Question : Comment l’idée vous est-elle venue de mettre en scène Bovary ?
Michel Dezoteux : J’ai été amené à relire par hasard ce livre que j’avais lu quand j’avais 15 ans. J’en avais des souvenirs assez précis. Et j’ai été tenté de le relire par rapport à certaines choses que j’ai vécues.
J’ai alors été frappé par l’extraordinaire qualité de l’écriture de Flaubert qui ouvre dans la deuxième moitié du 19ème siècle une voie à la littérature qu’elle n’avait pas connue auparavant. Un travail sur l’écriture d’une dimension et d’une modernité étonnantes.
Françoise Collin : Au fond, c’est assez curieux. Vous êtes parti d’un texte. Ce n’est bien sûr pas cela qui a généré tout le spectacle, mais avez-vous habituellement un tel type de rapport au texte ? Dans ce spectacle en tout cas, il me semble que le texte est très présent — soit le texte de Flaubert, soit le texte parallèle — et bien plus présent — mais peut-être que je me trompe — que dans vos spectacles précédents. ‚
Est-ce que le rapport au texte est primordial pour vous ?
M.D.: Non, non, non. Ce qui est primordial, c’est le rapport aux acteurs et le rapport des acteurs au texte. Et je crois qu’ici, ce qui a évolué, ce qu’on a tenté de faire évoluer, justement, c’est la conscience et la perfection du statut du texte dans la représentation. Flaubert m’intéresse en tant qu’écrivain, en tant qu’homme d’écriture. Homme qui a une façon, une manière d’aligner des mots qui donne du sens.
F.C.: Cette écriture suscite-t-elle un travail scénique qui en serait l’équivalent ou le parallèle ?
M.D.: Il n’y a pas de parallélisme, c’est-à-dire qu’on ne part pas de Flaubert, disant : « Comment illustrer Flaubert », ou : « Comment tirer une scène de Flaubert ». On part d’un travail d’acteur qui est un travail d’improvisation que mes camarades pourraient d’ailleurs mieux décrire que moi.
C’est très curieux ce type de travail-là et cela marche selon les individus qui sont en présence, il n’y a pas de secret, il n’y a pas de recette, il y a simplement un processus dans lequel sont mis les acteurs, des situations que j’essaie de créer et par rapport auxquelles ils réagissent. Et en fait, c’est cela qui donne le corps au spectacle. Evidemment, ils réagissent en fonction de situations et d’un certain nombre de choses que nous définissons, avant que la répétition ne commence.
F.C.: Ce que vous donne le texte au départ, ce n’est pas que du texte, c’est aussi et surtout des situations ?
M.D.: C’est aussi des situations, mais c’est toujours comme ça au théâtre. Un texte écrit en répliques fonctionne par rapport à des situations et quand ici je dis « situation » c’est des situations de travail dont je parle.
Bernard Debroux : Avant de parler de cela, j’aimerais qu’on parle du processus d’écriture, c’est-à-dire des deux textes, le texte de Flaubert et celui écrit par Gérard Lépinois et du pourquoi de votre initiative. Pourquoi n’avez-vous pas travaillé seulement avec le texte de Flaubert ? Quelle est la justification d’un tel travail, son intérêt pour le spectacle et pour le jeu ? Mais en premier lieu, d’où est venue l’idée ?
M.D.: En fait, elle vient de moi. Gérard et _moi, nous nous sommes rencontrés par hasard et nous avons discuté de choses qu’on pourrait faire parce que j’avais lu certains de ses textes et qu’il m’avait fait entendre ses improvisations enregistrées sur cassettes. A partir de là, j’ai été intéressé par sa maîtrise de l’écriture et la conscience qu’il en avait.
Donc cela a été mon intérêt pour lui. Mon intérêt vis-à-vis d’un acteur est dans sa capacité à rendre des choses sur un plateau parce qu’il comprend ce qu’il fait.
De même le scénographe, le responsable de la bande son, sont des gens capables d’écrire avec ce qu’ils font.
Avec son corps et sa voix pour l’acteur ; avec la matière pour le scénographe qui fait un travail sur l’espace ; avec le son pour le régisseur qui fait la bande, qui écrit avec du son, qui écrit dans le temps et pas n’importe quoi. Tout est travail d’écriture. Le théâtre est un fait d’écriture.
Tout ce que j’avais réalisé jusque là avait souvent fonctionné sur des écritures croisées comme celles de Defoe et Tournier dans Crusoé, Crusoé.
F.C.: Je vous interromps, mais dans ces cas-là, qui faisait les découpages ?
M.D.: C’est toujours moi qui fais les découpages. Ici, c’est moi qui ai découpé le texte de Flaubert et celui de Gérard. J’ai proposé Flaubert. J’ai proposé Bovary. Dans un premier temps, Gérard n’était peut-être pas très enthousiaste, mais dans un deuxième temps, après que je lui ai envoyé des informations sur ce que je pensais qu’on pouvait faire, il a accepté. Mais, de toute façon, j’ai choisi Bovary parce que c’était en fait une sécurité, une façon de travailler sur quelque chose que je sentais bien, dans lequel je me sentais bien. C’était une manière de prendre un minimum de risques à un moment qui pour nous était un moment-charnière : le groupe précédent s’était défait, il fallait relancer le travail et assurer un résultat en un temps de travail relativement court, avec peu d’argent etc …
F.C.: Et c’était là un point d’appui dès le départ…
M.D.: Un point d’appui très riche et très présent qui était le texte de Flaubert. C’était important et c’est pour cela que je suis parti de là parce que ce texte est fabuleux sur le plan des situations, et surtout parce que c’était une écriture qui m’intéressait.
B.D.: Mais vous auriez pu imaginer de découper uniquement le texte de Flaubert puisque c’est vous le découpeur ? Comment Gérard Lépinois est-il intervenu ?
Gérard Lépinois : Le choix de Flaubert ne vient pas de moi, il l’a dit, ce qui a d’abord existé, c’est notre envie de travailler ensemble et ensuite, l’idée de Michel de partir de Flaubert.
C’est vrai que je n’étais pas très enthousiaste au départ parce que je n’avais jamais travaillé à partir d’un classique, je ne m’étais pas posé le problème. Le sens de mon travail, c’est d’aboutir à une écriture· contemporaine. Puis, en en discutant et parce que j’avais vu le spectacle précédent, le Gramsci, et parce que Michel me posait le problème en termes scéniques, c’est-à-dire qu’il mettait le souci scénique avant mon acte d’écrire, et parce que Flaubert me créait une contrainte extraordinaire — écrire après lui ou à partir de lui, c’est quelque chose d’affolant — cela m’a passionné et je me suis lancé. Flaubert me créait une contrainte, comme il nous en créait à tous, effectivement, à chacun dans sa façon de faire, non pas parce que nous imaginions (et moi en particulier) l’égaler, il ne s’agit pas de ça du tout. Il y avait pour moi, à partir de Flaubert, un moyen de poser en quelque sorte la nécessité d’une écriture contemporaine, dans mon domaine, comme dans le sien.
