Sur le plateau nu, posé comme un radeau, les comédiens ont pour seule arme l’évidence de leur présence. Après LE PIÈGE de Bove et LA NOCE CHEZ LES PETITS-BOURGEOIS suivi de GRAND PEUR ET MISÈRE DU IIIe REICH, Didier Bezace achève avec cette adaptation du récit de Tabucchi son triptyque sur l’exploration du présent et l’histoire à travers le roman devenu théâtre.
Didier Méreuze.
Didier Bezace : Avignon est un rendez-vous qu’on a la chance d’avoir avec un public extrêmement fervent. Un public qui a gardé son appétit. Quand on dirige une maison de manière permanente, la conquête du public est un objectif primordial auquel il ne faut jamais renoncer. On arrive à Avignon dans un lieu où le théâtre fait partie de l’air qu’on respire, aussi bien pour ceux qui y travaillent professionnellement que pour ceux qui y viennent et qui ont besoin de se ressourcer dans des espèces de marathons parfois infernaux.
La plupart du temps à Avignon, j’ai été confronté à la création et ça a toujours été pour moi quelque chose de très émouvant quel que soit le lieu.
Ce fut un long apprentissage. Au départ, je ne voulais pas entendre parler des lieux de plein air. Pour moi, le théâtre, c’était dans un endroit fermé, avec un toit au-dessus, le noir, les projecteurs pour faire la lumière … Je me méfiais du plein air, à la fois pour des raisons de gestion de la création mais aussi pour des raisons esthétiques. J’ai donc créé mes premiers spectacles au Festival à la salle Benoît XII, y compris l’énorme marathon de C’EST PAS FACILE où nous jouions deux spectacles tous les jours et donnions une lecture-spectacle le matin. C’était une chose très enivrante et très séduisante, on ne sortait quasiment pas du théâtre, on s’y enfermait vraiment …
Et puis j’ai apprivoisé peu à peu le plein air, sous la pression amicale de Bernard Faivre d’Arcier et de Monique Courance, les Carmes en particulier où quand j’y aurai présenté LE SQUARE cette année, j’aurai créé trois spectacles.
La Cour d’honneur n’était pas un lieu qui m’attirait beaucoup, et pourtant j’ai été très heureux d’y créer L’ÉCOLE DES FEMMES. C‘est toujours une confrontation paradoxale. Je ne suis pas sûr que la Cour soit un lieu destiné au théâtre et en même temps on est devant 2 000 spectateurs et il y a quelque chose à partager qui doit être de l’ordre de l’exception absolue. Ce qui me paraît être une des vertus du théâtre. Des grandes rencontres où tout à coup, il y a un acte de foi primordial qui doit se jouer entre le public et des artistes.
À chaque fois que j’ai créé en Avignon, j’ai tenu compte de cette spécificité des lieux ( je parle de la Cour et des Carmes), mais j’ai en même temps toujours tenu à ce que la nature du spectacle créé en Avignon puisse retrouver les théâtres à Paris et en tournée. J’ai rarement changé de scénographie ; il y a des questions de proportions, de dimension à adapter.
En revanche, les spectacles changent. Un spectacle vécu en Avignon, dans le plein air, face au public, change, non pas de nature, mais d’humeur quand il rejoint les salles fermées. Parfois il gagne, parfois il perd ou plus exactement, ce n’est pas la même chose. La grâce d’un spectacle présenté en Avignon sous le ciel peut parfois dégager quelque chose de magique, une douceur alors que parfois dans les salles fermées il se radicalise, devient plus âpre. Mais je n’ai jamais voulu considérer qu’il fallait créer pour Avignon et puis après faire un autre spectacle.
Propos recueillis par Bernard Debroux.




