L‑Lumière
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L‑Lumière

Le 18 Avr 2011
Article publié pour le numéro
Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
108
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Fabrice Schillaci et Philippe Jeusette dans DIALOGUE D’UN CHIEN AVEC SON MAÎTRE SUR LA NÉCESSITÉ DE MORDRE SES AMIS de Jean-Marie Piemme, lumières, décor et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre National de Belgique, 2007. Photo Serge Bouvet.
Fab­rice Schillaci et Philippe Jeusette dans DIALOGUE D’UN CHIEN AVEC SON MAÎTRE SUR LA NÉCESSITÉ DE MORDRE SES AMIS de Jean-Marie Piemme, lumières, décor et mise en scène Philippe Sireuil, Théâtre Nation­al de Bel­gique, 2007. Pho­to Serge Bou­vet.

Être assise assez près du plateau, et donc des acteurs, pour voir le point de lumière chercher sa cible, comme un tireur pointant la mar­que rouge de son laser …
La cible trou­vée, où qu’elle aille le point la suit, jusqu’à ce que le mot, le geste … hop ! provoque son élar­gisse­ment.
L’acteur est désor­mais au cen­tre d’un cer­cle, épinglé par la lumière, isolé à l’emporte-pièce. Sur-éclairé, il se détache de tout ce qu’il y a autour.
Alors que rien n’a bougé sur le plateau, la lumière l’a extrait de l’ensemble.
Quand Sireuil affirme que « la lumière est une manière de con­duire le regard. » C’est exacte­ment ce qu’il fait en util­isant la pour­suite comme il le fait.
«Je pra­tique un théâtre où les spec­ta­teurs vien­nent non pas voir, mais regarder, non pas enten­dre mais écouter. Dès la toute pre­mière mise en place d’un tableau, je sais quels sont ceux gui seront dans la lumière. Je n’ai jamais délégué mes lumières à quelqu’un d’autre. J’ai tou­jours été mon pro­pre éclairag­iste » dit-il encore1.
La lumière devient alors con­sti­tu­tive de son pro­jet de spec­ta­cle. Elle par­ticipe à la dra­maturgie de l’ensemble, c’est à dire qu’elle est active dans la manière de racon­ter l’histoire. Elle peut se sub­stituer à un mur, à un déplace­ment. Elle par­ticipe au sens de ce gui se joue. On ne devrait peut-être jamais con­sid­ér­er les scéno­gra­phies de Sireuil autrement gu’en prenant en compte ses éclairages.
Il n’est pas le seul à utilis­er la pour­suite de façon récur­rente. Voir par exem­ple les spec­ta­cles de Joël Pom­mer­at. La lumière y est un élé­ment scéno­graphigue majeur, elle est mon­trée comme telle. Dans un con­texte abstrait : dans des scéno­gra­phies sou­vent très dépouil­lées, la pour­suite vient inscrire un cer­cle col­oré sur une sur­face sans couleur, ou col­orée autrement.
Si, chez Sireuil égale­ment, la pour­suite est assumée, l’éclairage affir­mé comme élé­ment vis­i­ble de l’artifice, il en fait cepen­dant une util­i­sa­tion plus pic­turale. Dans l’image d’ensemble de la scéno­gra­phie, une fois le per­son­nage pointé, plusieurs plans se créent instan­ta­né­ment. Le per­son­nage isolé se retrou­ve à un avant-plan qui n’existait pas une sec­onde plus tôt. On a zoomé sur lui. C’est une façon d’affirmer un point de vue. Celui de ce per­son­nage à ce moment-là, et par ce choix, d’affirmer un point de vue sur la pièce dans son ensem­ble. Si cette his­toire-là se racon­te comme cela c’est parce qu’à un moment on nous ménage une sorte de tête-à-tête avec ce per­son­nage-là.
Je me sens dans un rap­port d’intimité avec lui. Sou­vent lorsque je repense à un spec­ta­cle, cer­taines images me revi­en­nent comme si j’avais été beau­coup plus près que je ne l’ai été réelle­ment. Je le sais, et pour­tant, c’est le sou­venir que j’en ai.
Du point de vue de l’acteur, j’imagine la jouis­sance que cela peut être.
Une pour­suite, vous n’allez pas la chercher, vous n’allez pas vous met­tre dans sa lumière, c’est elle gui vient à vous. Pour­suite, que ça s’appelle. Le rêve, non ?
Vous êtes dans la pour­suite, et la lumière vous mon­tre du doigt : c’est clair, c’est dit c’est voulu : c’est sur vous que repose ce moment-là, sur vous et per­son­ne d’autre. La lumière est à vous, c’est bien vous et rien que vous que le théâtre veut à ce moment-là. Même un régis­seur rien que pour vous !
Cette mise en exer­gue se fait par­fois mal­gré le per­son­nage. Il n’y a qu’à voir la tête du porti­er — Philippe Jeusette — dans DIALOGUE D‘UN CHIEN AVEC SON MAÎTRE.. . Quand il se retrou­ve mis à l’index par le fais­ceau lumineux, dévoilé dans les mau­vais tours joués au chien qui s’incruste.
Dans DIALOGUE D’UN CHIEN.. . , l’utilisation de la pour­suite est replacée dans l’univers où elle est priv­ilégiée, celui du cirque. Uni vers affir­mé dès le début du spec­ta­cle dans le type d’éclairage et l’univers musi­cal gui fait la part belle aux cuiv­res.
Et quand le fais­ceau lumineux suit le chien, c’est bien parce gu’ il est en train de « faire son numéro » comme le ferait un chien de cirque.
C’est aus­si une lumière gui isole le per­son­nage, et en l’isolant elle devient para­doxale­ment l’expression de la soli­tude qu’il ressent.
C’est aus­si une par­en­thèse, un aparté muet, quand elle vient soulign­er un regard com­plice avec le spec­ta­teur.
C’est aus­si grâce à elle que la « lumière se fait » au sens où elle révèle, dévoile ce que l’on voudrait cacher.
C’est aus­si la lumière gui joue con­tre le per­son­nage, le pointant quand il voudrait se per­dre dans la foule.
C’est aus­si …
… Si en musique cer­tains pos­sè­dent l’art de la fugue, on peut dire qu’au théâtre, d’autres cul­tivent l’art de la pour­suite.

Vir­ginie Thiri­on

  1. Yan­nic Man­cel, Il étaient trois… in Alter­na­tives théâ­trales, VARIER/ DEMEURER — VINGT ET UNE SAISONS AU THÉÂTRE VARIA, 2009. ↩︎
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Couverture du numéro 108 - Philippe Sereuil - Les coulisses d'un doute
#108
mai 2025

Philippe Sireuil, les coulisses d’un doute

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