Eugenio Barba est né en 1936.
Il séjourne et travaille en Inde et en Extrême Orient. Il travaille pendant trois ans au Théâtre Laboratoire de Jerzy Grotowski dont il reste un disciple fidèle.

C’est lui qui le premier, en Europe, écrit une analyse fondamentale du travail de Grotowski Alla Ricerca del Teatro perduto, ed. Marsilio, Padova, 1965.
Plus tard, il sera l’éditeur de Towards a Poor Theatre. En 1964, il fonde l’Odin Teatret situé actuellement à Holstebro au Danemark et qui a servi de modèle, dans les années soixante, à toute une série d’expériences’ similaires en Italie, en France, en Belgique, en Scandinavie et en Amérique latine.
Le travail y est surtout axé sur la pédagogie théâtrale, les aspects sociaux de la représentation et la recherche historique du théâtre de groupe (Comedia dell’Arte).
Les premiers spectacles les plus connus sont Ferai et Kasperiana et récemment Cendres de Brecht. A propos de son travail, il a écrit trois livres : Il libre dell’Odin (1975), L’étranger qui danse (1977) et The Floating Islands (1979).
Inaugurée en octobre 80, l’International School of Theatre Antropology (ISTA), financée entre autres par l’UNESCO, est le fruit d’une collaboration entre représentants de plusieurs pays et de différentes disciplines : le biologiste Henri Laborit et le psycholinguiste Jean Pradier (France), le sémiologue Franco Ruffini et le sociologue de théâtre Ferdinando Taviano (Italie), le neuropsychologue Peter Elsass (Danemark) et bien sûr, le maître de Barba, Jerzy Grotowski, ainsi que des acteurs de différentes cultures.
La première session a eu lieu à Bonn, d’autres ont suivi à Holstebrb, Oslo et Stockholm et l’an prochain, l’ISTA sera pendant deux mois en Italie.
D’abord véritable école pédagogique dans laquelle une cinquantaine d’acteurs et de metteurs en scène de différents pays se confrontent à une praxis pédagogique différente de la leur, l’ISTA a pour but d’apprendre à comprendre. Pour cela, l’ISTA a choisi comme professeurs, des acteurs et des danseurs orientaux. Y sont ainsi représentés : la danse Orissi (Inde), la danse Buyo (Kabuki), le théâtre et la danse de Bali (Indonésie) et l’Opéra de Pékin.
Il ne s’agit évidemment pas d’apprendre ces danses à des acteurs occidentaux mais plutôt de les aider à comprendre comment, dans le théâtre oriental, sont appliquées certaines constantes ou lois observées chez l’acteur oriental.

La première loi est celle de l’altération de l’équilibre. Dans le théâtre Nô japonais par exemple, l’acteur marche sans jamais soulever les pieds de terre, il avance tout le temps en glissant sur le plancher. Pour cela, il faut que le centre de gravité du corps se déplace et que par coriséquent, l’équilibre change. Dès lors, si l’on veut marcher comme un acteur Nô, on est obligé de plier légèrement les genoux et cela implique une pression de la colonne vertébrale — et donc de tout le corps — vers la terre. C’est exactement la position que l’on adopte lorsqu’on est prêt à sauter, lorsqu’on veut prendre son élan et être prêt à le diriger dans toutes les directions possibles.

La seconde constante ou loi est celle de l’opposition. C’est la base sur laquelle l’acteur oriental construit et développe toutes ses actions. L’acteur chinois, par exemple, commence toujours l’action dans la direction contraire de celle qu’elle aura à la fin. Suivant ce principe, si on veut aller vers la gauche, on commence par aller vers la droite et soudain, on se tourne pour aller vers la gauche. Si on veut se baisser, on se soulève d’abord sur la pointe des pieds, puis ensuite on se baisse. Barba faisait la démonstration suivante : s’il veut indiquer quelqu’un à sa gauche, son bras se tend et l’index se pointe vers lui-même et il effectue ainsi un mouvement où la seule articulation qui bouge est le coude. Pourtant, un acteur oriental ne ferait jamais pareil mouvement, sa main commencerait par faire un parcours sinueux dans la direction contraire en engageant trois articulations : le poignet, le coude et l’épaule. Par un détournement soudain, qui oblige à un travail précis et différent des trois articulations, il terminerait l’action en pointant l’index sur la personne qui est à sa gauche.
Barba définit la troisième loi comme celle de la non-cohérence cohérente. Il est tout à fait incohérent du point de vue de l’action, de ses fins et de son économie, que l’acteur oriental ou le danseur classique européen assume des positions qui semblent gêner sa liberté d’action, s’éloigner de la technique quotidienne du corps pour en utiliser une autre basée sur une artificialité difficile et sur un gaspillage d’énergie. Mais c’est justement- cette technique extra-quotidienne qui lui fait atteindre une autre potentialité de ses énergies. En plus l’acteur, par une longue pratique et un entraînement continu, fixe cette incohérence en un processus d’innervation, développe de nouveaux réflexes nerveux-musculaires qui débouchent sur une nouvelle culture du corps, sur une nouvelle cohérence qui caractérise la technique extra-quotidienne.
L’un des effets les plus surprenantes chez un acteur Nô est de le voir marcher en glissant les pieds par terre et soudain commencer à courir tout en continuant à glisser les pieds. C’est comme un éclair impressionnant, un serpent, une flèche qui vole en courbes. Même si l’acteur prend un point de départ inc0hérent par rapport à la technique quotidienne du corps, il peut arriver, à travers un très long entraînement, à une maîtrise de cette technique extra-quotidienne jusqu’à nous la faire percevoir comme spontanée.
Ces trois lois expliquent, comment par des processus biologiques, l’acteur peut atteindre une autre potentialité de ses énergies. Leur application aboutit à un renforcement de la présence matérielle, physique.
L’ISTA est un peu le résultat de l’histoire personnelle de Barba et de son Odin Teatret. Ses acteurs étaient des jeunes, refusés à l’Ecole d’Art Dramatique, qui ont dû inventer eux-mêmes une pédagogie, utilisant en partie ce que Barba avait vu chez Grotowski et en partie ce qu’ils apportèrent eux-mêmes : ce qu’ils avaient pu apprendre dans des cours de théâtre d’amateur sur le mime, le ballet, la danse moderne. Beaucoup d’inspiration venait aussi des écrits des réformateurs du théâtre de notre sièc-le. Ils ont travaillé pendant des années et étaient poussés en même temps par un complexe d’infériorité : ils n’étaient pas des professionnels. Mais après quelque temps les qualités de leur travail ont été reconnues et d’autres groupes de théâtre s’inspirèrent d’eux. Mais Barba croit que les résultats techniques et artistiques de l’Odin sont strictement liés à l’histoire du groupe et à l’histoire personnelle de chacun de ses membres. Il veut éviter que les groupes qu’il a appelés le Tiers Théâtre (des centaines de groupes dans le monde entier dont les membres ne sont pas passés par un apprentissage traditionnel) aient une fascination inerte pour les résultats obtenus par d’autres groupes de théâtre. L’ISTA est donc la concrétisation d’un rêve d’une autre forme de pédagogie. D’un côté le défi d’utiliser les instruments des sciences naturelles, de l’autre la recherche d’une nouvelle praxis pédagogique, surtout pour les groupes du Tiers Théâtre. Il est aussi évident que l’école de Barba relève d’une sorte de mouvement interculturel dans lequel on retrouve le Théâtre des Sources de Jerzy Grotowski et la grande conférence qui sera organisée en été 1982 à New York par Richard Schechner (fondateur du Performance Group) et l’anthropologue Victor Turner.



