Itinéraires de spectateurs
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Itinéraires de spectateurs

Le 1 Juil 2003
Saluts du SOULIER DE SATIN, mise en scène Antoine Vitez, photo Marc Enguerand.
Saluts du SOULIER DE SATIN, mise en scène Antoine Vitez, photo Marc Enguerand.
Saluts du SOULIER DE SATIN, mise en scène Antoine Vitez, photo Marc Enguerand.
Saluts du SOULIER DE SATIN, mise en scène Antoine Vitez, photo Marc Enguerand.
Article publié pour le numéro
Festival d'Avignon 1980-2003-Couverture du Numéro 78-79 d'Alternatives ThéâtralesFestival d'Avignon 1980-2003-Couverture du Numéro 78-79 d'Alternatives Théâtrales
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AU FESTIVAL D’AVIGNON, les Ceméa agis­sent depuis plus de cinquante ans et con­stru­isent une rela­tion nou­velle entre le pub­lic et le théâtre. Exigeant et exal­tant, encom­brant et nour­ris­sant, tel est l’héritage « d’Avignon » que se trans­met­tent de généra­tion en généra­tion les cen­taines de mil­i­tants qui « ont fait, et font aujourd’hui Avi­gnon ». Dans les années cinquante, la ren­con­tre de Jean Vilar et d’Henri Labor­de, délégué général des Ceméa, fut celle de deux hommes partageant l’utopie d’un théâtre pop­u­laire, un bien offert à tous, « comme le gaz et l’électricité » …
Ils jetèrent les bases d’un pro­jet qui devait faire du fes­ti­val d’Avignon un lieu majeur de décou­verte du théâtre con­tem­po­rain pour la jeunesse et un espace de ren­con­tres et de débats entre le pub­lic et les artistes.
En cinquante ans, le Fes­ti­val et le pub­lic ont bien changé … mais les prob­lèmes d’accès à la créa­tion théâ­trale et plus générale­ment les liens à con­stru­ire entre le peu­ple et l’art occu­pent aujourd’hui le devant de la scène.
Prenant con­science de l’impasse dans laque­lle nous pré­cip­ite la marchan­di­s­a­tion sauvage de la cul­ture, notre société s’inquiète et tente d’infléchir cette course folle pour revenir à des pra­tiques qui repla­cent la per­son­ne dans une posi­tion plus active et plus respon­s­able. Parte­naires his­toriques de ce Fes­ti­val, les Ceméa, sou­vent à con­tre courant des modes éphémères, ont su trou­ver les formes con­crètes d’un accom­pa­g­ne­ment des publics vers le théâtre. Ain­si fut fondée en 1959 l’association Cen­tres de jeunes et de séjour du fes­ti­val d’Avignon, pour met­tre en oeu­vre les objec­tifs de démoc­ra­ti­sa­tion souhaités con­join­te­ment avec le Fes­ti­val. Le dis­posi­tif mis en place s’inspira large­ment des acquis péd­a­gogiques et d’organisation des stages et se révéla d’une par­faite effi­cac­ité et adéqua­tion à la sit­u­a­tion. Nous ne par­lerons pas des nom­breuses évo­lu­tions apportées par les équipes qui se sont suc­cédé, en réponse aux mod­i­fi­ca­tions de l’événement fes­ti­val lui-même ou des change­ments dans les com­porte­ments des publics. En revanche, voici briève­ment ce qui car­ac­térise aujourd’hui l’action con­duite sur le « chantier » Avi­gnon.
Les objec­tifs généraux n’ont pas changé, ils ont été écrits ain­si par nos pères fon­da­teurs : don­ner à des jeunes et des adultes la pos­si­bil­ité d’être accueil­lis en Avi­gnon dans les con­di­tions telles qu’ils puis­sent tir­er tout le prof­it pos­si­ble : des spec­ta­cles du Fes­ti­val ; de l’intérêt cul­turel présen­té par Avi­gnon et ses envi­rons ; des échanges de vues entre par­tic­i­pants de tous pays.

