Bertolt Brecht a accompagné tout mon apprentissage théâtral. Quatre années durant, il fut à l’Insas, le théoricien à étudier, le praticien à suivre, l’écrivain à lire, le référent dominant. Nos professeurs essentiels en revenaient toujours à lui. Nous apprenions par coeur des alinéas entiers du PETIT ORGANON POUR LE THÉÂTRES. es phrases donnaient sens et forme aux soubresauts juvéniles de mon engagement civique et artistique, balisait les chemins que j’empruntais vers le métier choisi, jusqu’à pouvoir les apprendre par coeur et à les proclamer. « Il importe que le théâtre ait toute liberté de rester quelque chose de superflu, ce qui implique, il est vrai, que l’on vit pour le superflu. Rien n’a besoin d’être justifié que les réjouissances. » « La tâche principale du théâtre est d’expliciter la fable et d’en communiquer le sens au moyen d’effets de distanciation appropriés. » « La fable est explicitée, bâtie et exposée par le théâtre tout entier, par les comédiens, les décorateurs, les maquilleurs, les costumiers, les musiciens et les chorégraphes. Tous mettent leur art dans cette entreprise commune, sans abandonner pour autant leur indépendance. »
Le Berliner Ensemble faisait rêver. On nous racontait la beauté de ses spectacles, le choc que nos maîtres avaient eu, assistant à telle ou telle représentation à Berlin ou à Paris au milieu des années cinquante, la force de sa pédagogie artistique. Citant la carriole d’Hélène Weigel qui se dégradait de tableau en tableau pour montrer le temps, le trajet, la ténacité, on parlait d’un théâtre de l’usure qui n’avait rien à avoir avec la tristesse des représentations d’épigones français qui eux se contentaient d’un théâtre de l’usé, terne et triste comme les bâtiments de la République démocratique allemande. Nous mettions le Verfremdungseffekt, le fameux effet de distanciation à toutes les sauces. Je me souviens d’Uta Birnbaum, collaboratrice de Brecht au Berliner Ensemble, invitée à l’école à nous donner un stage de jeu, se moquant des acteurs français, les nommant même acteurs bébés, au prétexte que leur prononciation lui semblait précieuse, le mot ourlant délicatement leurs lèvres alors que nous nous devions de les faire surgir de la gorge …
Plus tard, ce qui est aujourd’hui ma seule incursion dans le répertoire brechtien, si l’on excepte deux travaux d’école — BAAL à Bruxelles, et GRAND-PEUR ET MISÈRE DU IIIe REICH à Strasbourg‑, je mettais en scène DANS LA JUNGLE DES VILLES.
Et Brecht aujourd’hui;, Quatre ans après ma sortie de l’Insas, soit en 1978, la revue Théâtre/Public posait déjà la question de sa place, de sa nécessité, de sa pertinence. Jo Lavaudant avait signé quelques mois auparavant une lumineuse — dans tous les sens du terme — mise en scène de MAITRE PUNTILA ET SON VALET MATTI que j’avais vue à Grenoble. Guy Scarpetta, dans la droite ligne des nouveaux philosophes, l’assassinait une année plus tard, dans son pamphlet BRECHT OU LE SOLDAT MORT.
La même revue Théâtre/Public s’engouffra dans la polémique, et j’écrivais ceci : « Brecht ou pas, la question n’est peut-être plus là où nous la situons encore aujourd’hui dans ce numéro spécial et je rêve d’un sommaire où nous pourrions lire ces têtes de chapitre : Comment articuler la pulsion et la politique ? Pourquoi ne pas avoir l’honnêteté de dire qu’au travers d’un texte, un travail d’analyse rigoureux, un lieu scénique, des comédiens, bref un spectacle (et un spectacle politiquement fondé), c’est de nous que nous parlons ? Quid, à travers de l’élaboration collective, de la subjectivité de la mise en scène » Et les notions de merveilleux, de spectaculaire, qu’en faisons-nous »
Et j’ajoutais : « Brecht a pour moi pris la place que l’on destine dans les maisons bourgeoises aux statuettes anciennes dans une vitrine, bien à l’abri des intempéries, auxquelles on accorde beaucoup de valeur, que l’on regarde émerveillé d’abord toute une journée durant, puis tous les jours, une fois par mois, et que l’on oublie ; on ne s’en sépare pas, elles sont là, à la fois présentes et éphémères. »
J’ignorais que j’étais devenu si tôt un disciple si distant.
Philippe? Lequel? Je ne l’ai pas vu entrer. La tête plongée dans la besace qui me tient lieu de sac…

