Entretien croisé d’auteurs
Entretien
Théâtre

Entretien croisé d’auteurs

Le 12 Juil 1999
Valérie Diome et Serge Gaborieau dans L’ENFANCE DE MICKEY
de Joseph Danan, mise en scène Alain Bézu. PhotoJean-François Lange.
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de Joseph Danan, mise en scène Alain Bézu. PhotoJean-François Lange.
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Article publié pour le numéro
Écrire le théâtre aujourd'hui-Couverture du Numéro 61 d'Alternatives ThéâtralesÉcrire le théâtre aujourd'hui-Couverture du Numéro 61 d'Alternatives Théâtrales
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JOSEPH DANAN : Tu citais l’autre jour une phrase de Jean-Marie Pat­te : « Lut­ter, lut­ter con­tre la pente de la verve. »

Noëlle Renaude : J’ai été longtemps tra­ver­sée par la ten­ta­tion de la verve, mais il s’agis­sait d’une verve con­trainte : il ne s’agis­sait pas de dévers­er un flot tri­pal armée de mon cray­on. D’ailleurs je n’écris pas au cray­on. J’ai tou­jours écrit avec des instru­ments : de la petite Under­wood au Mac­in­tosh d’au­jour­d’hui en pas­sant par d’autres machines élec­triques — 1′ instru­men­tal­i­sa­tion assèche l’é­coule­ment de l’écri­t­ure. Elle met béné­fique­ment le mot à
dis­tance de moi-même. S’il y a, au début, matière nais­sante, le long tra­vail de rédac­tion tente tou­jours de réguler le flux du vocab­u­laire, de le canalis­er, de lui don­ner forme. J’in­vente la verve. Comme une fic­tion. Aujour­d’hui, mes deux derniers textes parvi­en­nent, je crois, je l’e­spère, à cet état où l’écri­t­ure s’est libérée de cette exci­ta­tion de parole. Le tra­vail d’écri­t­ure, c’est peut-être ça : lut­ter con­stam­ment con­tre ses faib­less­es, ses impuis­sances, con­tre ce pour quoi on serait doué. Essay­er d’aller vers ce qui nous manque. On a tous des lim­ites infran­chiss­ables. Le tra­vail d’écri­t­ure est, encore une fois peut-être, le moyen de grig­not­er un minus­cule espace de lib­erté. Cet écart-là, l’e­space du tra­vail, serait pour moi la seule lib­erté pos­si­ble par rap­port à son œuvre.

Chez toi, je ne sens pas la verve. Je sens une énorme maîtrise de toutes les modal­ités de l’écri­t­ure. Et ce qui me parait extrême­ment sage dans ta manière de tra­vailler, c’est l’é­tanchéité que tu main­tiens dans les gen­res que tu fréquentes.

J. D.: La verve, j’ai dû en avoir la ten­ta­tion et je crois que je l’ai assez vite endiguée. Je n’ai plus, depuis longtemps, à me bat­tre con­tre l’abon­dance, la pro­liféra­tion, à ratur­er énor­mé­ment. C’est devenu une sec­onde nature et la régu­la­tion du flux se fait, de plus en plus, dès le pre­mier jet. Comme si l’écri­t­ure ne pou­vait tra­vailler qu’à par­tir de la raré­fac­tion, voire à par­tir de sa pro­pre impos­si­bil­ité. Arracher quelque chose au vide et non sculpter l’abon­dance de la matière. Je suis allé très loin dans cette voie, et main­tenant je me pose le prob­lème d’ « inven­ter » à nou­veau, comme tu le dis, si ce n’est la verve, peut-être du lyrisme, du plein.

Quant à la volon­té de main­tenir l’é­tanchéité entre les gen­res, c’est une con­stance. J’ai tou­jours séparé ciné­ma, théâtre et roman, sans par­ler de la poésie. À dire vrai le ciné­ma est plutôt de l’his­toire anci­enne pour moi mais c’est un peu comme si théâtre et roman étaient tra­ver­sés par un rêve de ciné­ma : les films que je n’ai pas faits, que je ne ferai prob­a­ble­ment pas, sont comme là à tra­vers l’écri­t­ure romanesque et théâ­trale. Il y a sépa­ra­tion mais peut-être pas étanchéité com­plète.

