Denis Marleau, LES AVEUGLES, 2002
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Denis Marleau, LES AVEUGLES, 2002

Le 1 Juil 2003
LES AVEUGLES de Maurice Maeterlinck, mise en scène Denis Marleau, photo jean-Max Tremblay.
LES AVEUGLES de Maurice Maeterlinck, mise en scène Denis Marleau, photo jean-Max Tremblay.
LES AVEUGLES de Maurice Maeterlinck, mise en scène Denis Marleau, photo jean-Max Tremblay.
LES AVEUGLES de Maurice Maeterlinck, mise en scène Denis Marleau, photo jean-Max Tremblay.
Article publié pour le numéro
Festival d'Avignon 1980-2003-Couverture du Numéro 78-79 d'Alternatives ThéâtralesFestival d'Avignon 1980-2003-Couverture du Numéro 78-79 d'Alternatives Théâtrales
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Impres­sions d’Av­i­gnon

Retour dans cinq lieux de la ville-théâtre. Cinq lieux que j’ai investis avec mes spec­ta­cles et mes équipes.
Des lieux où j’ai vécu ver­tige et jubi­la­tion ; doute et illu­mi­na­tions ; décep­tions et joies intens­es mais tou­jours des moments impor­tants de ma vie de met­teur en scène.
Je pour­rais étir­er ces moments très longue­ment, mais voici cinq petites cartes postales qui me sont venues comme ça ; une fleur de sel au-dessus de tous les autres sou­venirs qui restent mar­qués en mot.

Car­ré noir sur fond blanc à la Chapelle du Lycée Saint-Joseph (LES AVEUGLES)

Au musée ou à l’église, les gens sont portés à chu­chot­er. Dans l’entrée de la chapelle, ils atten­dent presque en silence et pour­tant l’agitation bruyante de la rue est si proche. Après quelques instants de tran­quil­lité dans la blancheur des hauts murs de la nef, ils s’ engouf­frent dans l’obscurité presque totale d’une boîte noire. Tout est alors remis en ques­tion. « Nous ne sommes pas dans une église » dit un des aveu­gles. Les spec­ta­teurs, respectueux des comé­di­ens absents, restent ten­dus devant ces masques inqui­ets qui se deman­dent si Dieu existe encore. La séance ter­minée, après quelques applaud­isse­ments vains, je regarde les spec­ta­teurs ressor­tir de ce car­ré noir sur fond blanc, les yeux plis­sés à cause de la lumière. À Avi­gnon, les lieux s’emboîtent les uns dans les autres et enga­gent par­fois d’étranges rela­tions.

Les odeurs de la salle Benoît XII (LE PETIT KÖCHEL)

Je prends l’air sur le petit pont. La roue à aube tourne, le vent fait bruiss­er les feuilles des grands pla­tanes. Vision bucol­ique d’un Avi­gnon des petites rues moyenâgeuses, loin des grandes places. Mais il y a ces odeurs qui per­cent le tableau, qui le ren­dent réel. Des odeurs de chiottes, de piz­zas, d’eau sale, de viande gril­lée. Elles pren­nent le dessus sur ce que je vois, sur ce que je regarde. Je ren­tre alors pour le dernier filage. De nou­veau ces odeurs. Mais elles provi­en­nent main­tenant du sous-sol où est enfer­mé le fils des qua­tre mères. Le remu­gle des corps morcelés, de viande morte. C’est une intru­sion bru­tale d’humanité dans la par­ti­tion vir­tu­ose et implaca­ble de Chau­rette. Un air impur qui invente une scène autant pour les sens que pour l’esprit.

Le gouf­fre de la Cour (NATHAN LE SAGE)

Je suis assis sur une pierre avec le sculp­teur Michel Goulet. Nous con­tem­plons la Cour vide, sans scène et sans gradins. Un vide entre qua­tre murs à rem­plir. Imag­in­er l’espace sur lequel d’ici un an, NATHAN LE SAGE pour­ra s’animer, dans ce lieu où l’autorité papale se ressent encore. Un lieu si calme, si beau et si vide. Et pour­tant, il faut se sou­venir de sa méta­mor­phose en lieu de haute ten­sion les soirs de spec­ta­cles. La Cour devient alors tour à tour lieu de fête ou d’autodafé, là où les tragédies jail­lis­sent de la scène ou des gradins ; là où les états d’âme autant que de grâce provo­quent des ver­tiges. Mais à ce moment-là, ce jour-là, le lieu est vide, beau et calme. Le spec­ta­cle n’existe encore qu’à l’état rêvé, que par des intu­itions et des esquiss­es. Il y a un grand vide à rem­plir. C’est tout. Nous restons assis, silen­cieux. Le ver­tige nous gagne, tout à coup.

