Après avoir présenté QU’ILS CRÈVENT LES ARTISTES, spectacle migrateur, Tadeusz Kantor, à l’initiative de l’Académie Expérimentale des Théâtres, fut invité à Avignon pour animer un stage avec de jeunes comédiens. Mais, comme les artistes de la Renaissance, le maître de Cracovie ne pouvait pas, ne voulait pas dispenser un savoir : un artiste enseigne en créant.
Pour ceci, Kantor le dira lui-même, il va offrir aux stagiaires conviés à la Chapelle des Pénitents blancs ce fragment de mémoire qu’est « sa maison », maison qui se confond avec les fours crématoires. Il s’agissait de lare-construire et en même temps de l’animer. Kantor, comme à son habitude, convoqua soldats et curés, fiancées et putains, ce monde carnavalesque proche de Villon dont il n’a pas cessé d’être l’inépuisable visiteur. Monde de l’Europe et monde personnel se relaient dans une sarabande où la profanation n’est jamais absente. Comme ici où le tendre et galvaudé refrain Ô DOUCE NUIT se voit sans cesse dénié par des crucifixions de foire et décapitations grotesques. La mémoire n’a rien de paisible et la nuit de Noël évoquée renvoie aussi bien à la naissance mystique qu’à la crémation systématique. C’est ce que « le sommeil de la raison » engendre, reprend Kantor tel un Goya des temps modernes.
Kantor, seul, attend la venue de ces fantômes qui prennent corps dans la maison de sa mémoire. Mémoire où se côtoient le bois des intérieurs de son enfance et les briques des fours funestes. Oui, c’est le lieu de l’apaisement familial et de l’horreur raciale. Kantor s’apprête à ressusciter également la nuit magique et celle, terrible, de l’Holocauste. Et ceci sans rien d’autre que des ustensiles quotidiens et des corps dévoués. La scène est une installation qui s’anime sous l’impact du vieil artiste qui ne cesse pas de ranimer les passés agités de sa famille et de son continent. Il se sent comme leur commun légataire. Kantor fondera son oeuvre tardive sur cette terrible association. À Avignon, pour la dernière fois, il l’assumera. Mais cette fois-ci il se retire de la scène pour se placer au plus près, sur le bord, comme s’il pressentait que le passage sur l’autre rive n’était pas loin. Prémonition vite confirmée.
Deux silhouettes, non moins reconnaissables au premier coup d’oeil: l’une, celle de Napoléon, contemplant son rêve, Moscou, découpé telle une…