F.C.: Entre votre projet d’écriture et l’écriture de Flaubert, comment le rapport s’est-il fait ? Avez-vous écrit dans Flaubert ou contre Flaubert ?
G.L.: J’ai relu le roman. Avec un beau crayon rouge, j’ai souligné ce qui m’intéressait du point de vue de mon travail et puis je l’ai oublié et j’ai alors fait quelque chose qui est de l’ordre de l’improvisation, que je connaissais déjà. D’ailleurs, je ne l’ai pas démarqué, j’ai essayé de travailler avec une mémoire profonde de ce roman, de cette écriture. Je me suis laissé aller par rapport à elle. Ce n’est pas facile à expliquer. En aucun cas, je n’ai écrit des textes en marge de Flaubert. Ce que j’ai fait, c’est le lire et l’oublier sans l’oublier. C’est-à-dire l’oublier consciemment, mais essayer de le réinvestir inconsciemment. J’ai dit à Michel immédiatement:_ il faut, pour que je puisse écrire, qu’il ne me bloque pas, comme classique et grand écrivain, parmi les plus grands, même. Donc il fallait bien que je me fasse ma place, que j’entretienne un rapport avec lui et ce que je veux dire, c’est que je me suis gardé libre tout en étant imbibé de lui. Et je n’ai pas eu besoin de me le rappeler, de me forcer à parler de ceci ou de cela, non, j’ai improvisé toute une série de textes, naturellement — la première en rouge (vous vous rappelez puisque vous avez vu l’original parce que le rouge me plaisait, on peut en parler, c’est une façon de faire pour moi) qui en définitive est la plus proche du texte de Flaubert. Donc, je ne me suis pas forcé, c’est venu spontanément.
B.D.: Donc en fait, les premiers textes sont des glissements, impressions de l’inconscient à partir de ton image de Madame Bovary.
G.L.: C’est cela. Pour être plus précis, en terme d’écriture, cela m’a fait écrire comme je n’écrivais pas, Je n’ai jamais écrit comme ça, comme ces premiers textes. Cela m’a fait eh quelque sorte, cultiver une espèce de préciosité de l’écriture, d’une écriture qui n’est pas mienne. Préciosité est un peu ironique et · ne s’applique pas à Flaubert, mais pour le rejoindre il fallait que je fasse cela. Je ne pouvais partir d’où j’étais. L’intérêt de la chose c’est que par après j’en suis venu, par étapes, à ce que j’aime faire, moi. Ce processus s’est fait en trois temps et ceci est le premier. Je leur ai donné ces 18 textes et c’est parti là-dessus. Je suis venu, on a discuté de tout, Michel était maître de choisir ce qui l’intéressait.
Cela m’a donné envie de recommencer sans que ce soit prévu. Alors évidemment quand j’ai recommencé, ce n’était pas la même chose. Le souci scénique se précisait et l’Emma Bovary se détachait de l’Emma de l’intrigue, elle prenait du champ. Je veux dire ceci aussi : dans le premier temps, je me suis fait mon propre censeur, j’ai balancé beaucoup de texte ; j’étais dans la position de l’écrivain de théâtre qui présente des textes par avance. Au fur et à mesure, cela se rapprochait du travail d’improvisation de l’acteur, j’avais moins peur de montrer des ébauches.
En un troisième temps, au fur et à mesure que le travail se précisait, le langage est devenu de plus en plus désarticulé.
Dans la continuité de ce geste d’écriture en trois temps, je ne conceptualise pas ce qui lie le troisième au premier. Cela devenait de plus en plus rapide, les derniers textes collaient à ce que j’avais vu.
F.C.: Après un certain temps, vous avec travaillé en ayant vu ce qui déjà s’ébauchait scéniquement ? Et cela vous a libéré …
G.L.: Oui, je suis passé du livre de Flaubert à ce que je voyais sur scène. Mais je venais toujours au second plan et ça c’est important.
F.C.: Vous avez soumis une très grande masse de textes à Michel et le découpage de cette masse de textes a été fait par lui ?
G.L.: Michel est responsable du choix de mes textes comme du choix des textes de Flaubert…
F.C.: De l’ordre de succession aussi ? Ils ont été restructurés dans le temps. Vous
n’avez pas donné un texte continu ?
G.L.: C’est cela. Mais en même temps, j’avais mon mot à dire.
Ce qui est intéressant en fait, c’est que la première écriture est induite par le texte de Flaubert et que la seconde écriture est induite par le jeu des acteurs.
Faire surgir du texte, un travail scénique
F.C.: Pouvez-vous improviser uniquement sur base d’une idée ou d’un thème ? ou le texte comme tel est-il important pour vous dans votre improvisation physique ?
Janine Patrick : Quand Michel dit : c’est moi qui fais les découpages — et c’est vrai, c’est lui qui les fait — je voudrais dire que ce qu’il y a de tout à fait nouveau, en tout cas pour moi, c’est qu’au départ, on n’avait pas de textes justement, choisis et découpés par Michel.
Donc on ne partait pas d’une structure fixée et définitive mais d’un thème qui était Bovary.
A partir de là, Michel a piqué, dans le roman de Flaubert, un certain nombre de textes que nous lisions et sur lesquels nous improvisions. Les improvisations faites, on les a apprises et puis, bien après, quand on les a connues, Michel a fait ce fameux découpage.
F.C. : Quand vous parlez d’improvisation, il s’agit d’improvisation purement gestuelle qui à ce moment-là n’est pas encore accompagnée d’énoncés ? Ou bien parlez-vous en improvisant ?
Susana Lastreto : On a parlé très peu, mais il y a quand même des mots qu’on a dits qui sont restés dans le spectacle.
F.C. : Mais quand vous bougez, avez-vous besoin d’avoir des mots dans la bouche en même temps ?
Ensemble : Non, pas toujours.
F.C. : Les mots viennent après alors ? Vous les incorporez ?
J.P. : Il y a des improvisations complètement muettes et des improvisations pendant lesquelles nous parlions.
F.C. : Donc, sur vos improvisations muettes, du texte a été incorporé, surajouté.
J.P. : Oui, c’est cela. C’est tout le travail de Michel.
F.C. : Mais dès le départ, quelques mots sont nécessaires pour travailler ?
M.D. : A la base de l’improvisation ?
F.C. : Oui. Avez-vous besoin de prononcer des mots … ?
S.L. : Non, pas nécessairement. Il est arrivé qu’on ne dise rien du tout pendant toute une heure d’improvisation et je me souviens d’une fois où on a longtemps chanté. Mais il y a eu d’autres fois où on restait dans le silence et où les textes de Flaubert ou de Gérard venaient après.
G.L. : Il y a trois strates de textes dans le spectacle : Flaubert et moi et puis les textes des improvisations d’acteurs qui sont restés. Il y a ça et là des accents, des mots prononcés qui n’ont pas été écrits. Ce qu’on tend à faire, même si une séparation existe, c’est de refaire surgir du texte, un travail scénique.
S.L. : Par exemple, quand Janine dit : « sale, sale … », ça n’a pas été écrit ni par Flaubert ni par Gérard, c’est un mot qui est venu en improvisation et qui est resté.
