F.M.: Francis Mahieu, comédien
F.B.: François Bartels, comédien
M.H.: Micheline Hardy, comédienne
A. W.: Annick Wendelen, administratrice
P.v.K.: Philippe van Kessel, metteur en scène
A.M.L.: Anne-Marie Loop, comédienne
P. V.E.: Philippe Van Ermengem, animateur
J.M.L.: Jean-Marie Lemaître, administrateur
J.M. V.: Jean-Marie Vervisch, régisseur
A.T.: Alternatives théâtrales.
A.T.: Si l’on essaie de retracer, de manière très schématique, l’histoire des rapports du « jeune théâtre » belge avec le public, on constate, qu’il y a cinq ou six ans, un certain nombre de jeunes compagnies, implantées à Bruxelles, avaient essayé de découvrir la province, d’aller à la rencontre du public … Après beaucoup de déboires, de difficultés financières, d’incompréhension de la part des organisateurs locaux, elles se tournèrent, il y a environ deux ans, vers l’esthétique et la création théâtrale, faisant ainsi passer au second plan leur souci de démocratisation et de diffusion.
Dans cette optique, l’expérience qu’a réalisée la saison dernière le théâtre de l’Atelier rue Ste Anne, avec son spectacle Karl Valentin, marque un point de rupture, une sorte de retour au public, sans complaisance et sans que soient pour autant laissées de côté les questions relatives à la recherche et à la création théâtrale proprement dite.
Cette volonté, qu’implique-t-elle sur le plan du jeu, du travail, des moyens mis en oeuvre ? En quoi ces moyens se distinguent-ils de ceux employés par le théâtre traditionnel ?
Et quels sont-ils ?
P.v.K.: Face au texte de Karl Valentin, nous avions deux possibilités : soit le lire par attachement à Karl Valentin, avec la volonté de le faire découvrir, soit en faire une lecture, une expérimentation, en le dramaturgeant, comme certaines compagnies l’ont fait en Allemagne.
Nous avons opté pour la première solution et pour moi, en tant que metteur en scène, faire ce choix c’était rompre avec une certaine lecture de texte, une certaine complaisance intellectuelle, un certain travail que je pourrais appeler, de manière sensitive, un travail froid, strict, le spectacle à thèse en définitive. Au contraire des spectacles précédents, il s’agissait de dépasser ici les limites d’une certaine rigueur figée et d’arriver à la mouvance acceptée d’un spectacle, la souplesse de jeu du comédien, une certaine permissivité/adaptation au public. Il nous fallait retrouver le jeu, le plaisir du jeu, se ressourcer à un nouveau répertoire, à une nouvelle pratique théâtrale.
Karl Valentin m’a semblé idéal. Nous nous sommes immédiatement trouvés confrontés à une écriture très publique, parce que c’est à la fois celle d’un comédien — ce qui est important, ce qui développe automatiquement le jeu — et celle d’un grand clown populaire, ce qui se sent énormément dans le texte.
A.T.: Par rapport aux spectacles précédents, Dialogues d’exilés, Le bourgeois Schippel, Par-delà le Bien et le Mal, vous comédiens, avez-vous ressenti une rupture ? et si oui, de quel type ?
F.M.: Je crois que la seule rupture est le choix de la pièce. Il y a des pièces qui s’adressent à un public plus large, d’autres qui, par leur écriture, leur thème, s’adressent à un public plus restreint. La seule rupture est pour moi dans ce choix, le travail quant à lui, reste le même. Je ne vois pas de grosse rupture si ce n’est de s’adapter à l’écriture qu’on sent être celle d’un comédien, plus publique.
P. v.K.: Pour moi pourtant, certains sketches peuvent être semblables aux pratiques de jeu précédentes, et d’autres moins. Entre La sortie au théâtre et Le premier communiant, il y a des travaux différents.
F.M.: Pour un comédien, il y a différentes manières d’aborder un texte, ce qui ne signifie pas qu’il y a des jeux radicalement opposés.
Pour moi, tous ces sketches signifient un certain type de travail, une certaine pratique de jeu de comédien qui est la même, avec des registres différents.
F.M.: Non, pas seulement. A l’origine d’une pratique il y a une volonté délibérée, le texte ajoute des variantes.

(Le bastringue)
Kabarett der Komiker
(1935)
M.H.: Le travail entre Karl Valentin et Par-delà le Bien et le Mal par exemple, est différent dans la mesure où, avec Lange, il fallait adapter un code de jeu à un texte et qu’avec Valentin ce code y était inscrit. Le texte par lui-même, est dèjà le code de jeu dans lequel nous travaillons.
A.T.: Les allusions à une certaine froideur, que tu faisais à propos de la représentation des spectacles précédents, les fais-tu aussi pour Valentin ?
F.M.: Je n’ai jamais été que comédien. Froideur est un mot employé par les metteurs en scène, les dramaturges, le public et la presse, mais c’est un terme que je n’emploie pas. Je ne pense pas qu’un comédien dise : moi je joue froid.

