Dès la première image, dès qu’apparaissent sur leur lit-radeau ces trois enfants ramant avec leurs balais, nous savons où nous sommes. Pas du tout dans le monde des songes, mais dans cet univers de jeu où il faut bien que les enfants et les adultes trouvent le remède à leur angoisse ; et les trois enfants joués merveilleusement par Jean Claude Bray, Alain Aithnard et Teresa Motta, petite fille consciente et digne, sont les promoteurs et les témoins d’un monde où leur questionnement sévère et juste met un peu de raison et d’humanité. Ce qu’ils traquent c’est bien la déraison et l’inhumanité : il faut voir la petite Julie rentrer dans la forteresse assiégée avec la dignité d’une héroïne antique.
Un monde du désordre est offert aux enfants, un monde monstrueux que la télévision et les propos des adultes présentent à leurs yeux et à leurs oreilles, un monde contre lequel ils se dressent de toutes leurs forces avec courage, invention, amitié, unité, acceptant l’horreur et l’absurde qui leurs sont proposés et leur opposant leurs remèdes bricolés. Demarcy utilise ici ce désordre théâtral qui a été son premier matériau, naguère, au temps de la Grotte d’Ali et lui donne un sens puissant et prémonitoire.
Le mot théâtre reprend ici son sens plein : ce qui nous est montré c’est bien cette présence-absence qui fait le théâtre, ce rapport vécu de l’imaginaire et du réel tout cru, abominable : le racisme, les stupides déjeuners de Giscard chez les citoyens, l’auto-défense meurtrière ; tout cela est vécu et recomposé dans le prisme des enfants. Enfants vrais, réalistes au milieu de ce festival de folie, par la liberté de leurs gestes, l’assurance sans forfanterie de leur parole. Il faut les voir interroger l’étranger, Zerbi alarbi de Berbérie de la Grande Rabie, avec les phrases entendues tous les jours, phrases absurdes où se parle le délire de la majorité silencieuse, mais auxquelles les enfants donnent un sens noble, purifiant.
Et l’on ne peut qu’admirer l’écriture de Demarcy que je n’ai nul scrupule à qualifier de géniale. Demarcy solitaire (solitaire à deux, avec Teresa Motta) mène à bien une entreprise qui a les plus illustres garants, mais peu d’adeptes actuels, celle d’être à la fois l’écrivain et le maître d’œuvre, — mais sans ce lieu théâtral qu’avaient Molière et Shakespeare —. Alors, il construit à chaque fois une espace de jeu d’une liberté, d’une imagination, d’un aéré extraordinaire, où l’on peut tout faire autour de deux lits, d’un tréteau et d’une porte solitaire, clôture illusoire et puissante d’un foyer lézardé de toute parts.
Jamais Demarcy n’a montré avec plus de force et de précision ce qui est son propos = comment à chaque instant notre vie est parasitée par deux forces égales et de sens contraire, l’enfance et la mort. Et chacun des comédiens tient sa place merveilleusement dans l’étrange projet : Saïd Amadis, figure millénaire, enfant d’Haroun et Rachid, et tous les autres, Bernard Spiegel, Jean Obé et Gilette Barbier, prise dans l’éternelle enfance de sa maternité.
Dans leurs lits aux draps rouges et blancs, les enfants et les parents dorment, ou font semblant, ou rêvent, ou vivent tout simplement des histoires d’hier et d’aujourd’hui, pleines d’horreur, de fureur et de peur.
Le cadavre de l’aïeul a rejoint celui de l’enfant dans le placard interdit, et dans l’obscurité, l’auto-défense vire à l’auto-élimination familiale1. C’est alors que l’étranger poursuivi, pousse en catimini la porte, ou rentre, comme le diable noir tant attendu, par la cheminée toute enfumée.
Pendant que le père, s’en va chercher la fameuse caisse cachée dans l’étang — et qu’ainsi, dans la maison, la Loi s’efface — l’inconnu, les enfants et la femme cohabitent pour le meilleur et pour le pire ; amorçant peut-être un nouveau brassage des cultures…
Mais déjà de nouveaux venus frappent à la porte, pour le Repas final, annonce du sacrifice. La vieille Histoire réussit à son tour à rentrer dans la maison qui prise d’un vent de folie se transforme en camp retranché pour la chasse à l’étranger.
Plus tard, une fois les combats passés, sur le quai de la gare, dans les valises éparpillées et la mare de sang, gît celui qui, comme il n’y a pas encore si longtemps, trouva la mort au coin d’une rue pour une soi-disant question d’identité…
Dehors, la nuit est agitée, la bise fait battre le volet, les crapauds de l’étang et le hibou du marais se mêlent aux cris de la tempête qui hante toutes ces fragiles cervelles. Dedans, les enfants, nourris de leurs contes et comptines drôles et cruelles, transforment les événements inquiétants du réel en histoires féroces et extraordinaires, ou en aventures mystérieuses et fantastiques : « Sailor, emmène moi avec toi » dit leur chanson préférée parlant de l’étrange étranger qui est venu de l’autre côté des mers…
Une fable burlesque et tragique, écrite à partir de nombreux événements réel ? de la société française contemporaine.
R. Demarcy
- Sources contemporaines : père maniaque de la gâchette tuant l’un de ses enfants qui allait boire la nuit à la cuisine, septuagénaire tirant sur son époux pris pour un voleur, mar tirant sur sa femme derrière la porte. Quelques faits marquants de ces dernières années auxquels on ne peut que rajouter, pour l’état d’espri et les mentalités collectives d’une société, les chasses à l’étranger — hier légales — et tant de faits divers aux temps où la peur et le refus xénophone de l’autre gagnaien les têtes, et l’Etat. ↩︎