F.C. : Il y a des éléments dans votre travail d’improvisation qui vous sont très vite venus et d’autres qui ont été plus longs à sortir. Quels sont ceux qui se sont tout de suite imposés ?
J.P. : C’est là qu’intervient le travail de Michel. Nous avons fait des impros en nombre, on pourrait monter un autre spectacle avec celles qui n’ont pas été utilisées et Michel a fait son choix : cela on le garde, ou on le met en réserve.
F.C. : Après coup, si on examine les déchets, qu’est-ce qui est éliminé et qu’est-ce qui est retenu ?
M.D.: Chaque fois qu’ils improvisent, j’ai quand même ma petite idée. Ce n’est pas au hasard que je monte un texte ou un petit dialogue de Flaubert. Au départ du travail nous évoquons un certain nombre de possibilités et un but…
F.C. : Le choix est-il fait intuitivement ? Résulte-t-il d’un projet théorique ou le révèle-t-il ?
M.D. : Théorique, non ! La théorie vient après, dans !’organisation de la continuité spectaculaire. Après 10 ans de travail, j’ai une certaine conscience du théâtre qui commence à s’élaborer doucement, mais je n’ai pas de théorie sur le théâtre ! Je n’essaie pas à toutes fins que les acteurs produisent une chose plutôt qu’une autre. En fait, j’ai ma petite idée, j’ouvre les yeux, les oreilles, j’ouvre mon corps et il y a des choses qui me parviennent et d’autres qui me touchent moins. Je choisis ce qui m’atteint. Il y a de très bonnes choses qui ont été faites dans le travail d’improvisation et qui n’ont pas été reprises parce que j’y suis moins sensible, parce qu’elles rentrent moins dans l’optique de base qu’on s’est choisie pour faire le spectacle. Et je crois que les acteurs sont conscients qu’il y a un certain nombre de choix à effectuer … que des options de base doivent conduire le travail de structuration, d’écriture du tout.
F.C. : J’ai l’impression, dans ce que chacun dit, qu’il y a création à partir d’une matière disparate, un travail de montage — comme souvent dans le théâtre contemporain. On produit de la matière en quantité excessive, qu’on sélectionne et organise ensuite.
M.D. : C’est cela, on crée une grande masse de matière et on définit un processus d’organisation quand on a cette masse en face de soi et on organise en fonction de ce principe-là. Il faut d’abord qu’il y ait beaucoup de matière en présence : que les acteurs fournissent leur matière, que !’écrivain fournisse sa matière, le scénographe la sienne et que moi, mis en face de tout cela, je puisse organiser. Il y a un mois et demi, il y avait encore plus de trois heures de matière théâtrale.
G.L. : Je crois que ce que nous avons en commun, c’est que nous sommes des gens qui ne croyons pas que l’organisation pré-existe à la matière, à l’écriture, par exemple. Nous croyons qu’il y a de l’organisation sous-tendue à la matière produite et notre tâche est de la découvrir et de la faire apparaître. Par exemple, la dramaturgie, en définitive, a suivi l’acte d’écriture.
S.L. : C’est vrai qu’on produit énormément plus de matière que celle qu’on retient, et je crois que c’est ça le point important du travail. J’ai une expérience de deux ans de travail avec Michel et l’année dernière, par exemple, un des problèmes posés dans le travail de Lettres de prison était que partir de quelque chose d’aussi fragile et d’aussi … ténu que les lettes de Gramsci, a rendu difficile la production d’une matière suffisante en improvisation pour qu’il soit possible d’avoir un véritable choix et donc d’éliminer de la matière et d’arriver à une heure et demie de spectacle alors qu’ici, au départ, nous disposions de 3 à 4 heures de matière mise bout à bout.
F.C.: Est-ce que cela veut dire qu’il y avait plus de difficulté à faire cette grande masse d’improvisations pour le Gramsci ?
S.L. : Je crois que nous nous sommes trouvés face à des difficultés multiples, la plus grande étant celle de travailler à partir de lettres et de lettres de quelqu’un qui est en prison. Forcément il ne lui arrive pas grand’chose, ou du moins rien de concret, de facilement transposable sur un plateau. Ou bien il parle de son travail d’écrivain et c’est purement intellectuel, ou bien il demande des objets (chaussettes, savon … ), ou bien il décrit des menus faits quotidiens. Flaubert, au contraire, propose une masse de situations déjà élaborées, une matière très visuelle. D’autre part, c’était une matière littéraire limitée parce que c’est une écriture quotidienne, très émouvante quand on la lit, mais à la limite presque impossible à transposer sur un plateau.
Dévoiler l’imaginaire
B.D. : Quel est l’intérêt de travailler sur les deux textes pour les acteurs ? Avez-vous travaillé différemment sur l’un ou sur l’autre ?
S.L. : Il me semble qu’on a beaucoup plus improvisé sur Flaubert que sur Gérard au départ, parce que l’écriture de Flaubert présente beaucoup de descriptions, de situations précises et concrètes qui créent des images. Par exemple, la description de l’arrivée au bal d’Emma est très précise. Au départ le texte de Flaubert fournissait plus de matière mais ensuite, comme on avait déjà une autre mémoire du spectacle et des improvisations antérieures, nous avons pu travailler sur les textes de Gérard qui étaient beaucoup plus abstraits. Je trouve, ceci est tout à fait personnel, que l’écriture de Gérard permet de partir dans l’imaginaire d’Emma Bovary beaucoup plus que l’écriture de Flaubert, qui est plus descriptive, même quand il parle de ce qu’elle sent.
B.D.: Lors d’une conversation que nous avions eue après la première répétition, Françoise disait qu’elle percevait deux sortes de textes à l’imaginaire amoureux : d’une part celui de Flaubert plus lié au sentiment, et d’autre part les textes de Gérard, et un autre point de vue, plus lié au plaisir, davantage propre à la femme d’aujourd’hui, et au regard qu’un homme peut avoir sur une femme d’aujourd’hui.
J.P.: Je crois que c’est tout ce qui est un peu voilé par Flaubert que l’écriture de Gérard nous a dévoilé justement.
F.C.: C’est-à-dire l’envers ?
J.P. : Oui, le non-dit.
L’écriture de Gérard est presque une sorte d’épure par rapport à l’écriture de Flaubert et c’est pour cela que c’était difficile, au départ, d’improviser directement sur les textes de Gérard.
M.D. : Au fait, dans un premier temps, les textes de Gérard étaient comme une écriture en marge du texte de Flaubert. La première série de textes qu’il a donnée n’était pas autonome, ne créait pas une possibilité de travailler sans se référer à Flaubert. Et petit à petit, au fur et à mesure du travail, ses interventions se sont personnalisées. C’est-à-dire qu’à partir du moment où il s’est rendu compte de ce qui se passait sur le plateau, il a produit comme je l’espérais, une écriture à partir du travail d’acteur et il est arrivé à fournir des textes qui parlent d’Emma.
Cette écriture de Gérard est fragmentée et cet éclatement fait vivre le spectacle autrement.
