Il rit et son rire a quelque chose à la fois de naïf et de dubi­tatif comme s’il se demandait par­fois s’il a bien rai­son de rire.

Le sec­onde par­tie nous offre de larges extraits d’un seul texte, le Bas­tringue, qui est de nou­veau très dif­férent de ce qui nous a été pro­posé en pre­mière par­tie. Ici la·troupe de l’Atelier joue délibéré­ment sur le mode du comique : il s’agit avant tout de faire rire avec de bons gags. Mais en même temps nous com­prenons que la pièce tourne autour des rap­ports de pou­voir : un musi­cien « anar­chiste », icon­o­claste lui aus­si, sape l’autorité du chef d’orchestre et le fait tourn­er en bour­rique de manière géniale, en lui imposant sa pro­pre con­cep­tion du monde, une logique bis­cor­nue qui cor­rode la sur­face des choses et dont le chef d’orchestre qui est un homme d’ordre par-excel­lence ne peut pas se tir­er. Et en arrière plan, les autres musi­ciens sont là pour nous faire voir à quel point tous ces per­son­nages, y com­pris le chef et le pre­mier vio­lon, sont minables.

Karl Valentin
Le Théâtre Obligatoire
Théâtre de l'Atelier rue Ste Anne
Photo: Enguerand
Karl Valentin
Le Théâtre Oblig­a­toire
Théâtre de l’Ate­lier rue Ste Anne
Pho­to : Enguerand


La mise en relief de l’aspect miteux des per­son­nages se présente comme une con­stante du spec­ta­cle de Philippe van Kessel : il n’y a aucune com­pas­sion pour eux, ni aucune m;msuétude. Qui plus est, l’accent est mis sur l’agressivité de leurs rap­ports. Il y a ain­si une volon­té mar­quée d’éviter la sym­pa­thie ou l’attendrissement envers les per­son­nages afin que soit man­i­feste la vio­lence qui règne entre eux — peut-être sim­ple­ment parce qu’elle reflète par­faite­ment la vio­lence de leur époque. Ain­si dans le Com­mu­ni­ant, le père appa­raît moins comme un pau­vre type que comme un affreux soûlard de bistrot et il agresse non seule­ment son fils — qui le lui rend bien — mais aus­si le pub­lic, comme dans un café on peut être inter­pel­lé par un ivrogne. De même, le mono­logue sur le théâtre oblig­a­toire est dit au pub­lic sans com­plic­ité, ni ménage­ment. Et dans la Sor­tie au théâtre le mari et la femme s’injurient bel et bien. Certes, tous les sketch­es ne sont pas présen­tés avec la même vio­lence, mais elle reste latente, comme dans Père et fils au sujet de la guerre où le texte, dit avec calme, n’en paraît que plus vir­u­lent.

Karl Valentin
Le Bastringue
Théâtre de l'Atelier rue Ste Anne
Photo : Enguerand
Karl Valentin
Le Bas­tringue
Théâtre de l’Ate­lier rue Ste Anne
Pho­to : Enguerand
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Nous retenons donc de ce spec­ta­cle que Valentin, sous une appar­ente naïveté, est haute­ment cor­rosif. Il peint les per­son­nages avec une joie maligne qui les attaque jusqu’à la moelle au moment où l’ambiguïté pro­fonde de leur exis­tence devient symp­tôme et se révèle par .là même dra­ma­tique­ment féconde. Ain­si la cri­tique de Valentin ne se lim­ite pas aux com­porte­ments stéréo­typés de la petite-bour­geoisie, son con­formisme et son étroitesse de vue. Valentin est un entor­tilleur qui met les choses sens dessus dessous, si bien que les références finis­sent par nous man­quer. Il arrive ain­si un moment où nous ne savons plus si les pèr­son­nages sont com­plète­ment idiots ou superbe­ment intel­li­gents, et il serait vain de vouloir tranch­er : nous pen­sons que, de ce point de vue, l’idée de Van Kessel était très bonne lorsqu’il imag­i­na à pro­pos du Mag­a­sin de dis­ques que le client entrait sim­ple­ment parce qu’il avait froid et que donc il essayait de s’imposer le plus longtemps pos­si­ble, provo­quant une « catar­rrophe » après l’autre. En restant ain­si à l’affût de ces détails qui parais­sent insignifi­ants, on est très proche de Valentin : un juge­ment trop abrupt sur les per­son­nages ne peut que les banalis­er car ils vivent à par­tir de ces petits riens qui chez eux devi­en­nent des mon­tagnes. Ce qui chez Valentin a le pri­mat, ce sont juste­ment ces sit­u­a­tions con­flictuelles qui, en fait, objec­tive­ment, ne devraient pas l’être. C’est donc le jeu qui est pre­mier — le théâtre — mais à la dif­férence du comique de boule­vard, par exem­ple, Valentin ‚. n’en reste jamais là, car du fait même de son inex­tri­ca­ble com­plex­ité, chaque sit­u­a­tion se dépasse elle meme, elle devient un enieu qui touche a notre exis­tence.