Réveiller le désir et l’in­térêt

L’ensemble des séjours pro­posés aux ado­les­cents ou aux adultes sont con­stru­its autour de deux axes prin­ci­paux : l’accueil et l’accompagnement des spec­ta­teurs. Con­cer­nant l’accueil, les con­di­tions matérielles de l’hébergement offert par les étab­lisse­ments sco­laires util­isés sont en fort décalage sur le plan du con­fort avec les normes actuelles du tourisme social. Les équipes d’encadrement, sur ce point, ont donc dévelop­pé des com­pé­tences autour de l’aménagement, de la déco­ra­tion qui per­me­t­tent d’accueillir les fes­ti­va­liers dans un site où ce décalage est traité, assumé. Par ailleurs, une infor­ma­tion pré­cise est don­née aux par­tic­i­pants avant leur arrivée afin d’éliminer au max­i­mum les quipro­quo … Le mes­sage doit être sim­ple et clair pour être com­pris du « grand pub­lic » : « les cen­tres d’accueil des Ceméa ne sont pas des hôtels ou des restau­rants bon marché … » Mais alors, que sont-ils donc ? Tout le poids est mis sur le con­tenu, sur la palette des modes « d’ accom­pa­g­ne­ment » du pub­lic aux oeu­vres présen­tées au Fes­ti­val. Il s’agit de pro­pos­er des sit­u­a­tions et des démarch­es capa­bles de réveiller le désir et l’intérêt de ceux qui jusqu’ici pen­saient que le théâtre ne les con­cer­nait pas ou leur était ina­ces­si­ble économique­ment et cul­turelle­ment. Plutôt que de ten­ter d’atténuer les car­ac­téris­tiques orig­i­nales, voire décalées des séjours cul­turels pro­posés, les équipes d’accueil en ont fait les points forts du pro­jet annon­cé. Ain­si, l’information met l’accent sur les trois fac­teurs de base qui seront déclinés dans tous les séjours : un lieu de vie col­lec­tif ; un itinéraire de spec­ta­teur com­por­tant des spec­ta­cles inclus dans le séjour ; un « accom­pa­g­ne­ment » par l’équipe d’accueil.
Ces par­tis pris claire­ment revendiqués sont des sig­naux facil­i­tant les rap­ports avec les usagers poten­tiels qui nous con­tactent. Cela con­stitue égale­ment pour les équipes d’encadrement un bal­is­age « poli­tique » des expéri­ences à entre­pren­dre.

À pro­pos du col­lec­tif

Le choix de faire vivre ensem­ble des per­son­nes qui ne se con­nais­sent pas crée une dynamique puis­sante quoiqu’en par­tie aléa­toire.
Perçue par­fois encore comme les ves­tiges de pra­tiques obsolètes à une époque où l’individualisme tri­om­phe, la vie col­lec­tive est un atout à con­di­tion de respecter quelques règles sim­ples : com­pos­er des col­lec­tiv­ités de taille moyenne ( 40 à 80 per­son­nes) ; brass­er les âges et les orig­ines socio­cul­turelles.
Trois grands groupes d’âge fonc­tion­nent : 13 – 15 ans, 16 – 18 ans, et 18 ans et plus sans lim­ite d’âge.

Cette sit­u­a­tion a des effets posi­tifs, à l’inverse des logiques actuelles induites par le fonc­tion­nement social dom­i­nant : mar­quage social, ghet­toï­sa­tion des tribus cul­turelles, isole­ment des per­son­nes …
La mise en acte du canevas poli­tique et péd­a­gogique évo­qué plus haut et la recherche de démarch­es alter­na­tives à la con­som­ma­tion cul­turelle exi­gent une for­ma­tion et une pré­pa­ra­tion des acteurs de ter­rain qui enca­drent ces séjours (les for­ma­teurs mil­i­tants du réseau Ceméa). Cette for­ma­tion des « accom­pa­g­na­teurs » s’appuie sur une con­cep­tion de la médi­a­tion qui tente de réc­on­cili­er une approche cog­ni­tive et une approche sen­si­ble.
Il s’agit de ten­dre vers une atti­tude de médi­a­teur qui ne soit ni celle de l’expert qui « saurait déjà » face à ceux qui ne savent pas, ni celle du sim­ple entremet­teur en attente du « choc » pro­duit par la ren­con­tre du pub­lic avec l’oeuvre. C’est pourquoi la com­pé­tence pre­mière des « accom­pa­g­na­teurs » en Avi­gnon vient d’un engage­ment réel, pour eux-mêmes, dans un proces­sus de recherche de sens, de clar­i­fi­ca­tion du rap­port qu’ils entre­ti­en­nent avec le théâtre.
Se cul­tiv­er n’a rien de naturel, c’est un tra­vail per­ma­nent, tout au long de la vie, plaçant cha­cun dans un état de mobil­ité con­stante. L’art con­tribue à reli­er le monde intérieur, intime de cha­cun à la réal­ité extérieure de notre société. Nous insis­tons donc, dans la pré­pa­ra­tion, sur la com­plé­men­tar­ité des moyens util­isés qui par­ticipent tous, à des degrés divers, à la con­struc­tion ou à la recon­struc­tion du sens qu’a pour chaque per­son­ne son rap­port à des oeu­vres artis­tiques.
Les moyens, les out­ils sont nom­breux et sont forgés peu à peu, par cha­cun, à sa main. « L’accompagnement des spec­ta­teurs » en Avi­gnon se car­ac­térise la plu­part du temps par l’association de trois propo­si­tions com­plé­men­taires qui se résu­ment de la manière suiv­ante : le « voir », le « dire » et le « faire ».
Faire en sorte que l’accès aux oeu­vres soit réelle­ment pos­si­ble en agis­sant sur le coût des séjours et des spec­ta­cles reste le pre­mier de nos devoirs, mais nous con­sid­érons que cela ne peut éventuelle­ment sat­is­faire qu’un pub­lic déjà très aver­ti. Nous ten­tons d’aller plus loin en pro­posant des « itinéraires de spec­ta­teurs » qui placeront cha­cun dans une dynamique d’échanges et de décou­verte. Voir des spec­ta­cles c’est bien, mais voir un ou plusieurs spec­ta­cles au sein d’un petit groupe de spec­ta­teurs mod­i­fie de façon impor­tante le proces­sus d’appropriation de l’oeuvre. L’échange entre spec­ta­teurs, le partage d’émotions et de sou­venirs, la par­tic­i­pa­tion à la con­struc­tion d’une mémoire col­lec­tive vont per­me­t­tre à cha­cun d’approfondir sa pro­pre rela­tion à la propo­si­tion artis­tique, de mieux repér­er ce qui le touche ou ce qui le sépare d’autres points de vue, de met­tre des mots, de « le dire » mais aus­si de débat­tre. Le théâtre est une parole mise sur scène pour que la salle en débat­te … Les espaces organ­isés autour de la parole sont donc de nature égale­ment com­plé­men­taire : le partage du « ressen­ti » mais aus­si le « débat » qui ne se lim­ite pas à une cri­tique des choix esthé­tiques ou à la per­for­mance, mais qui traite aus­si du con­tenu poli­tique mis en scène.

