AU FESTIVAL D’AVIGNON, les Ceméa agissent depuis plus de cinquante ans et construisent une relation nouvelle entre le public et le théâtre. Exigeant et exaltant, encombrant et nourrissant, tel est l’héritage « d’Avignon » que se transmettent de génération en génération les centaines de militants qui « ont fait, et font aujourd’hui Avignon ». Dans les années cinquante, la rencontre de Jean Vilar et d’Henri Laborde, délégué général des Ceméa, fut celle de deux hommes partageant l’utopie d’un théâtre populaire, un bien offert à tous, « comme le gaz et l’électricité » …
Ils jetèrent les bases d’un projet qui devait faire du festival d’Avignon un lieu majeur de découverte du théâtre contemporain pour la jeunesse et un espace de rencontres et de débats entre le public et les artistes.
En cinquante ans, le Festival et le public ont bien changé … mais les problèmes d’accès à la création théâtrale et plus généralement les liens à construire entre le peuple et l’art occupent aujourd’hui le devant de la scène.
Prenant conscience de l’impasse dans laquelle nous précipite la marchandisation sauvage de la culture, notre société s’inquiète et tente d’infléchir cette course folle pour revenir à des pratiques qui replacent la personne dans une position plus active et plus responsable. Partenaires historiques de ce Festival, les Ceméa, souvent à contre courant des modes éphémères, ont su trouver les formes concrètes d’un accompagnement des publics vers le théâtre. Ainsi fut fondée en 1959 l’association Centres de jeunes et de séjour du festival d’Avignon, pour mettre en oeuvre les objectifs de démocratisation souhaités conjointement avec le Festival. Le dispositif mis en place s’inspira largement des acquis pédagogiques et d’organisation des stages et se révéla d’une parfaite efficacité et adéquation à la situation. Nous ne parlerons pas des nombreuses évolutions apportées par les équipes qui se sont succédé, en réponse aux modifications de l’événement festival lui-même ou des changements dans les comportements des publics. En revanche, voici brièvement ce qui caractérise aujourd’hui l’action conduite sur le « chantier » Avignon.
Les objectifs généraux n’ont pas changé, ils ont été écrits ainsi par nos pères fondateurs : donner à des jeunes et des adultes la possibilité d’être accueillis en Avignon dans les conditions telles qu’ils puissent tirer tout le profit possible : des spectacles du Festival ; de l’intérêt culturel présenté par Avignon et ses environs ; des échanges de vues entre participants de tous pays.
Réveiller le désir et l’intérêt
L’ensemble des séjours proposés aux adolescents ou aux adultes sont construits autour de deux axes principaux : l’accueil et l’accompagnement des spectateurs. Concernant l’accueil, les conditions matérielles de l’hébergement offert par les établissements scolaires utilisés sont en fort décalage sur le plan du confort avec les normes actuelles du tourisme social. Les équipes d’encadrement, sur ce point, ont donc développé des compétences autour de l’aménagement, de la décoration qui permettent d’accueillir les festivaliers dans un site où ce décalage est traité, assumé. Par ailleurs, une information précise est donnée aux participants avant leur arrivée afin d’éliminer au maximum les quiproquo … Le message doit être simple et clair pour être compris du « grand public » : « les centres d’accueil des Ceméa ne sont pas des hôtels ou des restaurants bon marché … » Mais alors, que sont-ils donc ? Tout le poids est mis sur le contenu, sur la palette des modes « d’ accompagnement » du public aux oeuvres présentées au Festival. Il s’agit de proposer des situations et des démarches capables de réveiller le désir et l’intérêt de ceux qui jusqu’ici pensaient que le théâtre ne les concernait pas ou leur était inacessible économiquement et culturellement. Plutôt que de tenter d’atténuer les caractéristiques originales, voire décalées des séjours culturels proposés, les équipes d’accueil en ont fait les points forts du projet annoncé. Ainsi, l’information met l’accent sur les trois facteurs de base qui seront déclinés dans tous les séjours : un lieu de vie collectif ; un itinéraire de spectateur comportant des spectacles inclus dans le séjour ; un « accompagnement » par l’équipe d’accueil.
Ces partis pris clairement revendiqués sont des signaux facilitant les rapports avec les usagers potentiels qui nous contactent. Cela constitue également pour les équipes d’encadrement un balisage « politique » des expériences à entreprendre.
À propos du collectif
Le choix de faire vivre ensemble des personnes qui ne se connaissent pas crée une dynamique puissante quoiqu’en partie aléatoire.
Perçue parfois encore comme les vestiges de pratiques obsolètes à une époque où l’individualisme triomphe, la vie collective est un atout à condition de respecter quelques règles simples : composer des collectivités de taille moyenne ( 40 à 80 personnes) ; brasser les âges et les origines socioculturelles.
Trois grands groupes d’âge fonctionnent : 13 – 15 ans, 16 – 18 ans, et 18 ans et plus sans limite d’âge.