Un tableau original de Karl Valentin:
Un ramoneur pendant la nuit
Un tableau orig­i­nal de Karl Valentin :
Un ramoneur pen­dant la nuit

Karl Valentin :
Une con­ver­sa­tion intéres­sante

Tra­duc­tion :
Jean Jour­d­heuil et Jean-Louis Besson

Auriez le temps, alors venez avec moi.

Où ça ?

N’im­porte où.

Projet de Hans Breiter commandé par Karl Valentin

Ah, j’y suis déjà allé.

Ah bon ?

Oui !

Ah bon, vous y êtes déjà allé ?

Oui, sou­vent déjà.

Ah, alors ça n’a aucun sens, j’ai cru que vous n’y étiez jamais allé du tout.

Là il faut que vous m’excusiez parce que je ne le savais pas.

Projet de Hans Breiter commandé par Karl Valentin
Pro­jet de Hans Bre­it­er com­mandé par Karl Valentin

Ça va de soi, en effet vous ne pou­viez pas le savoir non plus.

Oh, c’est pas exacte­ment ce que je veux dire. Peter non plus n’y a encore jamais été là-bas.

Peter non plus encore jamais ?

Ben.

J’au­rais pas cru ça de Peter — Ah bon, il n’y a encore jamais été non plus.

Ah — je ne peux pas le dire avec cer­ti­tude — peut-être qu’il y a déjà été une fois avant.

C’est bien pos­si­ble.

Peter c’est juste­ment un type, quand il dit qu’il va là et là, eh ben c’est qu’il y va !

Alors vous y êtes allé ?

Oui, mais je ne suis pas resté longtemps là-bas.

C’est déjà bien assez.

C’est ce que je dis aus­si — qu’est-ce que j’en ai ? — C’est du temps per­du.

C’est exact ! — Le temps c’est de l’ar­gent !

Ah — c’est pas exact. — Du temps j’en ai assez, mais j’ai pas d’ar­gent ! — Si j’avais autant d’ar­gent que de temps, alors j’au­rais plus d’ar­gent que de temps.

Alors vous n’au­riez plus le temps d’aller quelque part

avec moi.

Alors non, mais aujour­d’hui j’au­rais encore le temps.

(Repren­dre du début)

Ah bon, aujour­d’hui vous auriez le temps, alors venez avec moi.

Où ça ?

N’im­porte où.

Ah, j’y suis déjà allé.

Ah bon ?

Oui !

Ah bon, vous y êtes déjà allé ?

Oui, sou­vent déjà.

Ah, alors ça n’a aucun sens, j’ai cru que vous n’y étiez jamais allé du tout.

Ah mais ! Du tout presque jamais déjà.

Là il faut que vous m’ex­cusiez parce que je ne le savais pas.

Ça va de soi, en effet vous ne pou­viez pas le savoir non plus.

Oh, c’est pas exacte­ment ce que je veux dire. Peter non plus n’y a encore jamais été là-bas.

Peter non plus encore jamais ?

Ben.

J’aurais pas cru ça de Peter — Ah bon, il n’y a encore jamais été non plus.

Ah — je ne peux pas le dire avec cer­ti­tude — peut-être qu’il y a déjà été une fois avant.

C’est bien pos­si­ble.

Peter c’est juste­ment un type, quand il dit qu’il va là et là, eh ben c’est qu’il y va !

Alors vous y êtes allé ?

Oui, mais je ne suis pas resté longtemps là-bas.

C’est déjà bien assez.

C’est ce que je dis aus­si — qu’est-ce que j’en ai ? — C’est du temps per­du.

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Alternatives Théâtrales 4-Couverture du Numéro 4 d'Alternatives Théâtrales
#4
mars 2002

Alternatives théâtrales 4

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Le Théâtre por­tu­gais con­tem­po­rain entre dans sa sep­tième année d’existence. La pra­tique théâ­trale implique en effet la recon­nais­sance…

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