Il fait encore jour et on entendrait une mouche voler dans le Jardin du Lycée Saint-Joseph. Pourtant, à quelques rires qui tombent juste, je sens que seules deux ou trois personnes comprennent le texte russe. Sans aucun surtitrage, le public suit tout, dans une qualité d’attention qui le met comme en lévitation : il flotte littéralement sur un nuage de bonheur, respire de façon plus intense, plus libre. Les acteurs ont totalement « incorporé » leurs répliques, leurs pensées. La scène de séduction entre Galina Tiounina et Iouri Stepanov sur le divan, la partition avec le bras, la main de la jeune femme, est un morceau d’anthologie : à la fois drôle, tendre, émouvante, surprenante, rythmée, improvisée et construite, vécue et distanciée. C’est une expérience unique de magie théâtrale que je fais là et que je partage — plaisir redoublé — avec mon voisin Jean-Loup Rivière qui découvre ce théâtre et ses enchantements. Coup de foudre des festivaliers pour la lumineuse présence des « fomenki » !
Béatrice Picon-Vallin.
La pièce d’Ostrovski mise en scène par Piotr Fomenko : un de mes plus grands souvenirs de théâtre. Comment dire pourquoi en une légende et une photo ? Il me revient ceci : dès l’entrée dans la salle — quelques gradins, un mur d’église et un peu de mobilier‑, survient la conviction que le Théâtre va avoir lieu ici, ce soir, dans ce lieu disposé ainsi transitoirement. Pourquoi ? J’interroge la photo, et je vois ceci : l’inconciliable divers dialogue. L’intérieur et l’extérieur, la couverture du fauteuil et le tapis, la même dentelle qui habille l’embrassée et le guéridon. Sans l’hystérie d’un kitsch hétéroclite, simplement, parce que c’est le moment, et la loi du théâtre.
Jean-Loup Rivière.



