L’essence du théâtre, peut-être : deux se sont arrêtés là pour parler de ce qui leur tient à coeur. Deux sont là, un peu de lumière, un siège. Tout le théâtre. Sganarelle, bonne mère inquiète des incompréhensibles pensées d’un fils laconique, forme ici avec Dom Juan une figure de pietà inversée : c’est le fils qui tient dans ses bras la mère effondrée. Il fallait la rondeur de Roland Bertin pour que l’image soit possible : elle a été abandonnée dans une version ultérieure de la mise en scène avec une autre distribution. Les corps, au théâtre, sont interprètes, il est demandé aux acteurs d’y consentir.
Jean-Loup Rivière.
Quarante années de fréquentation assidue, dix créations, dans sept lieux différents, ne font de moi ni un mémorialiste ni un devin, encore moins une « conscience » du festival d’Avignon. Mais ils m’inspirent quelques rappels, réparations et vigilances.
Rappels
Le Festival est né dans la Cour d’honneur du palais des Papes. Longtemps elle fut son unique lieu, et la troupe de Vilar, devenue ensuite celle du Théâtre National Populaire, son unique invitée. Les lieux, les troupes, les disciplines artistiques, les espaces de rencontre, de débats, d’analyses se sont multipliés, sous l’impulsion, il ne faut pas l’oublier, de Vilar lui-même, qui comprit le premier, contre les farouches partisans d’une maintenance des origines, la nécessité progressive d’une évolution pluridisciplinaire, intergénérationnelle, décentralisée, internationalisée de son Festival.
Mais la Cour d’honneur est restée, gage d’avenir autant qu’héritage du passé. Le sort du Festival passe toujours par elle. Qu’elle soit mal programmée, le public la déserte, et avec elle, le reste du Festival qu’il soit in ou off. La majorité des spectateurs ne passe guère plus de deux ou trois jours au Festival. Ils réservent d’abord pour la Cour. Ensuite, ils voient venir. On peut le déplorer, les choses sont ainsi. Elles ont lesté et lesteront encore toute politique de direction, d’autant que celle-ci ne peut plus guère s’appuyer sur les grandes institutions nationales qui n’ont pas grand-chose à gagner pendant et beaucoup à perdre après une création dans la Cour. Il faut donc découvrir et convaincre, en France et à l’étranger, des partenaires de production et mettre en place ensuite, avec l’équipe permanente d’administrateurs et de techniciens, une structure de diffusion et d’exploitation propre au Festival. Cela peut conduire évidemment à s’appuyer sur l’attractivité d’une star, plus ou moins en congé de cinéma ou de télévision, pour mieux réserver ailleurs la part du risque et des découvertes.
Réparations
Après Vilar, et Paul Puaux qui prolongea fidèlement l’action de son « patron » dans ses ouvertures, son attention à la réalité locale et associative, son soutien aux jeunes troupes de la décentralisation dramatique, en affirmant une certaine sensibilité sociale et historique dans le choix des oeuvres et des troupes, deux hommes se sont croisés à la direction du festival d’Avignon, Bernard Faivre d’Arcier et Alain Crombecque. Le second, fidèle à ses orientations du festival d’ Automne, favorisa l’émergence des « arts frères », la place de la littérature, de la poésie, de la musique, des écoles et de ses amis créateurs. C’est ainsi que Vitez (LE SOULIER DE SATIN), Chéreau (HAMLET), Brook (LE MAHABHARATA) lui valurent de mémorables succès, d’autant que la presse et la profession lui apportèrent un indéfectible et quasi unanime soutien.
Il n’en alla pas toujours de même avec Bernard Faivre d’ Arcier. Son action fut pourtant primordiale et le plus souvent en convergence avec celle de Crombecque. Avignon lui doit le passage de l’artisanat pragmatique à la planification et à l’informatisation. Organisation ciblée des publics ; étude de marchés ; analyse comparative avec les autres grands festivals mondiaux ; invitation partenariale sur préalable thématique avec tel ou tel pays ou région du monde ; médiatisation accrue ; intégration finalement pacifique du « off » ; collaboration maintenue avec des tutelles : État, régions, ville, pourtant politiquement divergents ; équilibres ménagés entre danse et théâtre, tendances et générations, événements et essais, avec trois locomotives « récurrentes » et « transversales » : Bartabas, Pina Bausch, Jan Fabre … Cela est beaucoup, commande respect, gratitude, et condamne l’attitude souvent hostile et condescendante d’une partie de la presse.
Vigilances
Deux dangers ont, depuis Vilar, menacé le Festival chaque fois qu’il s’est agi de nommer un nouveau directeur. Ces menaces s’accentuent avec les années. On peut les attribuer, sur fond d’électoralisme, à la démagogie locale, à l’élitarisme parisien.
La ville d’Avignon, qui en a tant profité, n’a jamais vraiment aimé son Festival. En 68, il l’a même effrayé. Après l’ancrage à gauche de Vilar, le gauchisme post Living des années 70, elle se résignerait sans doute à l’éclectisme commerçant et finalement peu coûteux du off. Le Festival n’y survivrait pas longtemps. On verserait ici et là quelques larmes de crocodiles, mais l’inconscient collectif, depuis longtemps déjà, y aurait été préparé.
Les ministres concernés, la presse nationale ont généralement du goût pour ce qui brille et « fait la une ». D’où l’évocation régulière d’un homme providentiel, ce grand artiste créateur, de statut international, dont le charisme et l’éclat artistique ramèneraient le Festival aux dimensions humaines et irradiantes de ses seules créations. Ce serpent de mer presqu’aussi ancien, mais infiniment plus dangereux, que le monstre du Loch Ness, conduirait, si on lui donnait corps, à la pire involution, au pire déni de la pensée prospective de Vilar.
Le festival d’Avignon n’est pas un théâtre de plus. Il a mission d’accueillir, de favoriser les confrontations, les échanges entre tous les théâtres du monde. L’oublier, vouloir son contraire, ce serait sacrifier le théâtre, le théâtre français et les autres, avec leur histoire singulière, leurs contradictions, leurs promesses, leurs forces de vie et de survie, au profit de produits de haut management, étincelants comme des présentations de grand couturier, glamours comme des publicités de parfums, fugaces et finalement anodins comme un rendez-vous saisonnier de divas.
En nommant, in extremis, Vincent Baudriller et auprès de lui Hortense Archambault, le gouvernement français a surmonté une fois de plus (par raison I par résignation?) son incorrigible penchant. Vincent Baudriller, engagé par Crombecque, puis collaborateur rapproché de Bernard Faivre d’Arcier, n’aura qu’à se souvenir. Pour le reste, son âge, ses curiosités, ses propres prédilections, son adaptabilité aux formes en devenir, l’aideront à trouver une suite à l’Histoire, à inventer aux Festivals de demain un avenir qui ne soit pas le fossoyeur de leur passé.



