Prenons L’HOMME QUI AVAIT LE SOLEIL DANS SA POCHE, pièce de Jean Louvet que Philippe Sireuil a mise en scène au début des années quatre-vingt.
Regardons le décor. Que voit-on ? Une gare, une petite gare de Wallonie, avec ses rails à l’avant plan, plus loin la salle d’attente vitrée, ça et là les tunnels d’accès pour les voyageurs. La gare est « peuplée », des figurants en nombre la traversent, il y a du va et vient, du monde sur le plateau. Rapportée au niveau de subvention de la compagnie, c’est une production lourde. Elle s’inscrit dans les locaux du Varia avant les transformations, autant dire dans un entrepôt sans facilités et sans chauffage. Un gros canon à chaleur pulse de l’air chaud. C’est réconfortant, mais le bruit de la soufflerie empêche de travailler. La mise en scène prévoit dans le déroulement du spectacle une explosion due à une bombe et on comprendra qu’il est difficile de faire fonctionner cet effet sans moyens techniques. Sireuil met la main à la pâte et De Bemels, le scénographe, donne le meilleur de lui-même. Le but recherché n’est pas le « faire vrai » d’un réalisme au premier degré (la pièce ne se passe pas dans une gare). Le plateau n’entend pas nous ramener à un illusionnisme ancien, il n’y a pas d’inflexion vers un quelconque naturalisme, existe seulement le souci de rendre concret et matériel un lieu symbolique où s’exprime la problématique de la pièce. Les lumières sont travaillées, le « fini » du décor importe, le spectateur doit se trouver d’emblée non pas devant une gare « vraie » ; mais clairement devant l’image vraie d’une gare. Le théâtre ici restitue non le réel directement, mais l’image du réel. Il prend le réel en image.
En cela, Sireuil s’inscrit dans un courant plus large qui prend son départ avec Planchon pour la France, Strehler pour l’Italie et marque la génération des jeunes metteurs en scène des années septante en France, Patrice Chéreau en tête. Dans cette généalogie, il faut aussi placer les jeunes Allemands avec Peter Stein et la Schaübuhne de Berlin. Plus tard, Klaus Mikael Grüber et Luc Bondy. Ce gui réunit les différents noms cités, c’est la croyance en une sensualité de l’image, en sa force d’évocation là où l’image s’appuie sur un socle dramaturgique solide. Il ne s’agit pas de se lancer dans un son et lumière, l’image n’est pas utilisée comme une sorte d’ornement extérieur au fond un peu superflu, comme tous les ornements. C’est un mode d’expression qui fait le pari d’affirmer les significations par la séduction.
La qualité d’image appuyée sur une légitimité dramaturgique a toujours été un des chevaux de bataille de la mise en scène sireuillienne. Dans la conception d’un projet, la question scénographigue l’occupe très tôt, il pense en espace, en possibilité de lumière. C’est un homme du frontal, (même s’il a connu de belles réussites avec le bi-frontal du MISANTHROPE de TORÉADORS et de LA MUSICA DEUXIÈME). Il aime la scène classique à l’italienne, la boîte, le cadre de scène, les espaces bien délimités entre plateau et coulisses. Les finances théâtrales étant ce gu’elles sont, il passe un grand nombre d’heures à rendre possible ses exigences d’images, et c’est à l’opéra qu’il trouve le plus souvent les capacités techniques et financières les plus propices à la création d’images fortes.
L’image d’un côté, la dramaturgie de l’autre. Sireuil s’enracine dans une conception du théâtre gui fait du texte le matériau privilégié d’une écriture scénique. Mais le texte ne parle pas spontanément, il doit être fouillé, interrogé, retourné. Sireuil appartient ainsi à la lignée des metteurs en scène gui mettent le texte à la question. Le texte n’est pas prétexte. Le texte n’est pas le lieu d’associations imaginaires en tout genre. Le texte n’est pas ce dans quoi on va fourrer d’autres textes. Sireuil respecte beaucoup la matérialité du texte, il ne le coupe pas volontiers, il exige des acteurs qu’ils respectent les mots, les phrases, le rythme de l’auteur. Seul, son récent spectacle sur LE CID de Corneille échappe à cette loi, sans qu’on puisse dire encore s’il s’agit d’une ligne nouvelle gui va se poursuivre dans son travail. (Rectification : je me souviens de CRÉANCIERS de Strindberg au début des années quatre-vingt où le texte avait été largement recomposé. Les années et les créations ultérieures ne suivront pas ce chemin).
Pour autant, on ne peut pas inscrire le travail de Sireuil dans la perspective d’une « fidélité » au texte. Cette conception du rapport salle/ scène gui a pris toute sa dimension pratique et théorique chez Jacques Copeau n’est pas, n’a jamais été à l’ordre du jour chez Sireuil. Dans les années soixante, on entendait souvent dire que la meilleure mise en scène est celle gui ne se voit pas, soulignant ainsi l’ancillarité de l’écriture scénique par rapport à l’écriture textuelle. Sireuil n’a jamais mangé de ce pain-là. Sa mise en scène se voit, est faite pour qu’on la voie. Elle ne s’écrase pas devant le texte, elle le met en tension par l’image et par la direction dramaturgique de l’acteur.
Il ne s’agit pas pour lui de retrouver un hypothétique texte originel, tel que l’auteur l’aurait conçu, il s’agit d’éclairer différemment le matériau dont il dispose (c’est vraiment le cas de le dire), de le faire voir dans une autre lumière. On peut ainsi envisager son travail réel sur l’image et sur la lumière comme la métaphore
Travailler avec Philippe.Essai, glissement et tentative. «L’important avec Philippe, tu vois c’est le texte, la langue, la littérature». Tu parles…