Les patineurs de la cour du Lycée Saint-Joseph ( MAÎTRES ANCIENS)

Les deux Reger sont instal­lés, heureuse­ment, sur leurs bancs de velours pour­pres trans­for­més en radeaux. Autour d’eux, Irrsigler et les Atzbach­er se tien­nent debout ou se dépla­cent en glis­sant sur cette pati­noire qu’est devenu le par­quet incliné de la salle Bor­done. Entre deux ondées, les machin­istes se sont appliqués à asséch­er du mieux qu’ils le pou­vaient la grande mare d’eau, pour la suite des choses. Mais comme il ne faut pas per­dre le fil et vite retourn­er jouer après l’averse, il reste tou­jours une pel­licule humide sur la scène. À chaque retour, les acteurs valsent, flu­ides et habiles sur une petite vague gui émerge peu à peu. Une sorte d’état d’apesanteur qui se dégage à la fois du plateau et du pub­lic qui, sol­idaire et ent­hou­si­aste, brave les mou­ve­ments du ciel qui se man­i­fes­tent tout au long de la soirée. Des péri­odes de jeu aus­si imprévis­i­bles et jubi­la­toires que celles d’un grand match de coupe Stan­ley à la soirée du hock­ey.

Les clairs-obscurs du Tinel de la Char­treuse (LE PASSAGE DE L’INDIANA)

L’acteur Jean-Louis Mil­lette a le ver­tige, juché comme un livre sur sa petite tablette, dans les hau­teurs du décor à casiers. Nous arrê­tons momen­tané­ment la répéti­tion. De cette salle étroite et som­bre, nous sor­tons dans la clarté éblouis­sante de la cour. La lumière du ciel du midi se dif­fuse et se réver­bère sur les pier­res dorées du cloître. Comme dirait Beck­ett : Instants. La sérénité du lieu se com­mu­nique à nous, elle m’apaise et m’inspire. Nous retournons ensuite aux petites cel­lules super­posées pour rep­longer dans les prières fleuves de Chau­rette. Jean-Louis Mil­lette a un peu moins le ver­tige. Il sem­ble apaisé lui aus­si. Il reprend place comme une stat­ue­colonne dans sa petite alcôve. J’ai une pen­sée pour lui aujourd’hui qui n’est plus des nôtres. Il se con­fond main­tenant à cette lumière éblouis­sante de la cour du cloître. Pour tou­jours.

Denis Mar­leau.

De Maeter­linck à Gor­don Craig, d’Oscar Schlem­mer à Kan­tor, se des­sine la voie des artistes qui ont cher­ché à exploiter les ressources du non-vivant pour accéder, par ce détour, à l’essence même du vivant. Mais cette tâche sou­vent qual­i­fiée d’étrangère, voire con­traire au théâtre, lorsqu’elle parvint à s’accomplir, donne des réus­sites sont mémorables. Un autre corps, venu d’ailleurs, dou­ble non organique, s’érige en sup­port imper­son­nel pour des mes­sages de deuil et d’obscurité. Et ain­si, après les man­nequins de LA CLASSE MORTE de Kan­tor, Denis Mar­leau réus­sit à fournir la réponse aux voeux de Maeter­linck, écrivain exas­péré par l’abus d’humain sur un plateau, réfrac­taire aux émo­tions et soucieux de neu­tral­ité expres­sive. Le met­teur en scène québé­cois invente des sculp­tures immo­biles en bois sur lesquelles il pro­jette l’image des phy­s­ionomies mobiles réal­isant ain­si une hybri­da­tion jamais imag­inée. La per­plex­ité règne tan­dis que ces « fig­ures » étranges, épinglées dans le noir, chu­chotent les mots des AVEUGLES. D’où les entend-on ? D’ici et d’ailleurs, du coeur même de l’artifice.
Si les paroles s’égrènent et se lais­sent porter par la vague d’un texte inlass­able­ment psalmod­ié, les vis­ages se détachent pareils à des balis­es noc­turnes, points fix­es et en même temps agités par l’incertitude de ces êtres à la dérive. Et ain­si nous nous retrou­vons en plein coeur de l’étrangeté tant recher­chée par Maeter­linck. Elle se cristallise grâce à ces fig­ures qui finis­sent par se con­stituer en effi­gies de mémoire. C’est le pro­pre du non-vivant quand, rarement, il s’accomplit sur un plateau. Il sat­is­fait alors le rêve des artistes qui ne s’accommodent pas du matéri­au humain et aspirent à fonder le théâtre sur ce qu’ils con­sid­èrent comme étant le pro­pre d’un art : un arti­fice qui dure.

Georges Banu.

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Co-écrit par Georges Banu
Écrivain, essay­iste et uni­ver­si­taire, Georges Banu a pub­lié de nom­breux ouvrages sur le théâtre, dont récemment La porte...Plus d'info
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Festival d'Avignon 1980-2003-Couverture du Numéro 78-79 d'Alternatives Théâtrales
#78 – 79
mai 2025

Festival d’Avignon 1980 — 2003

1 Juil 2003 — Des corps gui tombent, et gui résistent à la chute, gui voudraient bien rester droit, penser, vivre, simplement, dignement -…

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