Poursuivez cet homme !

Être assise assez près du plateau, et donc des acteurs, pour voir le point de lumière chercher sa cible, comme un tireur pointant la marque rouge de son laser …
La cible trouvée, où qu’elle aille le point la suit, jusqu’à ce que le mot, le geste … hop ! provoque son élargissement.
L’acteur est désormais au centre d’un cercle, épinglé par la lumière, isolé à l’emporte-pièce. Sur-éclairé, il se détache de tout ce qu’il y a autour.
Alors que rien n’a bougé sur le plateau, la lumière l’a extrait de l’ensemble.
Quand Sireuil affirme que « la lumière est une manière de conduire le regard. » C’est exactement ce qu’il fait en utilisant la poursuite comme il le fait.
«Je pratique un théâtre où les spectateurs viennent non pas voir, mais regarder, non pas entendre mais écouter. Dès la toute première mise en place d’un tableau, je sais quels sont ceux gui seront dans la lumière. Je n’ai jamais délégué mes lumières à quelqu’un d’autre. J’ai toujours été mon propre éclairagiste » dit-il encore1.
La lumière devient alors constitutive de son projet de spectacle. Elle participe à la dramaturgie de l’ensemble, c’est à dire qu’elle est active dans la manière de raconter l’histoire. Elle peut se substituer à un mur, à un déplacement. Elle participe au sens de ce gui se joue. On ne devrait peut-être jamais considérer les scénographies de Sireuil autrement gu’en prenant en compte ses éclairages.
Il n’est pas le seul à utiliser la poursuite de façon récurrente. Voir par exemple les spectacles de Joël Pommerat. La lumière y est un élément scénographigue majeur, elle est montrée comme telle. Dans un contexte abstrait : dans des scénographies souvent très dépouillées, la poursuite vient inscrire un cercle coloré sur une surface sans couleur, ou colorée autrement.
Si, chez Sireuil également, la poursuite est assumée, l’éclairage affirmé comme élément visible de l’artifice, il en fait cependant une utilisation plus picturale. Dans l’image d’ensemble de la scénographie, une fois le personnage pointé, plusieurs plans se créent instantanément. Le personnage isolé se retrouve à un avant-plan qui n’existait pas une seconde plus tôt. On a zoomé sur lui. C’est une façon d’affirmer un point de vue. Celui de ce personnage à ce moment-là, et par ce choix, d’affirmer un point de vue sur la pièce dans son ensemble. Si cette histoire-là se raconte comme cela c’est parce qu’à un moment on nous ménage une sorte de tête-à-tête avec ce personnage-là.
Je me sens dans un rapport d’intimité avec lui. Souvent lorsque je repense à un spectacle, certaines images me reviennent comme si j’avais été beaucoup plus près que je ne l’ai été réellement. Je le sais, et pourtant, c’est le souvenir que j’en ai.
Du point de vue de l’acteur, j’imagine la jouissance que cela peut être.
Une poursuite, vous n’allez pas la chercher, vous n’allez pas vous mettre dans sa lumière, c’est elle gui vient à vous. Poursuite, que ça s’appelle. Le rêve, non ?
Vous êtes dans la poursuite, et la lumière vous montre du doigt : c’est clair, c’est dit c’est voulu : c’est sur vous que repose ce moment-là, sur vous et personne d’autre. La lumière est à vous, c’est bien vous et rien que vous que le théâtre veut à ce moment-là. Même un régisseur rien que pour vous !
Cette mise en exergue se fait parfois malgré le personnage. Il n’y a qu’à voir la tête du portier — Philippe Jeusette — dans DIALOGUE D‘UN CHIEN AVEC SON MAÎTRE.. . Quand il se retrouve mis à l’index par le faisceau lumineux, dévoilé dans les mauvais tours joués au chien qui s’incruste.
Dans DIALOGUE D’UN CHIEN.. . , l’utilisation de la poursuite est replacée dans l’univers où elle est privilégiée, celui du cirque. Uni vers affirmé dès le début du spectacle dans le type d’éclairage et l’univers musical gui fait la part belle aux cuivres.
Et quand le faisceau lumineux suit le chien, c’est bien parce gu’ il est en train de « faire son numéro » comme le ferait un chien de cirque.
C’est aussi une lumière gui isole le personnage, et en l’isolant elle devient paradoxalement l’expression de la solitude qu’il ressent.
C’est aussi une parenthèse, un aparté muet, quand elle vient souligner un regard complice avec le spectateur.
C’est aussi grâce à elle que la « lumière se fait » au sens où elle révèle, dévoile ce que l’on voudrait cacher.
C’est aussi la lumière gui joue contre le personnage, le pointant quand il voudrait se perdre dans la foule.
C’est aussi …
… Si en musique certains possèdent l’art de la fugue, on peut dire qu’au théâtre, d’autres cultivent l’art de la poursuite.
- Yannic Mancel, Il étaient trois… in Alternatives théâtrales, VARIER/ DEMEURER — VINGT ET UNE SAISONS AU THÉÂTRE VARIA, 2009. ↩︎

