B‑Brecht
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B‑Brecht

Le 28 Avr 2011
Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
108
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Bertolt Brecht a accom­pa­g­né tout mon appren­tis­sage théâ­tral. Qua­tre années durant, il fut à l’Insas, le théoricien à étudi­er, le prati­cien à suiv­re, l’écrivain à lire, le référent dom­i­nant. Nos pro­fesseurs essen­tiels en reve­naient tou­jours à lui. Nous appre­nions par coeur des alinéas entiers du PETIT ORGANON POUR LE THÉÂTRES. es phras­es don­naient sens et forme aux soubre­sauts juvéniles de mon engage­ment civique et artis­tique, bal­i­sait les chemins que j’empruntais vers le méti­er choisi, jusqu’à pou­voir les appren­dre par coeur et à les proclamer. « Il importe que le théâtre ait toute lib­erté de rester quelque chose de super­flu, ce qui implique, il est vrai, que l’on vit pour le super­flu. Rien n’a besoin d’être jus­ti­fié que les réjouis­sances. » « La tâche prin­ci­pale du théâtre est d’expliciter la fable et d’en com­mu­ni­quer le sens au moyen d’effets de dis­tan­ci­a­tion appro­priés. » « La fable est explic­itée, bâtie et exposée par le théâtre tout entier, par les comé­di­ens, les déco­ra­teurs, les maquilleurs, les cos­tu­miers, les musi­ciens et les choré­graphes. Tous met­tent leur art dans cette entre­prise com­mune, sans aban­don­ner pour autant leur indépen­dance. »
Le Berlin­er Ensem­ble fai­sait rêver. On nous racon­tait la beauté de ses spec­ta­cles, le choc que nos maîtres avaient eu, assis­tant à telle ou telle représen­ta­tion à Berlin ou à Paris au milieu des années cinquante, la force de sa péd­a­gogie artis­tique. Citant la car­riole d’Hélène Weigel qui se dégradait de tableau en tableau pour mon­tr­er le temps, le tra­jet, la ténac­ité, on par­lait d’un théâtre de l’usure qui n’avait rien à avoir avec la tristesse des représen­ta­tions d’épigones français qui eux se con­tentaient d’un théâtre de l’usé, terne et triste comme les bâti­ments de la République démoc­ra­tique alle­mande. Nous met­tions le Ver­frem­dungsef­fekt, le fameux effet de dis­tan­ci­a­tion à toutes les sauces. Je me sou­viens d’Uta Birn­baum, col­lab­o­ra­trice de Brecht au Berlin­er Ensem­ble, invitée à l’école à nous don­ner un stage de jeu, se moquant des acteurs français, les nom­mant même acteurs bébés, au pré­texte que leur pronon­ci­a­tion lui sem­blait pré­cieuse, le mot ourlant déli­cate­ment leurs lèvres alors que nous nous devions de les faire sur­gir de la gorge …
Plus tard, ce qui est aujourd’hui ma seule incur­sion dans le réper­toire brechtien, si l’on excepte deux travaux d’école — BAAL à Brux­elles, et GRAND-PEUR ET MISÈRE DU IIIe REICH à Strasbourg‑, je met­tais en scène DANS LA JUNGLE DES VILLES.
Et Brecht aujourd’hui;, Qua­tre ans après ma sor­tie de l’Insas, soit en 1978, la revue Théâtre/Public posait déjà la ques­tion de sa place, de sa néces­sité, de sa per­ti­nence. Jo Lavau­dant avait signé quelques mois aupar­a­vant une lumineuse — dans tous les sens du terme — mise en scène de MAITRE PUNTILA ET SON VALET MATTI que j’avais vue à Greno­ble. Guy Scar­pet­ta, dans la droite ligne des nou­veaux philosophes, l’assassinait une année plus tard, dans son pam­phlet BRECHT OU LE SOLDAT MORT.
La même revue Théâtre/Public s’engouffra dans la polémique, et j’écrivais ceci : « Brecht ou pas, la ques­tion n’est peut-être plus là où nous la situons encore aujourd’hui dans ce numéro spé­cial et je rêve d’un som­maire où nous pour­rions lire ces têtes de chapitre : Com­ment artic­uler la pul­sion et la poli­tique ? Pourquoi ne pas avoir l’honnêteté de dire qu’au tra­vers d’un texte, un tra­vail d’analyse rigoureux, un lieu scénique, des comé­di­ens, bref un spec­ta­cle (et un spec­ta­cle poli­tique­ment fondé), c’est de nous que nous par­lons ? Quid, à tra­vers de l’élaboration col­lec­tive, de la sub­jec­tiv­ité de la mise en scène » Et les notions de mer­veilleux, de spec­tac­u­laire, qu’en faisons-nous »
Et j’ajoutais : « Brecht a pour moi pris la place que l’on des­tine dans les maisons bour­geois­es aux stat­uettes anci­ennes dans une vit­rine, bien à l’abri des intem­péries, aux­quelles on accorde beau­coup de valeur, que l’on regarde émer­veil­lé d’abord toute une journée durant, puis tous les jours, une fois par mois, et que l’on oublie ; on ne s’en sépare pas, elles sont là, à la fois présentes et éphémères. »
J’ignorais que j’étais devenu si tôt un dis­ci­ple si dis­tant. 

Philippe Sireuil

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