
LA DANSE à Avignon … Certains, bien sûr, diront que ce n’est que la cinquième roue du carrosse, une sorte de sacrifice obligatoire à l’air du temps. Et pourtant. Déjà dans les premières années, Vilar invitait Béjart à se produire sous le ciel de Provence. Depuis, la danse n’a plus cessé d’être présente dans la Cité des Papes, reflétant à partir des années 80 l’explosion des genres que connaissaienr la France et le reste du monde.
Alors : événements, fidélités, découvertes … Retrouver des bribes du passé, sans vraiment chercher, sans fouiller les archives. Juste en les laissant resurgir de la mémoire.
Au plus lointain tout d’abord : 1980 ou 1981. Dans la Cour d’honneur, Jiri Kylian, la danse néoclassique encore triomphante. Au théâtre municipal, Pina Bausch avec KONTAKTHOF. Et dans un cloître, quelque part dans la ville, Jean-Claude Gallotta, la nouvelle génération. Tout le basculement des années 80 est déjà là, dans cette programmation dont, a posteriori, on se dit qu’elle avait su vraiment capter l’air du temps.

L’année suivante, ce sera Trisha Brown, encore Gallotta qui deviendra un habitué et puis Maguy Marin, Suzanne Linke, Bouvier-Obadia. Pour un festival de théâtre, voilà une ouverture plutôt précoce à une danse contemporaine qui était encore loin de faire l’unanimité. Dès 1983, tous ceux qui comptent en matière de danse contemporaine y sont invités : Gallotta bien sûr, Régine Chopinot, François Verret, Andy de Groat, Maguy Marin mais aussi Lucinda Childs et Karole Armitage avec le Groupe de recherches chorégraphiques de l’Opéra de Paris. Et Anne Teresa de Keersmaeker présentant FASE et ROSAS DANST ROSAS. On connaît plus d’un festival de danse qui aurait rêvé d’une telle affiche.
Tous les autres suivront au fil des ans : Odile Duboc, Larrieu, Saporta, Bagouet, Decouflé, Mathilde Monnier, Jean-François Duroure, Catherine Diverrès, Bernardo Montet, Mossoux-Bonté, Mark Tompkins, Wim Vandekeybus …

Les grands anciens sont là aussi, dans la Cour d’honneur : Merce Cunningham, la compagnie Martha Graham … Moments magiques sous les étoiles … et découvertes pour une immense partie du public auquel Avignon aura souvent permis de faire ses premiers pas du côté de la danse contemporaine. Car Avignon fut aussi le lieu où le « grand public » fut confronté à ceux et celles qui étaient les dieux des amateurs de danse pure et dure. Ainsi, en 1991, ils furent nombreux à découvrir William Forsythe avec son magistral IN THE MIDDLE, SOMEWHAR ELEVATED dans la Cour d’honneur.

En vrac, des images remontent à la surface. Josef Nadj et ses drôles de pompiers poètes dans LES ÉCHELLES D’ORPHÉE au théâtre municipal. Michèle Anne De Mey avec son mouton au gymnase Aubanel, les danseurs de Preljocaj ovationnés par le public au beau milieu du spectacle après une séquence foudroyante avec des chaises. Évidemment Pina Bausch dans la Cour d’honneur et la certitude en l’y voyant que ce lieu convient encore mieux à la danse qu’au théâtre. Son NELKEN reste un moment de beauté absolue et son SACRE DU PRINTEMPS devant la muraille y prenait une dimension fabuleuse, d’une sauvagerie et d’une beauté inouïe. On n’est pas près d’oublier non plus la silhouette de la chorégraphe occupant à elle seule tout l’espace dans CAFÉ MÜLLER. Mais Pina Bausch à Avignon, c’est aussi une présence, une écoute, une envie de découverte. On se souvient d’elle, dans une petite cour très peu ombragée, au premier rang, sous un soleil de plomb, littéralement suspendue au fil du chant d’un vieil égyptien aveugle.
Car la danse à Avignon a souvent été intimement mélée à la musique et au chant. Comme si les voix faisaient partie du paysage. Voix de Jacques Brel sur les chansons duquel Bill T. Jones livra d’ensorcelantes variations dansées. Un Bill T. Jones interrompant le spectacle pour interpeller un spectateur qui l’invectivait … et mettre définitivement le public dans sa poche. Bill T. Jones à propos duquel un critique parisien sentencieux, assis à nos côtés, lâcha au bout de quelques minutes : « C’est n’importe quoi, comment un Américain ose-t-il toucher au plus grand chanteur français ». Justement cher monsieur, en ne s’embarrassant pas des superlatifs plus ou moins sincères de ceux qui titubent entre Légion d’honneur et Académie. En prenant le chanteur, belge, à bras-le-corps, avec toute la fougue que Brel lui-même mettait dans ses chansons. Et cette soirée Brel restera pour nous un moment fort et bouleversant.
En y repensant, ceci dit, il est vrai que la danse aura souvent suscité des réactions passionnées dans la Cour d’honneur. Aujourd’hui encore, certains danseurs d’Anne Teresa de Keersmaeker se souviennent des cris et huées d’une partie du public durant MOZART CONCERTA RIAS qui avait pourtant fait un triomphe partout ailleurs. Malgré une chorégraphie magnifique, malgré la direction musicale de Philippe Herreweghe, malgré des chanteuses pleinement intégrées au spectacle … Mystère.