G.L. : Sur le problème de la fragmentation en général, je voudrais simplement dire qu’un des rapports possibles à Flaubert, c’est peut-être qu’il a réinventé une grande forme et que nous n’avons pas de grandes formes à notre disposition. En tous cas pour moi, pendant l’écriture, c’était clair. Je dirais que je suis concerné forcément par la fragmentation, par la désarticulation du langage mais que je ne m’y complais pas. Un des problèmes, c’est de réinventer une forme — Michel en parlera pour sa part, mais je pense que c’est assez proche de ceci‑, une forme pour aujourd’hui, pour chacun des praticiens et chacun des écrivains. Donc, l’écriture à sa façon, analyse, déconstruit, crée du vide pour se faire elle-même son propre appel. Il était impossible je crois, de faire correspondre à Flaubert, soit un équivalent de sa forme, soit les propositions modernes de grande forme à l’heure actuelle. Et je crois qu’on peut voir que c’est une tension vers l’avenir qui déborde le spectacle.
F.C.: On a parlé de déconstruction, de dispersion et de fragmentation dans le texte, mais en réalité dans ce texte il y a tout de même pour le spectateur, de grands moments que l’on pourrait apparenter à la phraséologie romantique ou encore au réalisme narratif et descriptif.
Certains moments du spectacle sont assez figuratifs, y compris dans la gestualité. Tandis qu’à d’autres moments les gestes sont aberrants du point de vue de la vision habituelle. Avez-vous voulu cette alternance de figuration et de non figuration ?
M.D.: Tu parles de moments précis ?
B.D.: Par exemple, quand on fouette les chevaux, c’est tout à fait figuratif. A d’autres moments on marche devant l’écran de lumière et c’est un autre rapport au réel.
F.C.: Par exemple encore, quand tu mimes la vieille femme qui monte sur les tréteaux, c’est vraiment la vieille femme qui monte. Mais à d’autres moments, tu fais des choses qui marquent une espèce de folie du corps.
B.D.: Il y a un travail sur la figuration et un travail sur la pulsion.
F.C.: Et puis surgissent des moments de cristallisation ?
M.D.: Des moments de cristallisation qui représentent tout ce qu’est le spectacle. Cela, je sais que c’est très important : que le début d’un spectacle sert à attirer l’attention du spectateur et à lui résumer ce qui va se passer. Pendant 20 secondes. Même s’il ne le comprend pas au moment même, peu importe. Ca crée une certaine disponibilité chez lui et c’est presque une des règles physiologiques de la perception. Brecht a travaillé là-dessus et le théâtre oriental travaille tout le temps là-dessus. Ce n’est pas un hasard s’il a parlé du Cirque et de l’opéra chinois, s’il, a fait référence à la Chine, à l’art chinois et aux grandes traditions du théâtre japonais. En fait, ce qui est important, c’est de créer un certain nombre d’éléments par rapport auxquels d’autres vont pouvoir s’inscrire en étant perçus, sans être des bizarreries.
B.D.: Ce processus-là passe par la répétion, non ?
M.D.: La répétition, c’est encore autre chose. Ce qu’il est intéressant de faire à travers la répétition, c’est montrer qu’une même chose peut signifier des choses différentes, créer des tensions différentes. La répétition permet aussi un certain type de circulation entre les différents éléments du spectacle.
Car, s’il n’y a pas de circulation, il n’y a pas de vie dans un spectacle. Et c’est vrai pour toutes sortes de spectacles et cela peut être atteint sans l’utilisation de la répétition.
F.C.: Dans ce qui vient d’être dit, je trouve que les moments de cristallisation et les moments de ponctuation, ce n’est pas la même chose. Par exemple, le fait qu’au début du spectacle on perçoive d’emblée le tout par une espèce de condensation ne me semble pas figuratif, et réciproquement les moments de figuration ne m’apparaissent pas comme des moments de condensation. Ils m’apparaissent comme des repères, des bribes de temps linéaire. Quand l’homme fouette son cheval, ce n’est pas un moment de condensation, c’est une image qui ponctue. Par contre, quand les personnages descendent l’escalier, peut-être est-ce un moment de condensation.
M.D.: Ce qu’on appellerait le gestus du spectacle ce serait ce moment où les trois femmes descendent l’escalier avec l’homme derrière elles qui va se placer à leur côté et qui, quand elles l’aperçoivent, changent de comportement : ça c·e~t un moment de condensation. Si on comprend cela, on comprend tout le spectacle. Il y a une clé qui est donnée, sans que ce soit une clé intellectuelle — on peut le percevoir comme ça de façon très simple. C’est important. On avait prévu, si vous vous souvenez, un début beaucoup plus complexe. Il durait beaucoup plus longtemps.
Un réseau difficile à vivre
M.-H. Junius : Est-ce dès le départ que tu as décidé qu’il y aurait un homme et trois femmes ?
M.D.: Oui. Parce que je crois que Madame Bovary est plurielle, qu’elle possède plusieurs sens possibles et qu’on peut en faire beaucoup de lectures et ce qui m’intéressait, c’était d’organiser cette pluralité de lecture.
F.C.: Je n’ai pas compris chaque personnage comme une lecture de Bovary. Je les ai vus dans leur ensemble, s’interchangeant constamment. Unique et plurielle Emma.
M.D.: Oui, bien sûr, il faut éviter la spécialisation et des lieux et des acteurs. Le principe de circulation implique qu’il n’y ait pas de spécialisation qui se crée à outrance parce que sinon la circulation se bloque.
F.C.: Elles assument même des paroles d’homme. Mais il me semble que le personnage d’homme n’assume pas des paroles de femme.
M.D.: Il ne dit que des choses qui sont propres à Charles, à Rodolphe, à Léon …
F.C.: Dans le rapport des trois femmes et de l’homme, ce qui m’intéresse, c’est de savoir comment l’homme intervient. Tous les hommes de Flaubert sont ici un seul, tandis qu’une femme, Emma, devient plusieurs. En tant que spectatrice, je n’ai pas toujours bien perçu la position du personnage de l’homme, elle me paraît assez ambiguë.
M.D.: Cela vient peut-être de ma vie, parce que c’est difficile d’être un homme aujourd’hui et d’avoir des rapports avec les femmes parce qu’on est à un moment où la femme a affirmé un certain nombre de choses et qu’on se trouve pris dans un réseau qui est difficile à vivre, où il est délicat de trouver ce qui va permettre des rapports constructifs avec l’autre.
J.P.: Tu te rends compte de ce que tu dis ?
Tu dis que les problèmes sont inversés, maintenant, que les femmes sont victorieuses.