Teatro da Cornucópia
A.T.: Pourtant, dans Le bourgeois Schippel, par exemple, on sent une certaine retenue, une démonstration plus présente. En tant que spectateurs, on a l’impression que les comédiens s’alignent sur la conception générale du spectacle. Mais peut-être n’est-ce qu’une impression de spectateur ? Dans Karl Valentin, il semble qu’effectivement, le jeu domine le tout. Je viens de lire un interview de Gildas Bourdet à propos de-Attention au travail dans laquelle il dit que ce qu’il demande aux comédiens c’est qu’ils jouent, qu’ils se défoncent, que pour le reste, la distanciation, le regard critique, il s’en charge, c’est son rôle de metteur en scène, c’est son problème ; ce qu’il veut, c’est que les comédiens s’impliquent. Dans Karl Valentin il semble que c’est de ça qu’il s’agit, tandis que dans d’autres spectacles, on sentait les comédiens plus complices du regard du dramaturge et du metteur en scène, plus alignés. C’est dans ce sens là, je crois, qu’il faut entendre « jeu froid », « en retrait ».

Le bastringue
Théâtre de l’Atelier rue Ste Anne (1978 – 80)
Photo : Alain Verreycken
P. v.K.: Je pense que le mot « démonstration » est tout à fait juste et que la différence avec les autres spectacles réside en ce que les autres étaient au service d’une idée, d’une théorie dramaturgique — par exemple, la déviation de Schippel par rapport à Sternheim — ou au service d’une dramaturgie plus élaborée, comme dans le Lange.
Ici, on est au service du texte proprement dit, avec une idée en filigrane : dans la première partie, on sent l’entre-deux-guerres, les personnages sont plus agressifs, plus violents mais cette violence n’est pas gratuite à l’intérieur du spectacle.
A. W.: Ce spectacle ne nécessitait pas vraiment de retenue.
P. v.K.: Nous aurions pu dévier, nous l’avons peut-être fait, dans certains sketches (La sortie au théâtre), mais Valentin n’était pas un prétexte auquel nous avons été relativement fidèles. Pour moi, Valentin = jeu, c’est un « texte ».
F.B.: Il me paraît évident que dans un texte comme celui de Valentin, le comédien se sente beaucoup plus libre. Dans les spectacles précédents, il existait une homogénéité et il me semblait que je devais faire quelque chose à l’intérieur de cette homogénéité, en la respectant.
P. v.K.: Ce qui intervient aussi dans Valentin, c’est peut-être qu’il y a plusieurs sketches, et non une pièce conventionnelle. Le fait de jouer plusieurs personnages différents est chose rare au théâtre.
A.M.L.: C’est peut-être aussi la forme comique, plaisante, la caricature dans laquelle s’inscrit la dramaturgie. Le sketche semble décider du sketche et c’est à nous de jouer avec ça.
Trouver un « défoulé de jeu »
A.T.: Tu parlais d’un travail sur l’excès. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’est-ce que cela implique sur le plan du travail sur le public ?
F.M.: Je crois que ce mot a surtout été employé par rapport à notre pratique antérieure ; effectivement ce texte nous a permis d’aller plus loin dans le jeu, là où les situations sont caricaturales.

Le bastringue
Théâtre de l’Atelier rue Ste Anne
Photo : Alain Verreycken
F.B.: A propos de travail sur l’excès, ce qui me paraît fondamental, c’est de se trouver tout d’un coup comédien avec un gros nez et de pouvoir gueuler, de pouvoir créer un personnage qui n’est pas du tout le même que celui d’une pièce traditionnelle. On se permet corporellement et vocalement des excès outranciers qu’on ne peut se permettre dans la création d’un personnage qui est « dans la ligne ».
M.H.: Que cela dépende uniquement du texte, je ne le crois pas car La sortie au théâtre aurait pu être jouée tout autrement. Nous l’avons amplifiée, nous n’étions pas obligés de jouer avec des maquillages, des voix, qui ont fabriqué, pour le public, une sorte de miroir.
F.M.: Seuls certains textes permettent l’excès. Dans Le bourgeois Schippel par exemple, nous n’aurions pu le faire qu’en nous réappropriant l’oeuvre et en la réécrivant. Ici, nous sommes restés dans ce qui était écrit.
P.v.K.: Je suis assez d’accord pour dire que le mot « excès » a été surtout employé par rapport à notre travail précédent. Cette fois, nous voulions trouver un défoulé de jeu ; grâce à Valentin, nous l’avons réalisé. Pourtant, si nous comparons notre travail à celui réalisé sur Valentin à Strasbourg par exemple, nous pouvons parler d’excès. A Strasbourg, les petites gens dont parle Valentin étaient décrits avec tendresse. Nous les avons traités dans la violence, d’un point de vue extrémiste, en développant l’agressivité, le côté inquiétant de certains personnages, le cri, la voix. Dès le début, nous avons décidé de choisir de jeunes comédiens et de travailler avec eux sur la composition de personnages vieux, difformes, voire monstrueux, à partir de masques grossissants, de faux ventres, de travestissement… Il s’agit ici de personnages populaires et peu d’auteurs de théâtre parlent du peuple. Dans les grands classiques, il est incarné, soit par des représentants du peuple (Shakespeare), soit par un rôle bien précis qui cumule les réactions et les comportements dits populaires (même chez Brecht). Il est étrange de constater que les rares à parler des petites gens sont les comiques : Chaplin, Devos, Rufus, etc.
A.T.: Au théâtre, le peuple a‑t-il son langage propre ?