Cette situation a des effets positifs, à l’inverse des logiques actuelles induites par le fonctionnement social dominant : marquage social, ghettoïsation des tribus culturelles, isolement des personnes …
La mise en acte du canevas politique et pédagogique évoqué plus haut et la recherche de démarches alternatives à la consommation culturelle exigent une formation et une préparation des acteurs de terrain qui encadrent ces séjours (les formateurs militants du réseau Ceméa). Cette formation des « accompagnateurs » s’appuie sur une conception de la médiation qui tente de réconcilier une approche cognitive et une approche sensible.
Il s’agit de tendre vers une attitude de médiateur qui ne soit ni celle de l’expert qui « saurait déjà » face à ceux qui ne savent pas, ni celle du simple entremetteur en attente du « choc » produit par la rencontre du public avec l’oeuvre. C’est pourquoi la compétence première des « accompagnateurs » en Avignon vient d’un engagement réel, pour eux-mêmes, dans un processus de recherche de sens, de clarification du rapport qu’ils entretiennent avec le théâtre.
Se cultiver n’a rien de naturel, c’est un travail permanent, tout au long de la vie, plaçant chacun dans un état de mobilité constante. L’art contribue à relier le monde intérieur, intime de chacun à la réalité extérieure de notre société. Nous insistons donc, dans la préparation, sur la complémentarité des moyens utilisés qui participent tous, à des degrés divers, à la construction ou à la reconstruction du sens qu’a pour chaque personne son rapport à des oeuvres artistiques.
Les moyens, les outils sont nombreux et sont forgés peu à peu, par chacun, à sa main. « L’accompagnement des spectateurs » en Avignon se caractérise la plupart du temps par l’association de trois propositions complémentaires qui se résument de la manière suivante : le « voir », le « dire » et le « faire ».
Faire en sorte que l’accès aux oeuvres soit réellement possible en agissant sur le coût des séjours et des spectacles reste le premier de nos devoirs, mais nous considérons que cela ne peut éventuellement satisfaire qu’un public déjà très averti. Nous tentons d’aller plus loin en proposant des « itinéraires de spectateurs » qui placeront chacun dans une dynamique d’échanges et de découverte. Voir des spectacles c’est bien, mais voir un ou plusieurs spectacles au sein d’un petit groupe de spectateurs modifie de façon importante le processus d’appropriation de l’oeuvre. L’échange entre spectateurs, le partage d’émotions et de souvenirs, la participation à la construction d’une mémoire collective vont permettre à chacun d’approfondir sa propre relation à la proposition artistique, de mieux repérer ce qui le touche ou ce qui le sépare d’autres points de vue, de mettre des mots, de « le dire » mais aussi de débattre. Le théâtre est une parole mise sur scène pour que la salle en débatte … Les espaces organisés autour de la parole sont donc de nature également complémentaire : le partage du « ressenti » mais aussi le « débat » qui ne se limite pas à une critique des choix esthétiques ou à la performance, mais qui traite aussi du contenu politique mis en scène.
Autre modalité explorée : le faire
Pour proposer une approche sensible des processus créatifs, il convient d’éviter les activités « plaquées » sans lien pertinent et compréhensible pour les participants avec « l’environnement culturel » ou la réalité culturelle du moment. Les pratiques proposées doivent pouvoir être mises en perspective avec les objets artistiques présents sur le Festival. Là encore point de recettes mais du bon sens et de la simplicité : partir des textes pour des essais de lecture ou des mises en situation ; partir de situations ou de thématiques pour des recherches improvisées ; partir des auteurs pour découvrir leurs oeuvres ; partir de la mise en scène pour décoder les partis pris esthétiques ; … etc. mais toujours avoir le souci des liens à tisser entre les sujets et le monde extérieur …
Rencontrer les artistes
Héritage vilarien s’il en est, la rencontre du public avec les artistes a connu ses moments de gloire au « Verger Urbain V » dans les années soixante. Peu à peu, l’exercice citoyen des origines s’est transformé en talkshow animé par des journalistes contribuant de fait à la promotion des produits artistiques voire des têtes d’affiche.
Les Ceméa ont toujours lutté contre cette dérive et maintiennent dans chaque lieu de vie des rencontres visant à autre chose qu’aller voir de plus près les personnalités médiatisées. Dans les lieux de paroles que nous organisons, le public peut, à son tour, s’adresser aux artistes, non pas pour une interview collective, mais pour leur renvoyer en échos les questions, les émotions qui les ont traversés durant le spectacle.
Ces rencontres exigent des animateurs la mise en place d’un cadre matériel adapté : une installation invitant à l’échange et non au spectacle ; et si possible que chacun ait vu le spectacle.
La forme et le ton de l’animation sont aussi déterminants : savoir ouvrir et fermer le temps de la rencontre ; faire circuler le mieux possible la parole dans un climat d’écoute et de respect des points de vue exprimés. Cet échange invite chacun à relativiser ses positions, à réaménager ses connaissances et par là même à reconstruire son ressenti.
Cet article a été publié dans la revue Vers l’éducation nouvelle, n » 501, septembre 2001.