M.D.: Non, il n’y a de victoire nulle part. Les femmes ne sont ni gagnantes, ni perdantes, elles ont fait un certain chemin qu’il était grand temps qu’elles fassent, on n’est plus au 19e siècle où l’homme se définissait à part de la femme et où socialement il était son maître. On se trouve dans une toute autre situation qu’on ne maîtrise pas ; la femme aujourd’hui est un être très fascinant à beaucoup de points de vue, elle est porteuse de contradictions sociales et historiques très intéressantes. Il est clair aussi que le théâtre a toujours été un lieu d’hommes : toute la tradition, la Comedia dell’Arte, le théâtre élisabethain, le théâtre japonais, toute la tradition du clown … C’est à l’époque de Molière seulement que les femmes commencent à exister au théâtre et on sait comment elles sont considérées ! De même si on regarde le « répertoire », on voit combien la femme joue des rôles d’homme, des rôles vus par les hommes, et combien la plupart des théâtres sont des théâtres d’hommes, où les femmes sont des mères ou des putains, des vierges ou des saintes mais jamais des femmes se parlant elles-mêmes. La seule alternative qui a existé, c’est une espèce de féminisme revendicateur qui tend à détruire le partenaire et qui dit que l’homme est mauvais. Ce spectacle est peut-être le reflet de ma question : comment vivre ces femmes-là qui sont passionnantes, qui m’intéressent et avec lesquelles j’aime travailIer ?
Ce n’est pas par hasard qu’il y a toujours beaucoup de femmes dans mes spectacles. Dans le premier, souvenez-vous, il y avait une majorité de femmes. Il y a eu un spectacle où il y avait trois hommes et une femme c’était peut-être parce que je rentrais de chez Barba et que chez Barba c’est aussi un théâtre d’hommes. En Belgique quand je regarde les acteurs et les actrices, j’aime les actrices et j’ai beaucoup de mal avec les acteurs. J’ai du mal avec la technique qu’ont les acteurs et qui fonctionne sur la représentation d’eux-mêmes, sur leur façon d’affirmer le corps et la voix. Tandis que cette technique, chez les femmes, m’intéresse, leur voix me fascine, leur rapport au corps, à leur histoire, est tellement différente. Et ce n’est pas un hasard non plus si les acteurs avec qui j’arrive à travailler, et qui m’intéressent et qui me touchent, sont des êtres qui portent quelque chose de cela en eux. Et Philippe et Dominique Boissel ont cela, une espèce de rapport ambigu comme je l’ai à ce qu’est la femme, à ce qui serait le féminin. J’ai beaucoup de mal à trouver les mots pour expliquer ça, mais il y a là quelque chose dont je me rends de plus en plus compte, qui est en moi et qui est fondamental par rapport à ma démarche dans le théâtre. Une femme m’a dit il y a deux jours, que j’avais fait une mise en scène de femme. C’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire. Je ne sais pas si c’est vrai, mais je crois qu’il y a quelque chose de la transsexualité, dans ce spectacle : une ambiguïté fondamentale entre les sexes.
F.C.: A cet égard, l’intervention de la dernière scène que vous nous aviez réservée comme coup de théâtre — c’est le cas de le dire, puisqu’on ne l’avait pas vue aux répétitions — m’a un peu gênée parce qu’elle dit tout à coup d’une manière explicite et au fond un peu conventionnelle dans le contexte du théâtre contemporain, ce côté de transsexualité. Je n’ai pas très bien compris d’ailleurs si tout à coup l’homme est aussi une femme et si de toute façon tout est féminin.
M.D.: Je pense que cette scène peut déranger, ou gêner dans le bon sens du terme. Disons que Philippe poudré, habillé en femme vient, en descendant lentement le grand escalier rouge, mourir en scène et ce, sur le final de l’opéra de Donizzetti.
F.C.: Cela m’a dérangée dans la mesure où justement cela devenait un peu trop simple.
M.D.: Non, je ne crois pas que ce soit simple. Je pense que c’est profondément ambigu aussi et que cela peut être interprété à beaucoup de niveaux. Est-ce que c’est Emma morte qui rentre sur le plateau, est-ce que c’est Lucia D. qui rentre morte sur le plateau, est-ce que c’est Flaubert-Emma, est-ce que c’est Philippe-Emma,» est-ce que c’est Emma, est-ce que c’est une allégorie de la mort, est-ce que c’est un transsexuel ? Ce n’est certainement pas un travesti, et ça ne parle sans doute pas non plus d’homosexualité.
F.C.: Ça parle du rapport des sexes.
M.D.: Ça parle du rapport des sexes et je crois que c’est d’abord une image qui nous place en face d’une ambiguïté. C’est une scène au sujet de laquelle je me pose des questions. On pourrait peut-être demander l’avis de Philippe là-dessus, parce que je crois que pour lui aussi elle est importante.
F.C.: Vous pourriez peut-être dire comment vous la vivez ? Parce que votre personnage est évidemment très isolé, matériellement déjà, puisqu’il y a un homme et trois femmes.
Philippe Angot : Pour moi, c’est une découverte. C’est un fait que si Michel a déterminé chez moi un statut ambigu, … c’est une chose que je vivais peut-être sans en être vraiment conscient, disons, sans y réfléchir. Alors ce que j’ai re~senti au cours du spectacle, c’est le désir d’utilisation d’un comédien de la part de Michel, d’une manière qui me frustrait quelque part, que je ne comprenais pas. Je n’ai pas compris tout de suite ce rejet de la part de Michel, du travail masculin. Il m’a fallu un temps pour en prendre conscience et pour pouvoir l’assumer, ce qui à un certain moment, a pu faire dire à certaines personnes que j’avais une espèce de jeu en creux, car n’assumant pas de manière consciente mon rapport à la féminité. Alors, la scène finale, personnellement, je la sens beaucoup plus comme l’aboutissement de tous 1.es personnages masculins qui échouent sur les plages du Bovarisme et qui sont, chaque fois, mis en situation d’échec.
Cette descente finale ; pour moi, c’est un peu le résumé de tout, transposé dans une allégorie de la mort.
F.C.: Au fond, ce qu’il y a avant est déjà de cette nature-là. Cet homme n’est jamais très assuré. Il se tient sur la pointe des pieds, même quand il est Rodolphe, même quand il est l’amant. Charles est dérisoire mais les autres le deviennent aussi. Est-ce pour cela que tous peuvent être assumé par un seul personnage ?
P.A.: Je suis entré dans ce travail .d’une manière très naïve parce que j’avais été intéressé par le spectacle précédent, Lettres de la prison. Le roman de Flaubert, je l’avais lu adolescent, j’en avais un souvenir très vague et la forme littéraire m’intéressait, c’est tout. Je savais qu’il y avait quelque chose d’intéressant à faire à partir d’un comédien et de trois comédiennes, mais c’est à travers le vécu que tout ça s’est passé et c’est très difficile d’en parler, c’est encore un peu confus pour moi.
F.C.: Mais vous jouez un peu comme sur les bords, tout le temps …
P.A.: Je ne domine pas.
