Impressions d’Avignon
Retour dans cinq lieux de la ville-théâtre. Cinq lieux que j’ai investis avec mes spectacles et mes équipes.
Des lieux où j’ai vécu vertige et jubilation ; doute et illuminations ; déceptions et joies intenses mais toujours des moments importants de ma vie de metteur en scène.
Je pourrais étirer ces moments très longuement, mais voici cinq petites cartes postales qui me sont venues comme ça ; une fleur de sel au-dessus de tous les autres souvenirs qui restent marqués en mot.
Carré noir sur fond blanc à la Chapelle du Lycée Saint-Joseph (LES AVEUGLES)
Au musée ou à l’église, les gens sont portés à chuchoter. Dans l’entrée de la chapelle, ils attendent presque en silence et pourtant l’agitation bruyante de la rue est si proche. Après quelques instants de tranquillité dans la blancheur des hauts murs de la nef, ils s’ engouffrent dans l’obscurité presque totale d’une boîte noire. Tout est alors remis en question. « Nous ne sommes pas dans une église » dit un des aveugles. Les spectateurs, respectueux des comédiens absents, restent tendus devant ces masques inquiets qui se demandent si Dieu existe encore. La séance terminée, après quelques applaudissements vains, je regarde les spectateurs ressortir de ce carré noir sur fond blanc, les yeux plissés à cause de la lumière. À Avignon, les lieux s’emboîtent les uns dans les autres et engagent parfois d’étranges relations.
Les odeurs de la salle Benoît XII (LE PETIT KÖCHEL)
Je prends l’air sur le petit pont. La roue à aube tourne, le vent fait bruisser les feuilles des grands platanes. Vision bucolique d’un Avignon des petites rues moyenâgeuses, loin des grandes places. Mais il y a ces odeurs qui percent le tableau, qui le rendent réel. Des odeurs de chiottes, de pizzas, d’eau sale, de viande grillée. Elles prennent le dessus sur ce que je vois, sur ce que je regarde. Je rentre alors pour le dernier filage. De nouveau ces odeurs. Mais elles proviennent maintenant du sous-sol où est enfermé le fils des quatre mères. Le remugle des corps morcelés, de viande morte. C’est une intrusion brutale d’humanité dans la partition virtuose et implacable de Chaurette. Un air impur qui invente une scène autant pour les sens que pour l’esprit.
Le gouffre de la Cour (NATHAN LE SAGE)
Je suis assis sur une pierre avec le sculpteur Michel Goulet. Nous contemplons la Cour vide, sans scène et sans gradins. Un vide entre quatre murs à remplir. Imaginer l’espace sur lequel d’ici un an, NATHAN LE SAGE pourra s’animer, dans ce lieu où l’autorité papale se ressent encore. Un lieu si calme, si beau et si vide. Et pourtant, il faut se souvenir de sa métamorphose en lieu de haute tension les soirs de spectacles. La Cour devient alors tour à tour lieu de fête ou d’autodafé, là où les tragédies jaillissent de la scène ou des gradins ; là où les états d’âme autant que de grâce provoquent des vertiges. Mais à ce moment-là, ce jour-là, le lieu est vide, beau et calme. Le spectacle n’existe encore qu’à l’état rêvé, que par des intuitions et des esquisses. Il y a un grand vide à remplir. C’est tout. Nous restons assis, silencieux. Le vertige nous gagne, tout à coup.
Les patineurs de la cour du Lycée Saint-Joseph ( MAÎTRES ANCIENS)
Les deux Reger sont installés, heureusement, sur leurs bancs de velours pourpres transformés en radeaux. Autour d’eux, Irrsigler et les Atzbacher se tiennent debout ou se déplacent en glissant sur cette patinoire qu’est devenu le parquet incliné de la salle Bordone. Entre deux ondées, les machinistes se sont appliqués à assécher du mieux qu’ils le pouvaient la grande mare d’eau, pour la suite des choses. Mais comme il ne faut pas perdre le fil et vite retourner jouer après l’averse, il reste toujours une pellicule humide sur la scène. À chaque retour, les acteurs valsent, fluides et habiles sur une petite vague gui émerge peu à peu. Une sorte d’état d’apesanteur qui se dégage à la fois du plateau et du public qui, solidaire et enthousiaste, brave les mouvements du ciel qui se manifestent tout au long de la soirée. Des périodes de jeu aussi imprévisibles et jubilatoires que celles d’un grand match de coupe Stanley à la soirée du hockey.
Les clairs-obscurs du Tinel de la Chartreuse (LE PASSAGE DE L’INDIANA)
L’acteur Jean-Louis Millette a le vertige, juché comme un livre sur sa petite tablette, dans les hauteurs du décor à casiers. Nous arrêtons momentanément la répétition. De cette salle étroite et sombre, nous sortons dans la clarté éblouissante de la cour. La lumière du ciel du midi se diffuse et se réverbère sur les pierres dorées du cloître. Comme dirait Beckett : Instants. La sérénité du lieu se communique à nous, elle m’apaise et m’inspire. Nous retournons ensuite aux petites cellules superposées pour replonger dans les prières fleuves de Chaurette. Jean-Louis Millette a un peu moins le vertige. Il semble apaisé lui aussi. Il reprend place comme une statuecolonne dans sa petite alcôve. J’ai une pensée pour lui aujourd’hui qui n’est plus des nôtres. Il se confond maintenant à cette lumière éblouissante de la cour du cloître. Pour toujours.
De Maeterlinck à Gordon Craig, d’Oscar Schlemmer à Kantor, se dessine la voie des artistes qui ont cherché à exploiter les ressources du non-vivant pour accéder, par ce détour, à l’essence même du vivant. Mais cette tâche souvent qualifiée d’étrangère, voire contraire au théâtre, lorsqu’elle parvint à s’accomplir, donne des réussites sont mémorables. Un autre corps, venu d’ailleurs, double non organique, s’érige en support impersonnel pour des messages de deuil et d’obscurité. Et ainsi, après les mannequins de LA CLASSE MORTE de Kantor, Denis Marleau réussit à fournir la réponse aux voeux de Maeterlinck, écrivain exaspéré par l’abus d’humain sur un plateau, réfractaire aux émotions et soucieux de neutralité expressive. Le metteur en scène québécois invente des sculptures immobiles en bois sur lesquelles il projette l’image des physionomies mobiles réalisant ainsi une hybridation jamais imaginée. La perplexité règne tandis que ces « figures » étranges, épinglées dans le noir, chuchotent les mots des AVEUGLES. D’où les entend-on ? D’ici et d’ailleurs, du coeur même de l’artifice.
Si les paroles s’égrènent et se laissent porter par la vague d’un texte inlassablement psalmodié, les visages se détachent pareils à des balises nocturnes, points fixes et en même temps agités par l’incertitude de ces êtres à la dérive. Et ainsi nous nous retrouvons en plein coeur de l’étrangeté tant recherchée par Maeterlinck. Elle se cristallise grâce à ces figures qui finissent par se constituer en effigies de mémoire. C’est le propre du non-vivant quand, rarement, il s’accomplit sur un plateau. Il satisfait alors le rêve des artistes qui ne s’accommodent pas du matériau humain et aspirent à fonder le théâtre sur ce qu’ils considèrent comme étant le propre d’un art : un artifice qui dure.



