A — Acteur

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Le 29 Avr 2011
Marie Lecomte et Philippe Jeusette dans LE MISANTHROPE de Molière, décor Vincent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre National de Belgique, 2008. Photo Danièle Pierre.
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Marie Lecomte et Philippe Jeusette dans LE MISANTHROPE de Molière, décor Vincent Lemaire, lumières et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre National de Belgique, 2008. Photo Danièle Pierre.
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Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
108
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Philippe ? Lequel ?

Je ne l’ai pas vu entr­er. La tête plongée dans la besace qui me tient lieu de sac à main, je fai­sais l’autruche, à la recherche de ce mau­dit portable, me deman­dant comme d’habitude si je l’avais vrai­ment éteint, ou si j’avais seule­ment cru l’avoir fait.
Je relève la tête …
Il est là, dos à la porte. Ciblé par la lumière. Ou plutôt devrais-je dire plaqué, « som­mé » par la pour­suite bleue qui tient plus du pro­jecteur de police que de la mise en vedette …
Il est là, jambes écartées pour com­penser un léger mou­ve­ment d’avant en arrière, une petite houle, une min­ime incer­ti­tude dans l’équilibre …
Il est là, dans un cos­tume Louis … machin, en tout cas une bonne évo­ca­tion du cos­tume dit « d’époque ». Plus décoré qu’un sapin : cha­peau, loup, den­telles, jabot, une avalanche de ser­pentins col­orés autour du cou …
Je sais que je suis dans la grande salle du Théâtre Nation­al, je sais que je suis venue voir LE MISANTHROPE, je sais que c’est Philippe Jeusette qui tient le rôle titre, mais pour l’heure j’ai tout oublié. Je suis en tête à tête avec un homme, ivre peut-être, oui, mais moins d’alcool que de fatigue et de bêtise. Si mas­ca­rade il y a eu, celui-là n’en est pas dupe. Il vient de quit­ter la fête, plus rien pour le dis­traire de sa con­science du ridicule : il s’est prêté à un jeu qu’il méprise, main­tenant il doit s’arranger avec lui-même. Tous les signes de la fête, mais pas l’humeur.
Lente tra­ver­sée du plateau, lent désha­bil­lage avant d’enfiler des habits « civils », con­tem­po­rains. Avant d’avoir dit ne serait-ce qu’un seul mot, le voilà en caleçon. Le Mis­an­thrope en caleçon sur la grande scène du Nation­al. Ouaips. Pas mal.
J’y crois. Je suis chargée. M’en fous de con­naître la fin de l’histoire, pas grave de ne pas être une fan des vers, il y a là quelque chose qui se joue, qui m’accroche.
J’attends la suite.
Quand on me pro­pose de par­ler des acteurs, d’un acteur, ce sont des moments comme ce pro­logue que j’ai envie de réanimer, et de revivre. Je me les repasse comme un bon morceau de musique. J’aime que le théâtre soit capa­ble de me faire oubli­er ce que je sais de ce que je viens voir, d’abolir la dis­tance et me remet­tre face à … quelque chose en moi du Mis­an­thrope ?
Ce qui se dégage d’un moment comme celui-là ne fait pas par­tie de ce qu’on plaque sur un acteur. Ça lui appar­tient pleine­ment, sinon ça ne marche pas, tout sim­ple­ment. On lui a remis cet instant entre les mains.
Avec comme résul­tat cette puis­sance d’évocation, dans l’épaisseur de ce silence.
Com­ment ça se bricole, un moment comme celui-là:, Dans la per­spec­tive de répon­dre à cette ques­tion, j’ai été chercher ce que Philippe Sireuil dit des acteurs, de son rap­port avec eux.
Acteur(…): ces deux syl­labes nerveuses et com­pactes, impliquent l’énergie, la réflex­ion, l’intelligence, la fac­ulté de choix, l’inventivité et l’aisance du mou­ve­ment, qual­ités qui, ajoutées à la curiosité (de soi, de l’autre, de la langue) et à l’impudeur, per­me­t­tent et fondent le plaisir du jeu.
Aupar­a­vant, il m’était impos­si­ble de com­mencer les répéti­tions d’un spec­ta­cle, sans m’appuyer sur une con­cep­tion forte­ment char­p­en­tée de l’espace scénique et de son fonc­tion­nement.
(…)
À chaque fois, l’espace a grossi et s’est enflé jusqu’à l’hypertrophie. Machine, machiner­ie, et même machi­na­tion : je com­prends que l’acteur se soit par­fois sen­ti mal à l’aise(…) Aujourd’hui, je réagis dif­férem­ment.
(…)
Avec Minet­ti déjà,(…), j’avais d’ailleurs cher­ché à cass­er cette spi­rale qui s’était emparée de nos pro­jets.
Assumant en plus de la mise en scène l’espace et les cos­tumes, je fai­sais para­doxale­ment aveu d’humilité, et, out­re l’hommage que j’adressais à l’acteur — et plus par­ti­c­ulière­ment à ceux avec qui j’avais tra­vail­lé jusqu’alors, c’est sa place que je lui rendais, celle qu’il avait peu à peu quit­tée au gré de notre pra­tique : une scène vide ou presque, un espace à la mesure de son émo­tion. Met­tre en scène, c’est faire se ren­con­tr­er l’instinct et l’instant.
Le sien, comme celui des gens avec qui on tra­vaille : c’est tou­jours une entre­prise plus com­plexe qu’il n’y paraît, et dont, en fait, il n’est jamais pos­si­ble de dress­er exacte­ment le bilan.1
Si le texte n’est pas nou­veau ni incon­nu, Sireuil en a réaf­fir­mé la per­ti­nence il y a peu.
« Énergie, fac­ulté de choix, inven­tiv­ité, impudeur, curiosité, machiner­ie, con­cep­tion forte­ment char­p­en­tée de l’espace scénique, aveu d’humilité, faire se ren­con­tr­er l’instinct et l’instant … » autant de mots clés qui m’ont ren­due curieuse d’en con­naître l’écho chez celui qui, pour moi, est le mieux placé pour y répon­dre, Philippe Jeusette him­self. Et si je devais jus­ti­fi­er mon choix, peut-être me suf­fi­rait-il d’énumérer les spec­ta­cles qui les ont réu­nis : LES CAPRICES DE MARIANNE, DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE COTON, ON NE BADINE PAS AVEC L AMOUR, ZOO DE NUIT, CAFÉ DES PATRIOTES, NOUS LES HÉROS, DEVANT LE MUR ÉLEVÉ, TARTUFFE, MESURE POUR MESURE, LA FORÊT, DIALOGUE D‘UN CHIEN AVEC SON MAÎTRE SUR LA NECESSITÉ DE MORDRE SES AMIS, LE MISANTHROPE, MORT DE CHIEN… La  suc­ces­sion des titres suf­fit à évo­quer la diver­sité des réper­toires qu’ils ont explorés. 

Je me suis adressée à Jeusette ( de Philippe à Philippe, je les iden­ti­fierai par leur patronyme, sinon je ne m’en sor­ti­rai pas … ), parce que c’est un acteur de ma généra­tion, j’ai envie de dire un acteur du théâtre de ma généra­tion. De rôle en rôle, il fait par­tie de ceux dont j’ai vu « la palette » s’étoffer, je l’ai vu ajouter des cordes à son arc, j’étais là, dans la salle. 

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