Philippe ? Lequel ?
Je ne l’ai pas vu entrer. La tête plongée dans la besace qui me tient lieu de sac à main, je faisais l’autruche, à la recherche de ce maudit portable, me demandant comme d’habitude si je l’avais vraiment éteint, ou si j’avais seulement cru l’avoir fait.
Je relève la tête …
Il est là, dos à la porte. Ciblé par la lumière. Ou plutôt devrais-je dire plaqué, « sommé » par la poursuite bleue qui tient plus du projecteur de police que de la mise en vedette …
Il est là, jambes écartées pour compenser un léger mouvement d’avant en arrière, une petite houle, une minime incertitude dans l’équilibre …
Il est là, dans un costume Louis … machin, en tout cas une bonne évocation du costume dit « d’époque ». Plus décoré qu’un sapin : chapeau, loup, dentelles, jabot, une avalanche de serpentins colorés autour du cou …
Je sais que je suis dans la grande salle du Théâtre National, je sais que je suis venue voir LE MISANTHROPE, je sais que c’est Philippe Jeusette qui tient le rôle titre, mais pour l’heure j’ai tout oublié. Je suis en tête à tête avec un homme, ivre peut-être, oui, mais moins d’alcool que de fatigue et de bêtise. Si mascarade il y a eu, celui-là n’en est pas dupe. Il vient de quitter la fête, plus rien pour le distraire de sa conscience du ridicule : il s’est prêté à un jeu qu’il méprise, maintenant il doit s’arranger avec lui-même. Tous les signes de la fête, mais pas l’humeur.
Lente traversée du plateau, lent déshabillage avant d’enfiler des habits « civils », contemporains. Avant d’avoir dit ne serait-ce qu’un seul mot, le voilà en caleçon. Le Misanthrope en caleçon sur la grande scène du National. Ouaips. Pas mal.
J’y crois. Je suis chargée. M’en fous de connaître la fin de l’histoire, pas grave de ne pas être une fan des vers, il y a là quelque chose qui se joue, qui m’accroche.
J’attends la suite.
Quand on me propose de parler des acteurs, d’un acteur, ce sont des moments comme ce prologue que j’ai envie de réanimer, et de revivre. Je me les repasse comme un bon morceau de musique. J’aime que le théâtre soit capable de me faire oublier ce que je sais de ce que je viens voir, d’abolir la distance et me remettre face à … quelque chose en moi du Misanthrope ?
Ce qui se dégage d’un moment comme celui-là ne fait pas partie de ce qu’on plaque sur un acteur. Ça lui appartient pleinement, sinon ça ne marche pas, tout simplement. On lui a remis cet instant entre les mains.
Avec comme résultat cette puissance d’évocation, dans l’épaisseur de ce silence.
Comment ça se bricole, un moment comme celui-là:, Dans la perspective de répondre à cette question, j’ai été chercher ce que Philippe Sireuil dit des acteurs, de son rapport avec eux.
Acteur(…): ces deux syllabes nerveuses et compactes, impliquent l’énergie, la réflexion, l’intelligence, la faculté de choix, l’inventivité et l’aisance du mouvement, qualités qui, ajoutées à la curiosité (de soi, de l’autre, de la langue) et à l’impudeur, permettent et fondent le plaisir du jeu.
Auparavant, il m’était impossible de commencer les répétitions d’un spectacle, sans m’appuyer sur une conception fortement charpentée de l’espace scénique et de son fonctionnement.
(…)
À chaque fois, l’espace a grossi et s’est enflé jusqu’à l’hypertrophie. Machine, machinerie, et même machination : je comprends que l’acteur se soit parfois senti mal à l’aise(…) Aujourd’hui, je réagis différemment.
(…)
Avec Minetti déjà,(…), j’avais d’ailleurs cherché à casser cette spirale qui s’était emparée de nos projets.
Assumant en plus de la mise en scène l’espace et les costumes, je faisais paradoxalement aveu d’humilité, et, outre l’hommage que j’adressais à l’acteur — et plus particulièrement à ceux avec qui j’avais travaillé jusqu’alors, c’est sa place que je lui rendais, celle qu’il avait peu à peu quittée au gré de notre pratique : une scène vide ou presque, un espace à la mesure de son émotion. Mettre en scène, c’est faire se rencontrer l’instinct et l’instant.
Le sien, comme celui des gens avec qui on travaille : c’est toujours une entreprise plus complexe qu’il n’y paraît, et dont, en fait, il n’est jamais possible de dresser exactement le bilan.1
Si le texte n’est pas nouveau ni inconnu, Sireuil en a réaffirmé la pertinence il y a peu.
« Énergie, faculté de choix, inventivité, impudeur, curiosité, machinerie, conception fortement charpentée de l’espace scénique, aveu d’humilité, faire se rencontrer l’instinct et l’instant … » autant de mots clés qui m’ont rendue curieuse d’en connaître l’écho chez celui qui, pour moi, est le mieux placé pour y répondre, Philippe Jeusette himself. Et si je devais justifier mon choix, peut-être me suffirait-il d’énumérer les spectacles qui les ont réunis : LES CAPRICES DE MARIANNE, DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON, ON NE BADINE PAS AVEC L AMOUR, ZOO DE NUIT, CAFÉ DES PATRIOTES, NOUS LES HÉROS, DEVANT LE MUR ÉLEVÉ, TARTUFFE, MESURE POUR MESURE, LA FORÊT, DIALOGUE D‘UN CHIEN AVEC SON MAÎTRE SUR LA NECESSITÉ DE MORDRE SES AMIS, LE MISANTHROPE, MORT DE CHIEN… La succession des titres suffit à évoquer la diversité des répertoires qu’ils ont explorés.
Je me suis adressée à Jeusette ( de Philippe à Philippe, je les identifierai par leur patronyme, sinon je ne m’en sortirai pas … ), parce que c’est un acteur de ma génération, j’ai envie de dire un acteur du théâtre de ma génération. De rôle en rôle, il fait partie de ceux dont j’ai vu « la palette » s’étoffer, je l’ai vu ajouter des cordes à son arc, j’étais là, dans la salle.