M.D.: Ce que j’aime dans le travail de Philippe, c’est son ambiguïté. Je supporterais mal — encore une fois je dis je et j’insiste, je sais que je parle pour moi, que je cherche une solution à un problème que j’ai au théâtre..:_ qu’il joue Rodolphe d’une manière, Léon d’une autre manière, Rodolphe le phallo qui a retiré sa cravate, relevé son col et qui roule les mécaniques, qui a des bottes comme ci, des moustach·es comme ça, une bague comme ça, et déballe platement l’attirail du séducteur-acteur. Je crois que Philippe a réussi à trouver une marge de possible à l’intérieur de cette espèce de fémininité qu’il y a dans Flaubert, de manière très curieuse dans son écriture et qui n’existe pas du tout dans son personnage, pour autant qu’on soit capable d’appréhender un écrivain comme ça. De toute façon, il y a dans l’écriture de Flaubert quelque chose qui se joue via la femme, qui ne se résoud pas, qui reste très ambigu et d’autant plus quand on sait qui était Flaubert. Mais quand même, à la fin de « Madame Bovary » Charles devient Emma. Charles enfile presque les robes d’Emma, il se les met en face, il conserve sa garde-robes, il ne veut pas se défaire de ses vêtements. C’est Charles qui devient le personnage masculin le plus intéressant, par son ambiguïté, ses transformations, ses essais de reconnaissance de l’autre … Léon, c’est un clerc de notaire. On ne va pas se passionner pour un clerc de notaire ! C’est plus qu’un jugement de classe que je fais là. J’ai parfois affaire à des huissiers ici, ils ne sont pas intéressants ! Je n’ai pas envie d’avoir, dans un spectacle où j’essaie de donner du plaisir au spectateur, des caricatures humaines ! Ou alors, c’est un spectacle de clowns ! Rodolphe, c’est un aristocrate de province ennuyeux ! Mais Charles c’est un clown intéressant, c’est un clown pathétique, ridicule, assassiné des cruautés de Flaubert. Tandis que les autres sont des caricatures !
P.A.: C’est vrai, dans le roman, il a un côté pitoyable qui quelque part le rapproche d’Emma Bovary.
M.D.: Et c’est ça qui me touche et c’est ça qu’arrive à faire, Philippe, je crois, jouer cette marge-là de possible de nos sensibilités à nous, hommes, qui devrions comprendre cette Emma au-delà du mythe qu’elle est devenue. Ce n’est pas la peine d’ignorer qu’elle nous touche aujourd’hui, qu’elle nous parle. Le Bovarisme existe aujourd’hui.
F.C.: J’ai effectivement ressenti Bovary comme ayant rapport aux femmes, sinon comme du théâtre de femmes. C’est déjà dans l’Emma de Flaubert probablement. Mais la présence des comédiennes sur la scène, leurs rapports, leur travail du corps et de la voix m’ont semblé faire surgir du féminin, quelque chose avec quoi une spectatrice femme est en connivence, et qui échappe quelque part à l’image de la féminité définie par la culture dans la partition masculine de la différence des sexes. C’est du féminin qui interroge, ‑et même qui fait peur. Ce n’est évidemment pas la femme triomphante, celle des lendemains qui chantent ou devraient chanter qui surgit. Ce qui sort d’elle c’est l’inidentité, l’impossibilité de l’identité, qui renvoie chacune à sa propre inidentité. En même temps les femmes sont représentées ou jouées dans un registre qui pourrait correspondre à une analyse traditionnelle (psychologique, psychanalytique): celui de l’hystérie. Mais ce registre peut aussi être percu tout autrement, non comme maladie mais comme vérité (et quelque part santé).
M.D.: Je crois qu’il y a des essais d’identité qui sont faux. C’est ça le problème. Je crois qu’on essaie de se définir à travers des choses qui ne sont pas, en effet, des définitions de soi-même. Les femmes, les hommes subissent d’abord la même histoire, la même société, et c’est ce qui leur donne une identité, et pas nécessairement le fait qu’ils sont constitués biologiquement différemment. Le seul fait d’être femme ne définit pas une identité sociale, historique … cela ne dispense de rien, cela contraint autrement.
F.C.: Quand je parlais d’inidentité des femmes dans le spectacle, je ne visais pas l’identité sexuelle. Je faisais allusion à l’affollement de leurs comportements, au morcellement de leurs corps et de leurs mots, au fait que tout en elles fout le camp constamment.
G.L.: Juste un mot au sujet de la fin. Moi je me pose le problème aussi. Je ne la vois pas comme le condensé de tous les hommes du ro!llan devenant Emma, ce qui serait effectivement soupçonnable. Pour moi — je vous propose ceci, je n’en suis pas sûr — , c’est l’incapacité des hommes à devenir Emma qui est montrée et dont ils meurent. Encore un mot. Je crois que ce que vous appelez l’hystérie, le morcellement, cela nous concerne tous et une fois qu’on quitte le masque dit phallocrate qui est un peu plus complexe que ça, cet archaïsme dont nous sommes, nous hommes, porteurs quels qu’on soit et quels que soient nos efforts, en définitive — , nous nous trouvons en morcellement. Je ne veux pas dire que c’est le même …
F.C.: Non, ce n’est pas le même. En tous cas, pas dans le spectacle si on veut s’y tenir.
J.P.: Est-ce que je peux répondre, Françoise. En fait, ce dont on parle c’est quand même d’Emma Bovary. Donc, ce qu’on essaie de raconter à travers nous trois, c’est comment nous avons perçu Emma Bovary, puisque c’est quand même trois approches différentes. Mais ce n’est jamais qu’Emma Bovary. On ne pouvait pas faire une Emma triomphante, c’est impossible.
F.C.: Bien sûr et quand je parle de l’inidentité ce n’est pas un reproche ! Je dis : c’est terriblement proche du vécu des femmes et en même temps c’est effrayant.
S.L.: Je crois que Michel est un metteur en scène de femmes et pourtant il n’est pas spécialement féministe. En ce qui me concerne, j’ai fait un trajet assez compliqué dans plusieurs pays, j’ai tourné en France, pendant deux ans avec une troupe de mecs qui fait du théâtre d’hommes. Ici, j’ai le sentiment qu’on peut exister autrement dans le théâtre, de façon féminine, mais dans une voie qui est peut-être aussi à chercher. Je ne sais pas ce que c’est, je ne sais pas pourquoi, mais je le sens comme quand je vais voir certains spectacles de Vitez, il y a aussi cette espèce de chose très féminine qui passe et qui est rare. Par exemple quand on va chez Barba ou quand on voit les spectacles de Grotowski avec tout l’intérêt que ça porte sur le corps, sur la technique, sur la nouvelle façon de jouer, cela reste très masculin. Je m’y sens très mal. Je ne sais pas ce qu’une femme aurait fait du roman si elle l’avait mis en scène mais je sais que dans ce travail-ci — bien que la lecture que Michel a faite de Mme Bovary reste une lecture masculine — je me sens bien en tant que femme, alors que je me suis sentie mal en jouant des rôles de femmes battues ou triomphantes dans d’autres spectacles où soi-disant la femme est quand même très favorablement montrée, plus triomphalement montrée.
F.C.: Mais confinée dans une définition.
S.L.: Oui, alors qu’ici on peut exister de façon plus ambiguë.
P.A.: C’est qu’il y a un plaisir très très secret au travail, une forme de liberté qui est là du premier au dernier jour.
S.L.: Et je crois que ce n’est pas un hasard. J’ai vu tous les spectacles de Michel en Belgique et même pour le Lenz, où il y avait plein d’hommes sur le plateau, je ne peux pas dire que c’était un spectacle d’hommes.