Autre modal­ité explorée : le faire

Pour pro­pos­er une approche sen­si­ble des proces­sus créat­ifs, il con­vient d’éviter les activ­ités « plaquées » sans lien per­ti­nent et com­préhen­si­ble pour les par­tic­i­pants avec « l’environnement cul­turel » ou la réal­ité cul­turelle du moment. Les pra­tiques pro­posées doivent pou­voir être mis­es en per­spec­tive avec les objets artis­tiques présents sur le Fes­ti­val. Là encore point de recettes mais du bon sens et de la sim­plic­ité : par­tir des textes pour des essais de lec­ture ou des mis­es en sit­u­a­tion ; par­tir de sit­u­a­tions ou de thé­ma­tiques pour des recherch­es impro­visées ; par­tir des auteurs pour décou­vrir leurs oeu­vres ; par­tir de la mise en scène pour décoder les par­tis pris esthé­tiques ; … etc. mais tou­jours avoir le souci des liens à tiss­er entre les sujets et le monde extérieur …

Ren­con­tr­er les artistes

Héritage vilar­ien s’il en est, la ren­con­tre du pub­lic avec les artistes a con­nu ses moments de gloire au « Verg­er Urbain V » dans les années soix­ante. Peu à peu, l’exercice citoyen des orig­ines s’est trans­for­mé en talk­show ani­mé par des jour­nal­istes con­tribuant de fait à la pro­mo­tion des pro­duits artis­tiques voire des têtes d’affiche.
Les Ceméa ont tou­jours lut­té con­tre cette dérive et main­ti­en­nent dans chaque lieu de vie des ren­con­tres visant à autre chose qu’aller voir de plus près les per­son­nal­ités médi­atisées. Dans les lieux de paroles que nous organ­isons, le pub­lic peut, à son tour, s’adresser aux artistes, non pas pour une inter­view col­lec­tive, mais pour leur ren­voy­er en échos les ques­tions, les émo­tions qui les ont tra­ver­sés durant le spec­ta­cle.
Ces ren­con­tres exi­gent des ani­ma­teurs la mise en place d’un cadre matériel adap­té : une instal­la­tion invi­tant à l’échange et non au spec­ta­cle ; et si pos­si­ble que cha­cun ait vu le spec­ta­cle.
La forme et le ton de l’animation sont aus­si déter­mi­nants : savoir ouvrir et fer­mer le temps de la ren­con­tre ; faire cir­culer le mieux pos­si­ble la parole dans un cli­mat d’écoute et de respect des points de vue exprimés. Cet échange invite cha­cun à rel­a­tivis­er ses posi­tions, à réamé­nag­er ses con­nais­sances et par là même à recon­stru­ire son ressen­ti.

Cet arti­cle a été pub­lié dans la revue Vers l’éducation nou­velle, n » 501, sep­tem­bre 2001.

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Festival d'Avignon 1980-2003-Couverture du Numéro 78-79 d'Alternatives Théâtrales
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Festival d’Avignon 1980 — 2003

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