N.R : La ten­ta­tion ciné­matographique est évi­dente dans ton théâtre, et en même temps, il n’y a pas de fab­ri­ca­tion d’im­ages. Ton théâtre se situe com­plète­ment en dehors de l’im­age, c’est un théâtre qui naît entre autres du mou­ve­ment des corps. C’est ce que j’ap­pellerais une écri­t­ure« mon­tée », une écri­t­ure de la coïn­ci­dence : comme s’il était pos­si­ble de faire coïn­cider deux temps hétérogènes, deux ou plusieurs espaces hétérogènes. Or au théâtre, c’est un arti­fice irréal­is­able, on est obligé de tenir compte du temps, de l’e­space, des corps réels, on ne peut pas les faire dis­paraître en une frac­tion de sec­onde, les acteurs sont bien oblig­és de pren­dre le temps de sor­tir. La ten­ta­tion du ciné­ma est extrême­ment grande donc parce que c’est une écri­t­ure de mon­tage, qui pour­rait ne fonc­tion­ner que s’il y avait, comme pour l’écri­t­ure filmique, mon­tage. Ton écri­t­ure pose effec­tive­ment au théâtre cette ques­tion-là. Il y a un cadre et les mots entrent dans le cadre et en sor­tent avec une vitesse extra­or­di­naire.

J. D.: L’écri­t­ure « mon­tée » est effec­tive­ment avant tout ce que je cherche.

N. R.: Elle ques­tionne le théâtre à un endroit où d’or­di­naire on ne le ques­tionne pas. Ton écri­t­ure, quand elle pose la ques­tion de la dis­pari­tion des corps, de la vitesse d’exé­cu­tion est spé­ci­fique­ment ciné­matographique.

J. D.: Oui, mais j’en cherche une trans­po­si­tion théâ­trale. Je ne suis pas sûr non plus qu’il n’y ait à ce point pas d’im­age, il y a quand même pro­duc­tion d’im­ages, mais peut-être que ce n’est pas l’essen­tiel. Je me recon­nais quand tu par­les de quelque chose que je mets en mou­ve­ment peut-être de manière plus abstraite qu’imagée ; du reste quand j’ai ten­té de faire des films, c’ étaient des films assez abstraits en fin de compte, des films dans lesquels il n’y pas beau­coup d’im­ages, si je puis dire, des films plus mar­qués par la musique — dans une recherche de rythmes et de mou­ve­ments — que par une pic­tural­ité ou un tra­vail pro­pre sur l’im­age.

N. R.: C’est vrai que dans les dernières pièces de toi que je con­nais, dans PASSAGE DES LYS par exem­ple, l’im­age se gomme de plus en plus. Dans les pièces qui exis­tait encore : CINÉMA, par exem­ple, débute par une esquisse rapi­de de mou­ve­ments, de dia­logues, de croise­ments, de frot­te­ments entre les per­son­nages pour s’achev­er dans l’ir­représentable flam­boy­ance de l’im­age. Il me sem­ble que peu à peu tu as aban­don­né ce baroque dans ton écri­t­ure théâ­trale. Tu crées un espace, tu le creuses, le ques­tionnes : qu’est-ce qu’on fait de ces corps-là dans un temps et un espace don­nés ?

J. D.: Dans une de mes pièces récentes, RENDEZ-VOUS CHEZ PALLAS, l’im­age fait retour, entraî­nant avec elle une dimen­sion baroque, par le biais d’une par­ti­tion vidéo inté­grée à l’écri­t­ure.

Ton œuvre MA SOLANGE… m’im­pres­sionne par son ampleur, par son audace formelle, parce qu’elle ne ressem­ble à rien de con­nu et oblige à se deman­der si c’est encore du théâtre.

Tu as écrit MA SOLANGE… pour un comé­di­en, Christophe Brault. Aujour­d’hui le texte est pub­lié. Le livre était-il l’aboutisse­ment logique de ton tra­vail ?

N. R.: L’aven­ture a d’abord été une aven­ture de théâtre. C’est devenu une aven­ture lit­téraire quand les trois vol­umes ont été pub­liés. Le pre­mier et le sec­ond vol­umes ont été pub­liés alors que je n’avais pas fini d’écrire le texte ; le troisième tome est paru cette année, en 1998, alors que l’aven­ture théâ­trale et l’aven­ture d’écri­t­ure sont ter­minées depuis plus d’un an. Aujour­d’hui je me demande si MA SOLANGE… ne résoudrait pas la ques­tion que je me suis tou­jours posée de la ten­ta­tion du roman et de mon goût du théâtre (je n’écris, au con­traire de toi, que pour le théâtre). MA SOLANGE… est le pre­mier de mes textes qui ait été pub­lié après être passé par la scène, par l’épreuve du plateau.

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