LE ROMAN D’UN ACTEUR

« Les âmes sont ces petits êtres qui me donnent la réplique et pouffent avec moi de rire ou d’horreur. »
Ce n’est pas la pluie, rapidement balayée après l’orage, qui empêchera Philippe Caubère de s’exposer et d’exploser, arrachant à son corps et à ses souvenirs matière à spectacle.
Impétueux et insolent il transforme les amis, acteurs, metteurs en scène et directeurs en personnages de théâtre. Il joue tout le monde y compris lui-même. Dans le cloître ouvert sur la nuit, entre tendresse et férocité, Caubère-Ferdinand Faure tourne les pages de son roman vivant et sera, trois heures durant, le coeur dans les étoiles, notre frère.
Philippe Caubère : Le premier spectacle que j’ai joué à Avignon, LA COMMUNE DE PARIS, est un souvenir merveilleux. C était dans le off en 1971 et il avait connu un succès énorme dans le foyer Léo Lagrange.
Quelques années plus tard, ce fut une expérience apocalyptique, LORENZACCIO dans la Cour d’honneur du palais des Papes. Ce n’est pas un souvenir d’horreur parce que c’était drôle en même temps. Mais c’était le bide. Donc les deux extrêmes, le grand succès dans le tout petit off et l’énorme échec dans l’immense in …
Après, ce paradoxe m’a suivi. Chaque fois que j’ai été à Avignon, ça a été un combat … Je n’étais pas invité. J’y suis toujours allé à la force du poignet, toujours au couteau. Pas la dernière fois, à la Carrière Callet, c’était « presque » une invitation. Ce combat fait du bien car après ce fut chaque fois un succès et aussi un plaisir d’accomplir mon travail, de le mener à son terme. Je ne suis jamais allé à Avignon innocemment. C’est toujours pour moi une aventure spirituelle. Je n’y vais pas pour vendre mes spectacles mais c’est toujours lié pour moi à un fantasme qui est partagé par notre génération et est lié à Jean Vilar. De plus, le fait que je sois du midi fait qu’on rêve à Avignon comme les gamins rêvent de Nîmes ou Arles quand il s’agit de tauromachie.
Il y a pour moi à Avignon comme un mélange de TNP et de révolution gui fait que quand j’y présente des spectacles, ils s’inscrivent dans une quête spirituelle. Avignon, c’est la religion du théâtre, une religion barbare, une expérience moyenâgeuse. C’est pour cela que je ne partage pas la condescendance voire le mépris qu’ont certaines personnes pour le off. Dans le off, il y a le pire et le meilleur. Pour moi, Avignon, c’est tout ça mélangé. Il y a ce qui est censé être le plus haut et le plus bas, le plus reconnu et le plus sauvage. Et sur tout cela planent les dieux du théâtre. J’ai retrouvé cette magie à la Cartoucherie et dans d’anciens théâtres à l’italienne.
La création du ROMAN D‘UN ACTEUR a duré trois semaines. Le fait que le bébé sorte en plein air, dans l’orage, avec le mistral, c’était d’une beauté violente. J’avais comme pour une guerre expérimenté tous les cas de figure. Le jour de la première des ENFANTS DU SOLEIL, il y avait un énorme orage sur Avignon. La plupart des spectacles ont été reportés. Nous avons balayé le plateau et j’ai recommencé à jouer une demi-heure plus tard.
Avignon est aussi une expérience particulière pour le public. Là, on va vraiment au théâtre. Entrer dans la Cour d’honneur provoque une immense émotion comme quand on entre dans une arène ou dans un cirque.
Je pense que Vilar a vraiment inventé quelque chose et a convoqué là les dieux du théâtre.
Le souvenir du bide monstrueux que j’ai pris au palais des Papes (j’en ai d’ailleurs fait un spectacle), n’est pas un souvenir d’horreur, je le souhaite à tous les comédiens, c’est cruel mais bénéfique.
Tous ces lieux où j’ai joué, la Cour, les Carmes, la Condition des soies, la Carrière Callet sont autant d’expériences singulières et fascinantes dont on ne sort pas indemne …
Propos recueillis par Bernard Debroux.