Le magasin de disques
Théâtre de l’Atelier rue Ste Anne
Photo : Enguerand
P.v.K : Il ne faut pas oublier un courant plus récent, celui dit du « théâtre quotidien », dont la fonction première a été de décrire les difficultés de communication d’une certaine classe sociale.
Valentin, un des premiers, nous parle bien de ces problèmes de langage, à l’aide de lapsus, de détournements de sens.etc.: « fi n’est toujours pas encore arrivé, peut-être qu’il viendra éventuellement plus tard ». Il décrit l’incapacité des petites gens à s’exprimer soit parce qu’ils se trouvent confrontés à une situation qui finit par les dépasser (la spirale : le vertige et l’absurde de certaines situations qui gardent quand même leur part de logique), soit parce qu’ils sont coincés par leur entourage professionnel ou privé : la vendeuse du magasin de disques prise entre l’autorité de la propriétaire et la conduite anarchique du client, la peur du couple de La sortie au théâtre : peur d’aller au théâtre, la peur et l’incapacité d’écrire à leur propre fils, la peur de se quitter. C’est pour cela que nous traitons ces petites gens dans la viol.en ce : leur peur, leur côté paumé peuvent les rendre dangereux. Ils ont la plupart voté un certain régime à une époque donnée. Nous ne les rendons pas sympathiques et travaillons sur la déformation de leurs aspects/comportements négatifs parfois jusqu’à la monstruosité (un couple qui s’engueule est monstrueux).
« S’adapter » au public
P. v.K.: Notre but a été la recherche d’un code de jeu échappant aux sentiers battus du burlesque, échappant au spectacle « à la manière de », la quête d’un grossissement crédible, d’une limite entre le possible et la caricature : jusqu’à quel point tel personnage conçu dans l’outrance est-il encore reconnaissable.
A.T.: Une façon de présenter au public un miroir déformant ?
P. v.K.: Oui, et nous pensons que plus le miroir est déformant, plus les gens peuvent s’y reconnaître. Il me semble qu’avec Karl Valentin, nous ayons eu, pour une fois, un point de vue de gens de théâtre sur le théâtre : l’ouvrier du Théâtre obligatoire de Le père et le fils, sont des machinistes de théâtre, le couple de La sortie au théâtre va au théâtre, Le bastringue répète publiquement dans un théâtre. Nous avons eu, sur l’écriture de Valentin, sur les petites gens, sur le théâtre, le même point de vue que nous avions avant sur la politique, sur la sociale démocratie en Allemagne ou sur la dialectique d’émigrés, mais notre réflexion portait sur le théâtre, sans déborder le cadre du théâtre. Quel jeu, quel répertoire, comment rendre compte de tel personnage ?
P. V.E.: Pourtant, à Bruxelles en tout cas, une partie du public a prétendu que ce n’était pas du théâtre !
P. v.K.: C’est vrai que dans le public intellectuel bruxellois, nous avons retrouvé certains avis semblables à ceux des intellectuels pisse-froid de l’entre-deux-guerres qui traitaient Valentin de naïf et d’auteur mineur. Des gens interloqués par le spectacle et pour lesquels nous n’étions que des saltimbanques en rupture de ban par rapport à notre politique de création antérieure.
M.H.: Il est clair que pour ce spectacle, plus le public est intellectuel, moins il réagit !
F.M.: Pourtant, de notre part, il n’y a jamais eu de volonté de faire, à un certain moment, du théâtre élitaire, puis de changer notre fusil d’épaule, même si notre volonté était de toucher un public plus large et de faire de la décentralisation.

Le bastringue
Théâtre de l’Atelier rue Ste Anne
A.T.: Ce retour au public, qu’implique-il sur le plan du jeu ? Pourriez-vous préciser ce qu’on entend par jeu « au public » et jeu « pour le public » ? En quoi votre jeu se différencie-il de celui du vaudeville par exemple ?
F.M.: Comparer notre travail à celui d’un théâtre de vaudeville ne résoudra pas le problème, car on ne peut pas dire que le jeu soit totalement différent. Ce qui nous différencie, c’est notre conception, notre pratique, nos rapports avec les metteurs en scène, c’est une globalité, dans laquelle le jeu de n’importe quel comédien peut se trouver transformé.
A.T.: Mais qu’est ce qui fait qu’on puisse « s’adapter » à un public, sans que ce soit de la complaisance ? Qu’est-ce qui fait que cette « adaptation » fonctionne, ou non ? que par certaines références le public se sente concerné ou pas ?



