PLATONOV a la grandeur de certains débuts célèbres. Débuts dont la portée ne s’éclaire gu’ultérieurement, car oeuvres de l’origine et non pas du parcours. Il leur mangue ou plutôt elles sont libres de la perfection que l’auteur saura développer ensuite. Si, ici, on identifie le futur Tchekhov, en même temps, PLATONOV dégage une démesure gui ne sera plus sienne quelques années plus tard, à l’heure des chefs‑d’oeuvre. Il faut montrer cette incertitude initiale aussi bien que la parenté gui se reconnaît déjà.
PLATONOV témoigne d’une volonté d’embrasser large que Tchekhov décidera de tempérer ensuite au profit d’un goût pour l’épure dont son théâtre deviendra indissociable. Mais s’il fascine aussi c’est dans la mesure où — acceptons la métaphore ! — l’or n’a pas encore été dégagé du minerai brut dont, dans PLATONOV, on repère la présence disséminée. C’est un portrait brouillé que cette oeuvre ébauche et en même temps c’est d’une naissance que nous sommes les témoins. Incertitude gui explique peut-être pourquoi Tchekhov l’a abandonnée. Car, PLATONOV, on ne le retrouvera qu’après sa mort, empreinte du jeune homme qu’il fut.
Éric Lacascade approche Tchekhov en artiste. Son Tchekhov est lyrique, un Tchekhov des passions. Elles se disent aussi par des métaphores où l’on ne craint ni l’excès, ni l’accumulation. Lacascade écarte la pudeur qui cultive « le moins » aux dépens du « plus » … et il propose un Tchekhov gui respire, un Tchekhov du plein air. Un Tchekhov où l’on peut passer de la « métaphorisation » du théâtre de Kostia par la seule référence au coeur, que le personnage indique en serrant contre lui son poing, à la dilatation extrême de l’espace ou à des diagonales vertigineuses. Cette liberté, nullement arbitraire, apporte de l’air et fonde ce que l’on pourrait appeler l’actuelle approche française de Tchekhov.
Ici où rien n’est parcimonieux ni réfractaire à l’intime, Lacascade agit en dévoreur d’espace. Il place la fête initiale de PLATONOV sur la surface géante du Mur et ainsi le bal russe prend la dimension d’un banquet florentin : peu importe. D’emblée le spectacle entraîne Tchekhov dans une dimension inconnue, et l’ oeuvre démesurée qu’est PLATONOV, à notre grande surprise, respire organiquement. À partir de cette hauteur initiale s’amorce ensuite la débâcle de la communauté disparate qui échouera à l’avant-scène du plateau par la mort de Platonov. C’est de cet écroulement que nous sommes les témoins.
L’attrait provient de l’énergie développée au coeur même d’une écriture de la réserve et de l’ambiguïté que Stanislavski, au Théâtre d’Art de Moscou, s’employait à explorer avec soin. Parce que non économe et dépensier, parce que réfractaire à l’âge adulte, parce que résolument affectif et passionné, le théâtre de Lacascade s’affirme sans pour autant faire voler en éclats le texte de Tchekhov. Il le déploie et l’exalte afin d’affirmer les pouvoirs de la scène et les ressources d’un art gui ne veut pas faire le deuil de la vie.
«C’est un chef-d’ oeuvre » - premiers mots murmurés au terme de ce spectacle avec la certitude d’avoir participé aux…