F.C.: N’est-ce pas parce qu’on y est délivré du rôle socio-historique, des identités
socio-historiques ?
S.L.: Peut-être, oui …
F.C.: Ce qui m’a frappée dans la présence d’Emma sur la scène c’est l’absence de rapport au réel. Emma est toujours dans la représentation d’elle-même, et elle n’est jamais là. Elle court derrière des reflets et elle n’est nulle part. Elle meurt de ça, elle meurt de ne pas toucher le réel, de ce qu’il n’y a pas de réel. Evidence qu’elle essaie de cacher avec des images, et qui la tue.
G.L.: Cela nous met en rapport avec Flaubert qui est quelqu’un qui pensait qu’il avait une méthode littéraire pour saisir le principe de réalité ou le réel, tout simplement. Evidemment c’est Emma Bovary, mais je crois que nous avons aimé Emma Bovary, nous l’avons prise pour ce qu’elle est dans le roman, une femme qui a le courage de la transgression.
F.C.: Elle a eu le courage de la transgression ?
M.D.: C’est une petite bourgeoise du 19ème siècle qui a des amants et meurt
suicidée· …
F.C.: Pauvre trangression. Elle est plutôt comme une espèce de papillon qui se débat, qui désespérément cherche quelque chose qui n’arrive jamais, et elle meurt.
G.L.: Mais parmi toutes ses contradictions et ses insuffisances dont nous avons tenu compte, n’a‑t-elle pas le courage de passer à l’acte dans un milieu terrible à son époque ?
F.C.: Acte inutile, parce que prendre un amant, c’est se voir confirmer qu’il n’y a rien, même dans la transgression, qu’homme=homme=ce qui se dérobe.
M.D.: D’accord, mais c’est un rien au second degré, elle n’en reste pas aux vélléités. Qu’elle retombe sur du néant ? Possible.
F.C.: Quand elle prend un amant, elle ne touche pas le réel. C’est le mythe de l’érotisme contemporain de croire qu’on touche le réel si le corps est « libéré » et de croire qu’il y ·a du corps libre. Devant Emma, il n’y a pas d’autre.
M.D.: Mais il n’empêche que ne le touchant pas, elle risque et elle « prend dans la gueule » de-croire qu’il y a là du réel.
F.C.: Il est inutile de la justifier moralement : il a suffi de la faire exister
esthétiquement, théâtralement.
G.L.: Je suis d’accord. Elle est courageuse ou pas courageuse. Le mieux c’est de ne pas se poser le problème, elle se situe ailleurs : dans une amoralité. Aujourd’hui, se raccrocher à un réel à représenter au théâtre, no_us ne le pouvons pas. Brecht est loin. Donc ce que vous appelez hystérie, cette façon de la prendre de l’intérieur, c’est aussi nous.
B.D.: J’aimerais revenir à ce qui a été dit tout à l’heure. Si on dit que Michel fait des mises en scène féminines, cela tient — il à sa façon de travailler avec les acteurs ?
G.L.: Le mystère il est là et en fait ça vous concerne aussi parce qu’il dirige en creux et vous avez dit, le soir où on a discuté, l’homme se nie … que voulez-vous qu’on fasse effectivement d’autre que de faire la place à des femmes qui s’expriment ? Alors il y a la question de sa façon de diriger qui affole certains acteurs, Est-ce que la façon très homme de diriger des acteurs n’est pas cette manière de diriger rigide qu’on connaît souvent au théâtre ?
J.P.: Mais si, mais de toute façon je crois que Michel a dit très vite au début des répétitions : moi je travaille uniquement par improvisation parce que je n’aime pas que les choses viennent de l’extérieur, de quelque part, du haut, par rapport au comédien. Et c’est une chose qui m’avait très fort frappée, très fort intéressée. C’est vrai qu’en faisant des improvisations, on est complètement libre. Après cela, Michel fait bien sûr un choix, un tri mais au départ il y a quand même une très très grande liberté. Je ne me suis jamais sentie contrainte d’une manière ou d’une autre. Parfois, et ça c’est un fait du comédien, tout à fait privé, on tient à une chose qu’on considère comme étant précieuse, d’un cristal fabuleux alors que ce n’est absolument pas bon à l’intérieur de toute l’économie du spectacle. Alors parfois, au moment où Michel dit on coupe, c’est comme s’il vous enlevait la prunelle des yeux et ce n’est absolument pas vrai parce qu’après deux heures de répétition c’est fini. Ce n’est qu’une petite frustration sur le moment même.
F.C.: Dans le spectacle, j’avais l’impression que les éléments visuels étaient tout
à fait prépondérants ainsi que le travail sur l’espace.
M.D.: Vous voulez dire au niveau du jeu ? du déplacement?$
F.C.: Oui, les rapports physiques des personnages entre eux, dans leur proximité, leur éloignement, leurs mouvements. C’est cet élément-là qui fait choc sur le spectateur.
J.P.: Ça, ce sont des choses qui ont existé dans les improvisations : les rapports entre les gens, forcément.
F.C.: Ces trois femmes ensemble sur la scène, même quand elles ne disent rien, elles reviennent l’une à l’autre et c’est sublime.
J.P.: Il y a des rapports, il y a des choses qui se passent entre nous ! Tout le travail, c’est finalement Michel qui l’a concrétisé. C’est lui qui a défini les rapports, parce que nous, c’était comme ça, l’impro, c’est l’impro. Tu sors quelque chose comme ça et c’est Michel qui, en retravaillant les impros a précisé les choses …
F.C.: La voix, les mots, étaient importants, mais il arrivait un moment où je ne les entendais plus. Ils étaient devenus des sonorités par rapport à la prononciation des phrases elles-mêmes. Mais j’ai surtout été frappée par les rapports visuels.
B.D.: Ici, ce qui fonctionne ce sont les rapports physiques et quand le texte apparaît au second plan on sent plus les rapports physiques entre les acteurs qu’on ne sent l’image. Ça contribue au plaisir du spectateur.
J.P.: Tu parles d’image, mais en fait, les images naissent des rapports et pas l’inverse.
F.C.: Qui pense les costumes ?
M.D.: C’est une longue histoire. On a travaillé à partir de documents qu’on a trouvés à gauche et à droite avec des options bien précises ; nous voulions rendre par les costumes, d’une certaine manière, Emma telle qu’elle se rêvait. Emma dans le luxe. Et à partir de là on a fait fonctionner un certain nombre de choses et on a fini par trouver ces robes-là. On a fait les boutiques des grands couturiers et on les a trouvées ainsi. Mais même dans la confection de série, quand on fait les magasins, maintenant, on trouve des accessoires de théâtre. Les souliers, c’est incroyable, elles les ont mis trois fois sur le plateau, ils sont déjà dans un état affolant, on se demande ce qu’il en reste au bout de trois cents mètres, si les gens marchent avec ça dans la rue. Si on met les pieds dans une flaque d’eau avec ces souliers-là, c’est fini. Mais sur le plan théâtral, ils ont une existence très intéressante. Pour les robes, c’est pareil. Je suppose que les gens qui ont les moyens de se payer des robes pareilles, les mettent trois fois au plus. C’est du prêt-à-porter de luxe. C’est Jour de France.
