Vers trois heures du matin, le fidèle chat noir qui traverse paresseusement le plateau de la Cour du palais des Papes et puis disparaît dans les dessous
Les plaques pourtant imposantes du sol de RICHARD III qui avant fixation s’envolent sous les coups de boutoir du mistral et atterrissent dans les gradins
Le soir de la première des CÉPHÉIDES le, triporteur conduit avec émotion par notre technicien, Bernard Pitzalis, quitte la pente du plan incliné à cour et bascule dans le vide
Un orage bienfaisant qui éclate dans l’après-midi et réunit sous les trombes d’eau les troupes de Strasbourg et de Grenoble transformant les acteurs en patineurs amateurs
Quelques Chateauneuf de Beaucastel à l’Auberge de France
La chorale des enfants de PAWANA en rang par deux dans leurs capes bleu marine défilant sur les remparts des Carmes
Aux heures douces et tranquilles, les clins d’yeux et les sourires de Jean-Jacques Lerrant
Aube après aube, le merveilleux retour en automobile des Taillades à Bonnieux. Les nappes de brouillard en plein mois de juillet et dans ma poche le grigri des fils de laine multicolores des Huicholes
Le feu d’artifice à la dernière de RICHARD III
Une montgolfière égarée dans LES CÉPHÉIDES
Une crise de folie pour un moustique dans la grotte des
Taillades
Des tomates et des melons place de l’Horloge
Ariel Garcia-Valdès surgissant de sa trappe : « Voici venir l’hiver de notre déplaisir »
Les nuits glaciales
Les étoiles diamantines identiques à celles
qu’observaient les bergers grecs
Des engueulades
Des pizzas tièdes
Des cafés lavasse
Des pastis de trop
Des odeurs de vomi, de pisse, de merde, de sardines grillées
Des sous-sols de parkings cauchemardesques
Des angines
Et encore les platanes centenaires de la Cour de l’Europe
Et la mousse des fontaines du Cloître Saint-Louis
La rue de la République, toutes boutiques fermées, un dimanche d’hiver
La diaphane et pâle croqueuse d’aspirine de la MJC de la Croix des Oiseaux
Le calme et la conversation apaisante du barman de l’Europe pendant les représentations auxquelles je n’assiste pas
Serge Valetti et Darrigade qui n’est pas le coureur cycliste
L’hélicoptère menaçant au-dessus des Taillades et mon opération commando
D’autres Chateauneuf
Un Cheval Blanc 1985 comique
17 ans. Mon premier voyage à Avignon avec mon copain Keramoël.
Nous avions voyagé depuis Grenoble dans un camion de livraison du Dauphiné Libéré qui s’arrêtait un peu partout pour déposer ses colis de journaux et lorsque nous sommes arrivés place de l’Horloge, nous n’avons même pas pu dormir sur un banc tant le mistral était glacial.
C’était … hé ben …
Rescapés de la terre juste deux heures d’horloge, l’instant du spectacle, ils viennent dire les choses du coeur, l’amour, la gravité de l’humour qui contourne les tourments, traces d’orages évanouis, confondus avec les rires, avec les sanglots. Quelques êtres humains vacillent et renaissent comme les étoiles clignotantes appelées céphéides …
Colette Godard, Le Monde, 1983.
J’ai aimé LES CÉPHÉIDES.
On est maladroit, toujours, devant la nouveauté. On cherche des comparaisons, des références. Ne m’en veuillez pas de succomber à ce mal, et d’en trouver dans ma mémoire, là où c’est ma famille, mes amis, mes lectures, mes proches idées.
Ainsi dans la Cour d’honneur du palais des Papes, j’ai enfin vu la pièce écrite par Treplev au premier acte de LA MOUETTE.. . Ah ! certes, ce n’est pas le « quotidien » qui est figuré là, mais il y est contenu.
Et ce que j’aime aussi là, c’est ce poème de Maïakovski, inconnu, oublié, la tragédie qui porte son nom, écrite en 1913, comme si Lavaudant ( qui ne la connaît pas, mais par son intuition propre) rendait soudain, soixante-dix années plus tard, hommage à l’invention luxueuse et tragique des Russes qui firent l’art moderne au début de notre siècle. Sans doute sommes-nous encore, et de nouveau, à la veille d’une grande redistribution de tout, et c’est pour cela que de telles oeuvres, apparemment éloignées des occupations immédiates des gens, sonnent comme les fatales trompettes.
Le Monde« Publics », n° 1, octobre — novembre 1983.