F.C.: Je suis très étonnée, parce que la robe violette par exemple est tellement vulgaire ; elle est Jour de France mais avec en même temps une espèce d’éclatement.
M.D.: Le fait est que certaines robes de « Jour de France » jouent dans la représentation, les gens jouent à se représenter par l’objet qu’on met sur eux. La vraie haute couture, c’est autre chose, ce ne serait pas juste par rapport à Madame Bovary. Elle n’est pas dans le défilé de mode, elle est en train de rêver du défilé de mode. Elle se paie un objet dont elle rêve mais dont elle maîtrise mal la quasi provocation qu’il recèle.
Rupture ou différence ?
B.D.: J’aimerais savoir ce que ce travail vous a apporté, à chacun, en particulier.
G.L.: C’est un travail passionnant et j’ai été très heureux de pouvoir poursuivre ma recherche très solitaire en l’entremêlant à d’autres. Cela a donné quelque chose qui n’appartient plus à personne et en ce qui concerne l’écriture, qui m’a fait avancer. Il faut travailler sur ce type d’organisation de travail si on veut sortir des culs-de-sacs dans lesquels on se trouve les uns, les autres.
F.C.: Chacun est plus loin après ce travail ? Je me suis demandé comment avait fonctionné le passage à ce mode de travail pour vous, Janine, qui venez d’une toute autre expérience.
J.P.: Sans difficulté. C’est vrai. C’est vrai que de se retrouver en train de faire des improvisations, — chose que je n’avais faite de ma vie, sauf une fois, dans La Terre, mais cela n’avait rien à voir avec ceci -, est un travail complètement différent qui fait que c’est le comédien qui apporte dès le départ énormément de choses et que ce n’est pas l’inverse, qu’il n’y a pas d’imposition, de directivité d’une espèce de pouvoir et de savoir …
F.C.: Mais garde-t-on le même rapport à son corps ?
J.P.: A l’époque où je travaillais avec Krejca j’avais une définition de la liberté qui était juste à ce moment-là, mais qui ne l’est plus maintenant. Ce qui m’intéressait alors c’était d’être très fort dirigée, donc très fort paternée pour pouvoir après me libérer. Je sais qu’un jour Krejca m’a dit : maintenant tu ne joues plus Macha, tu joues Janine et c’est vrai qu’à partir de ce moment-là, j’ai pu inventer des choses. Mais maintenant que j’ai travaillé avec Michel, je pense exactement le contraire. Je ne crois pas que ce soit contradictoire. Il y a là deux méthodes de travail complètement différentes ! Enfin, celle-ci m’a pleinement satisfaite.
M.D.: Il ne faut pas mythifier non plus le jeu. Ce que nous faisons n’est pas si éloigné du théâtre que l’on voit ailleurs. Etre acteur est une situation qui comporte un certain nombre de compétences qui ne varient pas tellement de genre à genre !
F.C.: Mais pour le spectateur, c’est très différent…
M.D.: Oui, mais la même maîtrise technique est requise. Il y a des théâtres qui revendiquent de ne pas être théâtres d’acteur, mais théâtres de manipulateurs d’objets. Tous les autres théâtres — la Comédie Française, Krejca, Besson, Grotowski… — demandent les mêmes capacités.
On peut aimer se sentir proche ou offrir son existence et ses capacités à une tendance plutôt qu’à une autre, prendre des risques et des responsabilités différentes par rapport à la liberté qu’on s’offre, mais en fait il s’agit toujours pour l’acteur de fournir des réponses qui, si elles sont différentes, ne seront que si elles sont soutenues, d’une part de nécessités vitales, d’autre part de capacités propres au métier d’acteur. Je respecte tout à fait le travail de Krejca, le travail de certains acteurs de la Comédie Française — pas de tous, parce que quand le théâtre est mondain, il me dégoûte — mais je respecte tout à fait le travail de metteurs en scène comme Van Kessel, comme Liebens, comme Sireuil comme d’autres en Belgique.
Tout cela se tient. L’avant-garde est un fantôme qui justifie des mièvreries et des incapacités.
En peinture, c’est pareil. Les peintres abstraits dessinent et savent dessiner n’est-ce pas ? Il y a des gens qui se justifient à travers une certaine modernité et c’est souvent léger. Je supporte mal les « artistes » qui jouent la mode : la forme, aujourd’hui néon, hier la contorsion et puis demain …
B.D.: Tu n’as pas saisi la portée de la question.
Tout d’un coup après avoir vu un film, ton regard change et tu ne peux plus jamais voir d’autres films sans référence à cette vision.
Ici, tu dis : on propose une autre façon de jouer, ça marque donc une·sorte de rupture.
F.C.: Et sinon une rupture, du moins une différence.
Quand on voit les quatre comédiens sur scène, on sent très bien qu’ils ont une histoire différente de comédiens. Ils aboutissent dans le même spectacle mais on sent qu’ils sortent de formations différentes.
Je ne fais pas de hiérarchie, mais je dis que dans les trois personnages de femmes, il est évident que chaque comédienne a eu un itinéraire différent. Et c’est très perceptible pour le spectateur. On ne peut donc pas dire que c’est toujours pareil.
M.D.: Je ne dis pas que c’est pareil. Mais ce sont les individus qui apportent des choses différentes et mon travail fonctionne là-dessus.
F.C.: Trois individus dans leur histoire personnelle, mais dans leur histoire de comédien aussi.
G.L.: C’est en rapport avec la manière dont on a essayé de définir Flaubert. Une tradition. Ce que Michel voulait dire, et moi aussi, c’est que la modernité, ce n’est pas la table rase. C’est vrai que les comédiens apportent toute une histoire avec eux.
F.C.: Dans votre texte de présentation vous faites allusion à l’Histoire, l’analyse sociale … Quand la vieille servante monte sur la table pour recevoir ses décorations, c’est important dans le spectacle ?
B.D.: Il m’a semblé aussi qu’en enlevant ce personnage on garderait le même spectacle.
G.L.: Ça c’est la question de la dramaturgie. On ne l’a pas mise au poste de commande. Mais pour rester cohérents et pour nous servir de ce qu’il peut y avoir de valable dans les types d’analyse existants, nous les avons fait jouer après coup. Ce qui a été moteur, c’est l’écriture des comédiens, la mienne, celle de Michel. Simplement, il fallait que ces écritures ramassent certaines choses ou du moins ne soient pas contradictoires de certaines choses justes qu’on peut dire sur Emma. Si vous me posez la question de savoir si c’est le cas, ce n’est pas à moi de le dire, je ne peux pas le dire pour l’instant. Notamment de ce que ça peut ramasser de l’histoire réelle.
F.C.: Sur le plan socio-historique, est-ce que ça dit une époque, ou notre époque ?
G.L.: Je crois que ce qu’on a essayé de faire n’est pas de décrocher totalement. Nous avons voulu laisser la question béante. Cela n’a pas été la question primordiale du spectacle mais nous ne la lâchons pas, nous ne nous sommes pas définis comme des gens de la table rase.


